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« Un vrai parcours du combattant » : le statut inégalitaire des médecins étrangers en France

Alors que la crise du coronavirus met en lumière les carences de l’hôpital français, elle révèle aussi les inégalités auxquelles font face les praticiens, notamment maghrébins, qui ont obtenu leur diplôme en dehors de l’Union européenne
Les Praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE) sont payés deux à trois fois moins que les médecins français, ne peuvent s’établir à leur compte et ont une évolution de carrière limitée (AFP)
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PARIS, France

Il s’appelait Jean-Jacques Razafindranazy. Il est le premier médecin décédé du COVID-19 en France dans l’exercice de ses fonctions, le 21 mars 2020. Originaire de Madagascar, il est tombé malade au cours de gardes aux urgences dans l’Oise, un des départements français les premiers touchés par l’épidémie, dès le mois de février 2020.

Bien qu’étant à la retraite, ce médecin continuait à travailler au centre hospitalier de Compiègne, et avait tenu à prêter main-forte à ses collègues et confrères médecins submergés par le flot continu de patients contaminés par le coronavirus.

Le docteur Razafindranazy était l’un des nombreux Praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE) en France.

Le personnel de l’hôpital de Compiègne rend hommage au premier médecin décédé du COVID-19 en France, le docteur Jean-Jacques Razafindranazy, le 23 mars 2020 (AFP)
Le personnel de l’hôpital de Compiègne rend hommage au premier médecin décédé du COVID-19 en France, le docteur Jean-Jacques Razafindranazy, le 23 mars 2020 (AFP)

Selon Farid Slimani, pharmacien PADHUE à l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris) et membre du bureau national du Syndicat des praticiens à diplôme hors Union européenne (SPADHUE), « entre ceux qui sont déjà régularisés par concours et ceux en cours de démarche », leur nombre est estimé à 25 000. 

Ces médecins, en situation de précarité, sont payés deux à trois fois moins que les médecins français, ne peuvent s’établir à leur compte et ont une évolution de carrière limitée.

Selon une étude de la Fédération des praticiens de santé datant de 2005, une grande majorité vient du Maghreb (16 % du Maroc et de la Tunisie, 14,3 % d’Algérie), soit près de 30 %. 12 % d’entre eux viennent d’Afrique subsaharienne et une part moins importante vient du Moyen Orient, essentiellement du Liban.

« Un long parcours semé d’embûches »

Pour ce pharmacien, diplômé en Algérie et arrivé en France en 2005, la situation difficile des médecins étrangers « existe depuis bien longtemps, mais elle est mise en lumière par la crise sanitaire provoquée par l’épidémie de COVID-19. Ce sont des choses que l’on répète pourtant depuis au moins 2017 », déplore-t-il.

Pour ces praticiens (médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes, sages-femmes) diplômés hors Union européenne, c’est un « long parcours semé d’embûches » pour avoir une situation administrative stable, explique à Middle East Eye Farid Slimani.

Les conditions n’ont cessé de changer. Pour être reconnu et avoir l’autorisation d’exercer, il faut être inscrit à l’Ordre des médecins et passer avant cela un concours, suivi de trois ans de stages, puis d’un passage en commission pour valider le tout.

Traduction : « Le président français salue une équipe composée de jeunes médecins et chercheurs en demandant leurs origines : ‘’Vous êtes d’ou ?’’. La réponse a été surprenante : Tunisie… Maroc... Algérie... Liban… Sénégal… »

Avant 2016, pourtant, les candidats ne passaient qu’un examen, fait remarquer Farid Slimani. « Avec une note supérieure à dix, ils pouvaient passer aux trois années probatoires. En 2016, cet examen est remplacé par un concours, avec un nombre de postes disponibles très limité », poursuit-il.

La réussite au concours ne signifie pas forcément un succès. « Parfois, vous êtes refusé sans raison par la commission, alors que vous avez fait le nécessaire », affirme-t-il.

Les médecins ne peuvent tenter leurs chances au concours que trois fois.

