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« Je me maudis » : des mercenaires yéménites appellent à cesser de combattre pour les Saoudiens

La guerre leur a pris leurs emplois, alors ils ont combattu pour les Saoudiens afin de gagner de quoi vivre. Aujourd’hui, abandonnés par Riyad, les mercenaires yéménites en ont assez
« Nous avons été menés au combat via des intermédiaires et nous recevions nos salaires en rials saoudiens », a expliqué un combattant yéménite à MEE (AFP)

À mesure que filaient les années de guerre au Yémen, Anees* ne s’est senti d’autre choix que de devenir mercenaire et de rejoindre une brigade combattant les rebelles houthis.

L’usine de plastique de Ta’izz où il travaillait avait fermé et, sans revenus, sa femme a pris sa fille et l’a quitté, le laissant face à un choix difficile.

« Je me maudis chaque jour d’avoir rejoint les combats aux côtés de l’Arabie saoudite pour défendre ses frontières contre les Houthis »

- Anees, ancien mercenaire yéménite

« Elle m’a dit que soit je subvenais aux besoins de base de la famille, soit je divorçais », raconte-t-il à Middle East Eye.

Alors, en octobre 2018, suivant l’exemple de dizaines d’autres hommes de son village, Anees a rejoint la brigade al-Fateh, une unité de combat soutenue par l’Arabie saoudite et créée en 2016. Basée dans la ville saoudienne frontalière de Najran, elle est entièrement composée de combattants yéménites.

Anees a pu envoyer environ un millier d’euros à sa famille chaque mois et s’est battu jusqu’en avril, lorsqu’il est rentré rendre visite à sa famille. En mai, il est revenu à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, tout en sentant que le séjour qu’il venait de passer chez lui pourrait bien être le dernier.

« J’avais l’impression qu’il s’agissait de ma toute dernière visite dans mon village. Les batailles devenaient de plus en plus rudes et les Saoudiens nous envoyaient sur le front pendant qu’eux-mêmes restaient loin des combats », rapporte-t-il.

Quatre mois plus tard – et quelques jours après que, selon ses dires, l’Arabie saoudite a placé plus d’un millier de mercenaires comme lui en situation de vulnérabilité à la frontière, où ils ont été assiégés par les Houthis pendant quatre jours –, le quadragénaire et les proches de ceux tués pendant le siège appellent les combattants à déserter leurs donneurs d’ordre.

« Je me maudis chaque jour d’avoir rejoint les combats aux côtés de l’Arabie saoudite pour défendre ses frontières contre les Houthis. Mais ce n’était pas seulement de ma faute. C’est la mauvaise situation économique qui nous y a poussés », explique-t-il.

Pris au piège

Ces derniers mois, les Houthis ont intensifié leurs attaques à travers la frontière au moyen de drones et de missiles, touchant un aéroport et un important gisement pétrolier saoudiens depuis le mois d’août.

Tandis que les combats dans le sud du Yémen se sont envenimés entre les sécessionnistes et les forces soutenant le gouvernement d’Abd Rabbo Mansour Hadi, les Houthis ont pris l’avantage constitué par le déclin du nombre de combattants pro-Hadi dans le nord et progressé vers la frontière saoudienne.

La semaine dernière, indique Anees, les chefs de sa brigade ont demandé à leurs combattants de marcher sur la vallée de Jabara, une région du district de Kitaf, dans la province de Saada.

« Nous savons que cette vallée est sous contrôle houthi et que les Houthis sont également stationnés derrière nous à Najran », déclare Anees.

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Cependant, les chefs ont insisté pour que les mercenaires avancent, promettant que les combattants salafistes les suivraient et les couvriraient.

Plus d’un millier de combattants yéménites ont avancé sur la vallée, qui était déserte lorsqu’ils sont arrivés, poursuit Anees. Puis ils ont marché environ 1,5 km dans la vallée et encore une fois, ajoute-t-il, aucun Houthi n’était en vue. Mais il s’agissait d’un piège.

« Soudain, les Houthis nous ont attaqués depuis les montagnes. Nous avons essayé de battre en retraite mais il n’y avait aucun combattant salafiste en couverture, seulement les Houthis nous assiégeant de tous côtés », raconte-t-il.

