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En Turquie, le déplacement des réfugiés syriens menace de séparer les familles

La Turquie a étendu jusqu’au 30 octobre le délai imparti aux réfugiés syriens non enregistrés à Istanbul pour qu’ils quittent la ville
Un homme se protège de la pluie avec un parapluie dans le quartier de Karaköy, à Istanbul, en juillet 2018 (AFP)
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ISTANBUL, Turquie

De fortes pluies se sont abattues mi-août sur Istanbul, laissant les rues de cette ville de quinze millions d’habitants quasiment désertes.

Alors que des crues soudaines submergeaient des quartiers abritant d’importantes communautés de réfugiés syriens, Hussein* n’a pu s’empêcher d’y voir un signe, celui que même le climat était devenu politique.

« C’est comme la nouvelle politique envers nous, les réfugiés : les pluies en font peut-être même partie, elles sont là pour nous emporter ! », plaisante ce Syrien grand et mince.

La politique dont il parle est celle de l’ultimatum d’abord fixé au 20 août, puis reporté au 30 octobre, pour que les réfugiés syriens non enregistrés quittent Istanbul.

Le mois dernier, les autorités turques ont annoncé leur intention de déplacer les Syriens non enregistrés vivant à Istanbul dans les villes où ils sont enregistrés. Depuis lors, plus de 5 000 réfugiés syriens ont été arrêtés, mais des groupes de défense des droits de l’homme affirment que certains ont été expulsés vers Idleb, en Syrie.

Hussein – comme beaucoup d’autres – devra quitter la ville, laissant derrière lui sa femme enceinte de huit mois, enregistrée à Istanbul, et son fils âgé de 2 ans, qui n’est pas enregistré du tout. 

Pour beaucoup de Syriens, cela marque un revirement brutal de ce qui était considéré jusqu’alors comme une politique turque accueillante à l’égard des réfugiés – les laissant désorientés et craignant la possibilité de nouvelles répercussions.

Vivre dans la peur

Les déplacements forcés en Turquie causent un stress énorme à de nombreux Syriens, affectant les progrès réalisés par ceux-ci pour se construire une nouvelle vie dans le pays et menaçant de séparer des familles.

Contrairement à de nombreux autres pays, les réfugiés syriens avaient la plupart du temps la liberté de choisir leur lieu de résidence lors de leur arrivée en Turquie.

« J’ai tellement laissé de choses derrière moi en Syrie, maintenant je vais devoir faire la même chose à Istanbul »

- Hussein, réfugié syrien

Ils pouvaient demander un « statut de protection temporaire » avec leur passeport syrien et résider dans la ville d’enregistrement de leur choix. Afin de voyager ou de vivre dans une autre ville, la politique officielle imposait aux Syriens de demander une autorisation, mais en pratique, beaucoup étaient autorisés à se déplacer librement sans contrôle.

Hussein a fui la Syrie en 2015, il s’est enregistré et s’est installé à Hatay, une province turque frontalière de la Syrie. 

En 2016, il est venu dans la capitale économique et culturelle de la Turquie à la recherche d’un meilleur emploi et est devenu l’un des milliers de Syriens à vivre dans la métropole, bien qu’enregistré ailleurs dans le pays. 

« J’étais serveur à Hatay mais je suis professeur d’arabe diplômé. Il n’y avait pas de poste d’enseignant pour moi, alors je suis venu ici », raconte-t-il.

Une fois à Istanbul, Hussein a rapidement trouvé du travail dans une école privée et a bâti sa carrière avec bonheur. C’est là qu’il a rencontré la femme qu’il allait épouser : Aisha*, une Syrienne de la ville de Hama. 

Hussein a fait la connaissance d’Aisha par le biais de ses proches et peu après, ils se sont mariés et ont fondé une famille.