Amir Youssari, 38 ans, a épuisé toutes ses chances. Arrivé en France en 2013 « pour raison familiale », ce cardiologue spécialisé en chirurgie cardio-vasculaire ne peut pas exercer malgré ses compétences et son diplôme. Pourtant, son CV a de quoi impressionner.

Statut précaire

« Quand on vient avec un diplôme étranger, on a forcement un statut précaire. Pourtant, j’ai les compétences d’un chirurgien cardiaque avéré, puisque j’étais non seulement diplômé mais aussi sénior dans mon pays. En arrivant ici, j’ai eu un statut précaire d’interne », raconte le médecin d’origine algérienne.

« Le salaire est au second plan […] On fait ce métier par dévotion. Ce qui frustre le plus, c’est cette absence de considération de la part de l’administration »

- Amir Youssari, cardiologue

Avant d’arriver en France, Amir Youssari avait déjà une grande expérience du métier dans son pays. « J’ai fait sept ans de médecine générale, six ans de spécialité et j’ai exercé pendant deux ans en tant que senior titulaire chirurgien cardiaque, opérant des malades à cœur ouvert, souvent seul », précise-t-il.

« Arrivé ici, je me suis retrouvé avec un statut précaire de Faisant fonction d’interne (FFI). Les internes, ce sont des étudiants, ce que j’avais déjà été en Algérie. C’est un retour en arrière administrativement. Même si j’avais toutes les faveurs et la confiance de mon chef de service, qui m’accordait dans les faits un statut de chirurgien de chef de clinique », poursuit le Dr Youssari.

« Néanmoins, sur le plan administratif, on est considérés comme des mineurs, alors que dans la réalité et la pratique, on fait le même travail, voire plus.

« Pour ma part, j’avais plus de travail que certains PH [praticiens hospitaliers] diplômés en France ou dans l’Union européenne, qui avaient moins la confiance du chef de service. J’étais l’un des seuls à pouvoir opérer grâce à la volonté et la protection de mon chef de service », raconte-t-il.

La rémunération ne suit pourtant pas. Sans cette inscription à l’Ordre des médecins, le salaire est de 40 à 50 % inférieur à celui des médecins reconnus. Un chef de clinique gagne en moyenne le double d’un interne, selon le cardiologue.

« C’est le statut administratif qui détermine le statut salarial. Même si en pratique, vous faites les tâches de quelqu’un qui a un statut supérieur, vous restez lié à votre statut administratif. Par conséquent, votre salaire est en dessous de ce que vous méritez », regrette Amir Youssari.

Cependant, ce qui attriste le plus ces médecins, c’est le manque de reconnaissance.

« Le salaire est au second plan. Aujourd’hui, je suis citoyen français mais mon diplôme est toujours algérien. C’est surtout une question de considération. On fait ce métier par dévotion. Ce qui frustre le plus, c’est cette absence de considération de la part de l’administration », déplore le cardiologue.

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Souvent amenés à faire plus de gardes pour joindre les deux bouts, les PADHUE compensent aussi les absences des médecins français, mais aussi le rejet de certaines spécialités ou encore de certaines régions françaises, devenues des « déserts médicaux ».

« Sur le terrain, vous êtes disponible, souvent beaucoup plus que les autres », poursuit Amir Youssari.

« Si j’ai fait 670 gardes depuis mon arrivée en France, c’est aussi parce que mes collègues de diplômes européens et français ne voulaient pas les faire. J’étais obligé de me rendre disponible quand on avait besoin de moi, souvent au détriment de ma vie privée et familiale. »

Claude Chahine, lui, est oncohématologue diplômé au Liban et arrivé en France en 2010. À l’époque, les candidats devaient passer un concours international préliminaire dans leurs pays. « La France avait alors besoin de 900 à 950 médecins », explique-t-il à Middle East Eye.