Anees rapporte que le siège a débuté le lundi et a duré jusqu’au jeudi, sans aucune intervention de l’Arabie saoudite ou des salafistes. Finalement, certains combattants ont ouvert une brèche et ont fui.

« Nous étions sur le point de mourir de faim. Nous n’avions plus de nourriture. Les Saoudiens et les salafistes n’ont pas brisé le siège que nous subissions, alors nous avons combattu et avancé vers Najran et seuls quelques-uns se sont échappés, dont moi », déclare Anees.

Il figurait parmi la centaine à peine de combattants qui ont réchappé de la bataille, tandis que plus d’un millier ont été tués ou capturés.

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Certains comptes Facebook et sites pro-Hadi ont présenté des récits similaires de la bataille, déclarant que les Houthis avaient assiégé les combattants pendant trois jours, capturant la plupart d’entre eux et tuant les autres.

Selon leurs informations, environ 800 combattants de Ta’izz, 600 d’Ibb, 300 d’al-Jawf et 200 de la province de Dhamar ont été capturés à Kitaf avant d’être transférés vers différentes prisons.

Ces récits indiquaient également que l’un des véhicules transportant les soldats capturés, qui était éloigné de l’endroit où s’étaient déroulés le combat et le siège, avait été frappé par une frappe aérienne saoudienne, tuant et blessant de nombreuses personnes.

Mohammed al-Boukhaiti, un dirigeant houthi et membre du Conseil politique des Houthis, a déclaré sur son compte Facebook que toutes les informations fournies par les pro-Hadi étaient véridiques.

« Certaines informations plus dangereuses seront révélées plus tard. Le fait le plus important dans ce poste est que ces pays agressifs [la coalition dirigée par les Saoudiens] ont visé leurs propres mercenaires », écrit-il.

L’Arabie saoudite n’a pas commenté publiquement cette bataille et n’avait pas répondu aux sollicitations de MEE au moment de la publication.

« Nous étions sur le point de mourir de faim, mais l’Arabie saoudite n’est pas intervenue pour briser le siège avec des frappes aériennes car les Saoudiens ne se soucient pas de nous », accuse Anees.

« J’appelle tous les combattants yéménites à la frontière saoudienne à rentrer chez eux, laisser les Houthis avancer sur l’Arabie saoudite et venger la mort de nos frères d’armes. »

Tristesse dans tous les foyers

L’étendue des pertes humaines lors des combats et du siège a secoué tout le Yémen, plus particulièrement la province de Ta’izz, d’où venaient de nombreux combattants.

« J’ai perdu 27 amis de mon petit village situé en périphérie de Ta’izz et seulement deux combattants de mon village se sont échappés », déplore Anees, qui a fui vers Najran et n’a pu rentrer chez lui que samedi.

« Les Saoudiens ont lancé une guerre contre nous et nos hommes ont perdu leur emploi à cause de la guerre. L’Arabie saoudite a ensuite ouvert la porte aux Yéménites pour qu’ils défendent leurs frontières »

- Aisha Sharaf, mère d’un combattant yéménite tué

Dans son village, un membre de chaque foyer a été tué ou capturé à la frontière saoudienne depuis le début de la guerre. Les survivants disent que, pour l’instant, ils ne peuvent rien faire hormis prier pour que la vengeance s’abatte sur le royaume du Golfe.

« Les Saoudiens ont lancé une guerre contre nous et nos hommes ont perdu leur emploi à cause de la guerre. L’Arabie saoudite a ensuite ouvert la porte aux Yéménites pour qu’ils défendent leurs frontières », déclare à MEE Aisha Sharaf, mère d’un mercenaire âgé de 26 ans.

« Les hommes et les jeunes n’avaient d’autre choix que de se battre pour l’Arabie saoudite afin de gagner l’argent qui leur permettrait de se marier et d’aider leurs familles. »

Son fils, Osama, voulait se marier, mais n’avait pas les moyens de payer une dot de mariage de 2 000 dollars environ. Il a donc pris part à la bataille à la frontière saoudienne en mars pour gagner l’argent dont il avait besoin.

« Je n’étais pas ravie que mon fils se batte pour l’Arabie saoudite, mais je ne pouvais pas l’aider à se marier ni à bâtir son avenir. J’ai donc prié pour qu’Allah vainque l’Arabie saoudite qui a déclenché la guerre contre les Yéménites et fait des combats le seul moyen de gagner de l’argent », confie-t-elle.