« J’avais une bonne vie ici », affirme-t-il. « À Hatay, je vivais dans un petit appartement avec cinq autres personnes. Ici nous avons notre propre appartement. »

Mais depuis l’annonce de la répression, Hussein redoute la multiplication des contrôles d’identité. Comme beaucoup d’autres Syriens de sa connaissance, il évite de quitter son domicile à moins que ce ne soit absolument nécessaire.

Des hommes se promènent dans le quartier Fatih d’Istanbul, qui abrite des milliers de réfugiés syriens, en juillet 2016 (AFP)

Hussein n’a aucune idée de l’endroit où habiter ou comment gagner de l’argent à Hatay. Aujourd’hui âgé de 37 ans, quatre ans après sa fuite en Turquie, il est désemparé de se retrouver à la case départ. « J’ai tellement laissé de choses derrière moi en Syrie, maintenant je vais devoir faire la même chose à Istanbul. »

Il craint de laisser Aisha derrière lui, particulièrement si près de la date prévue pour l’accouchement, alors que le risque de descentes aléatoires de la police est particulièrement élevé alors que le délai pour les réfugiés a expiré.

Comme Aisha est sans travail puisqu’elle se prépare à s’occuper de deux jeunes enfants, la famille sera sans revenu jusqu’à ce que Hussein s’organise à Hatay.

Aisha bénéficiera du soutien affectif de parents enregistrés à Istanbul pendant et après l’accouchement, mais Hussein reste évasif lorsqu’il évoque les conséquences de son départ forcé sur sa famille. « Si ça va pour moi, elle ira bien », répond-il lorsqu’on lui demande quel sera le sort de sa femme. Mais impossible de dire si ça ira pour Hussein. 

Hussein n’est pas le seul dans l’embarras. Wael Adeeb est un homme d’affaires syrien. Il vit à Istanbul et fournit bénévolement conseils et assistance aux personnes touchées par la politique de déplacement.

« Je connais une famille dont la moitié des membres sont enregistrés à Izmit et l’autre moitié à Ankara, mais ils vivent actuellement ensemble à Istanbul », explique-t-il à Middle East Eye. « Ils ne savent pas quoi faire. Aucun des membres plus âgés de la fratrie n’a trouvé de travail à Ankara et il n’y a rien à Izmit. Le père est malade et doit être opéré. »

« Fin de l’hospitalité »

La Turquie abrite 3,5 millions de réfugiés syriens, dont 550 000 sont officiellement enregistrés à Istanbul. 

À l’approche des élections à la mairie d’Istanbul, en mars et en juin, les candidats du parti au pouvoir et des partis d’opposition ont eu recours à une rhétorique critiquant la communauté des réfugiés. Ces derniers mois, l’hostilité envers les réfugiés syriens et les tensions se sont accrues.

Le mois dernier, plusieurs magasins portant des écriteaux en arabe dans le district de Küçükçekmece ont été vandalisés et la police anti-émeute a dû disperser une foule en colère après des rumeurs selon lesquelles un Syrien avait harcelé une Turque.

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Après avoir perdu les premières élections de mars et la nouvelle élection en juin dans la plus grande ville de Turquie, l’AKP (parti au pouvoir) cherche un responsable à la défaite, selon Muzaffer Senel, maître de conférences en politique et relations internationales à l’Université Şehir d’Istanbul.

« Ils veulent montrer qu’ils ont perdu Istanbul à cause des réfugiés », explique Senel à MEE. « Malheureusement, le gouvernement a pris une décision fondée sur la montée de la xénophobie et du nationalisme d’extrême droite en Turquie. C’est la fin de l’hospitalité du gouvernement envers les Syriens ».

Hussein aurait apprécié que le gouvernement précise plus tôt le durcissement soudain de la position turque vis-à-vis des réfugiés syriens.

« J’ai essayé de changer mes papiers d’identité lors de mon déménagement à Istanbul, mais lorsque je suis allé à la direction générale de la gestion des migrations, ils m’ont dit que je n’avais rien à faire. J’ai réessayé plusieurs fois et j’ai eu la même réponse », explique-t-il. « Maintenant, ils veulent que je déménage parce que je ne suis pas enregistré. » 

Adeeb affirme qu’il s’agit d’un problème courant. 