« J’ai commencé en DFMS [diplôme de formation médicale spécialisée] à mon arrivée. J’ai finalement pu m’inscrire à l’Ordre des médecins en tant qu’hématologue en juin 2019. C’est un vrai parcours du combattant, on recommence une bonne partie de son expérience en arrivant en France », déclare-t-il.

Une pétition pour la régularisation

Même si son service n’est pas directement touché par la crise du COVID-19, cet oncohématologue, comme de nombreux médecins, se rend disponible pour faire des gardes ou ouvrir son service à d’autres patients devant être hospitalisés.

« Médecins étrangers ou français, on exerce de la même manière. Avec cette épidémie, on fait tous de notre mieux pour accueillir les patients et les soigner, mais tous les médecins n’ont pas la même reconnaissance », observe-t-il avec amertume.

Après 25 ans de carrière, et un parcours lui aussi semé d’embuches, Amine Benyamina, psychiatre, spécialiste des addictions et ancien syndicaliste, lui-même PADHUE, originaire d’Algérie, a écrit une lettre au Premier ministre Édouard Philippe.

Dans sa tribune, qui est devenue une pétition en ligne, il demande « l’intégration des médecins à diplôme étranger engagés dans la lutte contre la pandémie ». À ce jour, son initiative a recueilli près de 50 000 signatures.

« Pour moi, c’est une initiative citoyenne. Je suis outré de voir que certains collègues à diplômes étrangers continuent à être sous-payés, à n’avoir aucun statut », confie-t-il à MEE.

« C’est une utilisation hypocrite d’une main-d’œuvre surqualifiée, pour qui la France n’a pas déboursé un centime. Cette situation doit cesser »

- Amine Benyamina, psychiatre

« Sur les réseaux sociaux, j’ai vu circuler les annonces de décès de médecins étrangers. C’est une situation assez absurde. Ils travaillent plus dur. Une fois la crise passée, pour ceux qui resteront, ils reviendront à leur situation inégalitaire comme avant », désapprouve le Dr Benyamina.

Selon l’AFP, 27 professionnels de santé au moins sont décédés du COVID-19 en France, en date du 26 avril. Mais il n’y a pas de chiffres officiels concernant les décès de PADHUE.

« Je veux alerter le public et m’adresser aux autorités : vous prenez des décisions en urgence, alors parmi ces lois, vous devez régulariser ces médecins étrangers », assène-t-il.

La pandémie et la saturation des hôpitaux interpellent les Français, mettant en lumière les carences dans le domaine. C’est donc le bon moment, pour Amine Benyamina, de parler des PADHUE.

« La question doit être traitée dans sa globalité. Il faut aborder la gestion du “stock” actuel, c’est-à-dire le manque de personnel, mais aussi les modalités d’accueil de ces médecins. Ils n’ont pas de statut clair. C’est une utilisation hypocrite d’une main-d’œuvre surqualifiée, pour qui la France n’a pas déboursé un centime. Cette situation doit cesser », dénonce-t-il. 

Le psychiatre tient tout de même à préciser : « Il n’y a pas que les soignants en première ligne de front. Les PADHUE collaborent tous au système hospitalier. Ils font tenir les hôpitaux, et ce, même dans certaines régions de France qui sont de véritables déserts médicaux.

« À 100 km de Paris à peine, les médecins à diplômes étrangers représentent près de 90 % de la force médicale de certains hôpitaux. Sans eux, le système hospitalier s’effondre », prévient-il. 

Un patient atteint du COVID-19 est transporté vers un hélicoptère médicalisé devant l’hôpital Émile Muller de Mulhouse, dans l’est de la France, pour être évacué vers un autre établissement hospitalier, le 22 mars 2020 (AFP)
Un patient atteint du COVID-19 est transporté vers un hélicoptère médicalisé devant l’hôpital Émile Muller de Mulhouse pour être évacué vers un autre établissement hospitalier (AFP)

Même son de cloche chez Amir Youssari, le chirurgien cardiologue algérien, qui travaille aujourd’hui comme assistant dans le privé, n’ayant pas réussi à s’inscrire à l’Ordre des médecins.