Osama figure parmi les victimes du siège près de la frontière, une nouvelle qu’elle a apprise d’Anees.

« Je crois qu’aucun combattant n’est coupable et Allah leur pardonnera mais j’espère qu’Allah vengera nos fils et nos hommes et tous les faibles », poursuit-elle.

Mercenaires ou soldats ?

Réagissant à la nouvelle de la bataille, le gouvernement yéménite a répondu sans préciser que les combattants yéménites tués étaient des mercenaires plutôt que des soldats de l’armée.

Le ministre yéménite de la Défense a annoncé que le vice-président Ali Mohsen Saleh avait téléphoné au général Raddad al-Hashimi, commandant de la brigade Kitaf, vendredi, pour suivre l’évolution de la situation militaire et l’état des combattants.

« Saleh a salué la résilience légendaire des héros dans la lutte contre la milice houthie à Kitaf, dans le gouvernorat de Saada, priant pour les soldats morts et priant pour la guérison des blessés », indique le site Internet du ministère.

Saleh aurait également « remercié les frères saoudiens » pour leurs efforts visant à libérer le Yémen des Houthis.

Anees accuse pour sa part le gouvernement d’être « le pire problème du Yémen ».

« Nous avons été menés au combat via des intermédiaires et nous recevions nos salaires en rials saoudiens. Le gouvernement ne sait rien de nous et il est stupide d’entendre dire que le gouvernement nous présente comme des soldats », déclare-t-il.

« Notre gouvernement est pris au piège en Arabie saoudite, il est donc normal de le voir faire ce qui sert l’Arabie saoudite et non les Yéménites. »

Rentrer chez soi

Cette bataille a également incité d’autres personnes à demander aux mercenaires se battant pour l’Arabie saoudite au Yémen de rentrer chez eux.

Peu de temps après les combats, le cheikh Hamoud al-Mekhlafi, chef de la Résistance populaire à Ta’izz et désormais basé en Turquie, a déclaré sur son compte Facebook : « Nous appelons tous les combattants de la région d’al-Janad [provinces de Ta’izz et Ibb] à la frontière sud de l’Arabie saoudite à revenir rapidement aux combats à Ta’izz. » 

Il a ajouté que les forces pro-Hadi à Ta’izz étaient prêtes à recevoir ces combattants et qu’ensemble, ils pourraient libérer le reste de la province de Ta’izz des Houthis.

Tawfik al-Hamidi, avocat et militant des droits de l’homme à la tête de l’ONG SAM Organization for Rights and Liberties, basée à Genève, a déclaré sur Twitter : « Ce qui se passe aux frontières saoudiennes est une violation des lois nationales et des conventions internationales, qui interdisent aux civils de combattre aux côtés d’un État, en dehors du cadre des lois militaires nationales, de sorte que leurs droits futurs en tant que combattants officiels ne soient pas protégés. »

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Dans un nouveau document publié dimanche et basé sur des témoignages d’observateurs locaux, d’anciens officiers et recrues, SAM a rapporté que l’Arabie saoudite avait profité de la situation économique au Yémen pour embaucher des combattants locaux.

« Des milliers de Yéménites, qui ont dû se battre pour défendre les frontières saoudiennes, sous la pression de conditions humanitaires médiocres et qui ont perdu la vie ou ont été blessés, ont été traités par l’Arabie saoudite comme s’ils n’existaient pas », indique le rapport.

« L’Arabie saoudite achète des combattants yéménites par le biais de réseaux de traite d’êtres humains comprenant des Saoudiens et des Yéménites, y compris d’anciens officiers et officiers de l’armée yéménite. »

Maintenant qu’Anees est chez lui, il encourage les autres combattants à rentrer, mais ajoute qu’il sait que c’est difficile.

« De nombreux combattants yéménites sur d’autres fronts aux frontières saoudiennes exigent de retourner dans leurs villes après avoir été témoins de la trahison des salafistes, mais les Saoudiens ne leur ont pas permis de fuir les combats », affirme-t-il.

À présent, avec une partie de l’argent qu’il lui reste de ses combats, il ne lui reste plus qu’à tenter de subvenir aux besoins de sa famille en vendant des sandwichs dans une école proche.

* Un pseudonyme a été utilisé pour protéger l’identité d’Anees.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.