« Le gouvernement fermait les yeux, ne vérifiait pas si les Syriens étaient enregistrés ou avaient un permis de travail. Donc, les gens pensaient que ne pas être enregistré n’était pas un problème », explique-t-il.

« Maintenant, les gens ne savent pas quoi faire. Certains ont créé des entreprises et employaient d’autres personnes, étant entendu que les Syriens étaient exemptés de la documentation officielle. Il y a des gens qui ont investi de l’argent dans ce pays par le biais de leurs entreprises et de leurs logements. »

« Le gouvernement fermait les yeux, ne vérifiait pas si les Syriens étaient enregistrés ou avaient un permis de travail. Donc, les gens pensaient que ne pas être enregistré n’était pas un problème »

- Wael Adeeb, homme d’affaires syrien

En dépit des perturbations que cela provoque pour des gens comme Hussein, Adeeb comprend que le gouvernement doit prendre des mesures pour faire face au nombre croissant de réfugiés dans une ville surpeuplée et où les tensions sont croissantes.

Toutefois, « le problème avec l’échéance du 20 août n’était pas prévu », aavait-il souligné avant la prolongation du délai.

Adeeb estimait qu’un délai plus long devait être accordé afin de créer une base de données concernant les réfugiés non enregistrés. Selon lui, le gouvernement turc devrait utiliser les fonds qu’il reçoit de l’Union européenne pour soutenir les réfugiés non enregistrés s’installant dans de nouvelles villes.

Au lieu de cela, indique-t-il, « des jeunes de 17 et 18 ans sont expulsés vers Idleb du jour au lendemain, où al-Qaïda les attend, et des femmes enceintes, dont le terme est imminent, sont envoyées seules à l’autre bout du pays ».

Le gouvernement turc dément avoir renvoyé quiconque en Syrie. S’adressant à MEE par téléphone, un employé du ministère de l’Intérieur a déclaré : « La Turquie n’expulse pas de Syriens. Nous envoyons les gens dans les provinces où ils sont enregistrés. »

Retour de balancier

Senel estime que ce manque de planification est une question de survie politique. « Je pense qu’il y aura des élections législatives dès mars 2020. Pour renforcer les chances de réélection, l’AKP souhaite que tous les Syriens soient déplacés dans cette “zone de sécurité” qu’ils tentent de créer dans le nord de la Syrie. »

Joshua Landis, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient à l’Université de l’Oklahoma, pense que la redistribution soudaine des réfugiés syriens est le signe d’une transformation politique plus importante à venir.

L’accueil de ces réfugiés, dit-il, faisait partie de la vision panislamique du président Recep Tayyip Erdoğan.

« Il est étonnant que la Turquie ait été si accueillante pour autant de Syriens pendant si longtemps. Peu d’autres pays auraient été en mesure de le faire », déclare Landis à MEE. « Je pense que cela est dû en grande partie à l’engagement idéologique d’Erdoğan. Mais aujourd’hui, il y a forcément un retour de balancier. Erdoğan surfait sur une vague d’eurasisme et de panislamisme. Cela a beaucoup stimulé la Turquie, mais au final, nous vivons dans un monde d’États-nations où les frontières sont importantes. »

Les Syriens non enregistrés de Turquie tentent de rester du bon côté de ces frontières, mais l’espoir s’estompe rapidement.

Hussein passe ses doigts le long des cernes sous ses yeux tandis qu’il regarde les passants courir pour échapper aux pluies torrentielles. 

Encore une fois, il plaisante : « On pourrait penser que ces personnes fuient des bombes », dit-il, avant que son sourire ne disparaisse alors qu’il se souvient de l’incertitude qui l’attend, lui et sa famille.

« Personne ne devrait avoir à fuir devant les bombes. Puisse un tel sort être épargné à ce pays. »

*Les noms ont été modifiés

Traduit et actualisé de l’anglais (original) par VECTranslation.