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Irak : à Zakho, le chagrin laisse place à la colère après l’attaque meurtrière

Les survivants confient à Middle East Eye leur douleur après avoir perdu des membres de leur famille dans une attaque attribuée à l’artillerie turque
Une infirmière administre une perfusion à Aseel Fadhel après sa sortie du bloc opératoire à l’hôpital général de Zakho (MEE/Azhar Al-Rubaie)
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ZAKHO, Irak

Dans les couloirs de l’hôpital général de Zakho, médecins et infirmières s’efforcent toujours de soigner les blessés d’une attaque imputée à l’artillerie turque dans la station touristique de Barakh, dans le Nord de l’Irak la semaine dernière.

Les blessés les plus graves ont été transférés dans d’autres hôpitaux de la province de Duhok, voire jusqu’à Bagdad et d’autres provinces du Sud. Seules deux familles sont toujours à l’hôpital de Zakho, sur recommandation des médecins.

Worood Abbas, quadragénaire du gouvernorat de Kerbala, était venue à Zakho avec sa famille pour tenter d’échapper à la chaleur accablante du Sud de l’Irak.

« J’ai perdu mon mari, il était tout pour moi… nous sommes venus pour nous divertir, mais ça s’est transformé en funérailles »

- Worood Abbas

Le 20 juillet, un barrage d’artillerie a frappé la station touristique, faisant 23 blessés et 9 morts.

Le mari de Worood Abbas, Sabah, fait partie des victimes.

« Est-ce que les mots peuvent me rendre mon mari ? Est-ce que les mots peuvent guérir les blessures de mon fils ? Bien sûr que non », dit-elle à Middle East Eye, depuis son lit d’hôpital.

« Si je vous parle jusqu’au matin, rien ne changera à moins d’avoir un nouveau gouvernement qui prenne soin de sa population plutôt que de ses propres intérêts. »

Son fils de 10 ans et sa fille de 13 ans ont tous les deux été blessés et envoyés à Kerbala pour y être soignés. Son mari est décédé sur les lieux.

« Les obus sifflent toujours dans mes oreilles, je ne peux pas oublier les obus qui pleuvent sur la station. Je me rappelle les mères se précipitant à la recherche de leurs proches blessés ou morts ; d’autres se pressaient, appelant à l’aide, les vêtements tachés de sang », raconte-t-elle, en essuyant ses larmes.

« J’ai perdu mon mari, il était tout pour moi… nous sommes venus pour nous divertir, mais ça s’est transformé en funérailles. »

« Où aller pour vivre en paix ? »

Le gouvernement irakien accuse la Turquie de l’attaque à Zakho. Il y a d’ailleurs eu des manifestations à travers le pays et des appels répétés à chasser les forces turques, qui disposent de dizaines de bases à travers le Nord de l’Irak.

La Turquie nie quant à elle toute responsabilité dans ce bombardement et suggère qu’il serait le fait du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Elle a mené des opérations militaires répétées dans le Nord de l’Irak afin de tenter d’écraser le PKK, qui mène une guérilla contre la Turquie depuis 1984.

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Des dizaines de civils ont été tués par l’artillerie turque et ses frappes aériennes, principalement dans la province de Duhok, tandis que des centaines de villages ont été dépeuplés. Là encore, la Turquie accuse le PKK de chasser de force la population de ces villages.

Aseel Fadhel est une autre habitante de Kerbala soignée à l’hôpital de Zakho pour des blessures subies lors de l’attaque de la semaine dernière.

MEE n’a pas pu l’interviewer car elle sortait du bloc opératoire et d’une anesthésie générale mais un de ses proches, Abu Mustafa, a bien voulu nous parler en son nom.

« Aseel souffre d’une blessure grave au genou droit [ainsi qu’]à la cuisse gauche. Les médecins ont opéré son genou et il faut voir comment les choses évolueront », explique-t-il.

Abu Mustafa se trouvait avec Aseel Fadhel dans la station touristique puis il est parti chercher à manger. Lorsque qu’il s’est éloigné, il a entendu une énorme détonation qu’il a d’abord attribuée à l’explosion d’un générateur d’électricité.

« Ma famille et tous les enfants jouaient, profitant des températures fraîches ici, quand soudain le premier obus a touché la station, puis un second a frappé le lac où les familles vont se rafraîchir », relate-t-il.

« J’étais de l’autre côté, pour aller chercher à manger pour ma famille. Je n’ai fait qu’entendre le bruit des bombes – puis des gens qui couraient, criaient, réclamaient de l’aide. »

Furieux contre la Turquie pour cette attaque, il n’en est pas moins en colère contre son propre gouvernement qu’il considère faible et incapable de défendre la souveraineté de son pays.

Abu Mustafa à l’extérieur de la chambre dans l’hôpital général de Zakho (MEE/Azhar Al-Rubaie)
Abu Mustafa à l’extérieur de la chambre dans l’hôpital général de Zakho (MEE/Azhar Al-Rubaie)

Il en regrette presque l’ancien dirigeant Saddam Hussein, laissant entendre que lui au moins aurait pris des mesures contre la Turquie.

« Les Irakiens ont connu des guerres ces dernières décennies, jusqu’à cette dernière guerre contre [l’État islamique], mais aujourd’hui nous vivons une autre guerre : les infractions de la Turquie contre notre peuple et notre territoire », poursuit-il.

« Où aller pour vivre en paix ? », s’interroge-t-il.

« Agression manifeste »

Le gouvernement irakien a tenté de soulever la question de la frappe de Zakho auprès de la communauté internationale.

Mardi, lors d’une réunion extraordinaire en urgence du Conseil de sécurité de l’ONU à la demande de l’Irak, son ministre des Affaires étrangères Fouad Hussein a condamné « l’agression manifeste commise par l’armée turque contre des civils innocents et leurs biens » et précisé que « 22 742 infractions turques [avaient été recensées] en territoire irakien » depuis 2018.

« Nous vivons une autre guerre : les infractions de la Turquie contre notre peuple et notre territoire »

- Abu Mustafa

Il a déclaré aux médias publics irakiens qu’il allait demander l’aide de l’ONU pour chasser à la fois le PKK et les forces turques d’Irak.

Cependant, l’Irak étant toujours embourbé dans une impasse politique depuis les élections d’octobre dernier qui n’ont pas fourni de nouveau gouvernement, peu s’attendent à ce que des actions soient véritablement entreprises pour déloger la deuxième armée la plus importante de l’OTAN du Nord du pays.

« Notre gouvernement actuel et les politiciens ne se soucient que de leur poste et travaillent à leur propre intérêt, pas au nôtre. Ni plus ni moins », déplore Worood Abbas.

Elle indique que son mari, policier, a passé une grande partie de sa vie à « servir le pays ».

« Ses yeux ont été touchés en service. Il est allé en Iran pour y être soigné mais l’opération fut un échec. Certains médecins nous ont conseillé de soigner ses yeux au Kurdistan alors il m’a dit que nous irions tous ensemble à la fois pour le traitement et pour les loisirs. »

« Malheureusement, il est mort dans l’attaque. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.