« Il y a une forme d’opportunisme de la part de l’administration, qui bénéficie d’une main d’œuvre qualifiée à bas coût. Mais on constate aussi des blocages chez l’Ordre national des médecins, qui refuse de reconnaître ce genre de diplômes, même si la compétence est exceptionnelle pour certains. » 

Le spécialiste dénonce une opacité des décisions de la commission, et un concours écrit inadapté au terrain.

« C’est une aberration flagrante. Un test écrit ne reflète pas le niveau de compétence des candidats. Il n’y a pas de correction, on obtient une note qu’on ne comprend pas. Ce concours, c’est comme le loto. Vous grattez un ticket qui ne reflète ni vos compétences, ni votre intelligence », regrette-t-il.

« Ceux qui sont l’âme d’un service, qui le tiennent à bras le corps, ne sont pas reconnus, sont oubliés administrativement. C’est ce qui tue. Tout le dévouement, l’ingéniosité, sont niés, nous sommes considérés comme des morts. »

Le soutien de l’opinion publique française ?

En 2017, le Syndicat des praticiens à diplôme hors Union européenne s’était rassemblé pour demander une reconnaissance des PADHUE auprès du ministre de la Santé.

Farid Slimani détaille : « Nous voulions demander la mise en place d’un système qui faciliterait la régularisation de ces personnes en poste ou en exercice, afin qu’elles puissent envisager un avenir professionnel clair et évident. »

Sans réponse, un autre rassemblement a eu lieu l’année suivante. « Nous avons été reçus par le cabinet de Mme Buzyn [alors ministre de la Santé]. On nous a parlé d’un projet de loi en préparation qui allait nous satisfaire. »

« On nous applaudit à 20 heures, mais on verra bien ce qui restera après »

- Dr Amine Benyamina

En effet, la loi santé 2022, votée à l’Assemblée nationale en juillet 2019, et notamment son article 70, prévoient que « les personnes ayant exercé deux années à partir du 1er janvier 2015, et qui sont en poste hospitalier dans un établissement privé ou public, pourraient bénéficier d’un accès direct à la commission d’autorisation d’exercice », selon le pharmacien.

L’étape du concours passerait ainsi à la trappe, et les années d’expériences feraient donc office de validation.

Cependant, alors que la loi a été votée il y a dix mois, aucune trace du décret d’application. « On se demande pourquoi un tel délai. La loi va-t-elle être maintenue ? », s’inquiète Farid Slimani.

« On veut continuer à faire pression. La loi va dans la direction de nos demandes, mais là on se demande quels sont les blocages. Dix mois d’attente, ce n’est pas normal, même en période de crise du COVID », poursuit le pharmacien.

En attendant, les Français continuent d’applaudir le personnel soignant chaque soir à 20 heures. Une manière de soutenir ce corps de métier. Mais pour certains, ce n’est pas suffisant.

Comme ailleurs dans le monde, la France applaudit chaque soir à 20 h le personnel soignant en première ligne de la lutte contre le coronavirus, le 14 avril 2020 à Paris (AFP)
Comme ailleurs dans le monde, la France applaudit chaque soir à 20 h le personnel soignant en première ligne de la lutte contre le coronavirus, le 14 avril 2020 à Paris (AFP)

« On nous applaudit à 20 heures, mais on verra bien ce qui restera après. Il est indispensable de régler ce problème », s’impatiente Amine Benyamina. 

« Je pense que la force de l’opinion doit aider cette cause, et elle peut avoir du poids. Nous allons obliger Édouard Philippe à nous répondre », assure-t-il.

Mais ce n’est pas tout, le Dr Benyamina attend plus des Français.

« Bien sûr, il faudra accompagner les médecins dans la rue, s’ils manifestent. Les Français sont témoins de ce que font les médecins. Il y a six mois, on était dans la rue pour réclamer des moyens. Il faut que les Français prennent conscience de notre situation et nous accompagnent. On le leur rappellera en tout cas », conclut le psychiatre.