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La communauté arménienne d’Iran : entre traditions, exils et luttes identitaires

Églises, écoles, traditions, langue et religion... en République islamique d’Iran, les Arméniens ont su traverser les âges en préservant leur culture, malgré de multiples vagues d’émigration qui ont vu leur communauté se réduire comme peau de chagrin
Le Nouvel-An entre Arméniens au cœur de l’Iran (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)
Par
ISPAHAN, Iran

Ispahan, troisième ville la plus peuplée d’Iran, ancienne capitale de l’Empire perse sous la dynastie des Safavides (XVIe-XVIIIe siècles), est célèbre pour ses joyaux architecturaux islamiques, notamment la mosquée du shah Abbas Ier, le palais Ali Qapou, la mosquée du Cheikh Lotfallah, le grand bazar, ou encore la somptueuse place Naghch-e Djahan, classée au patrimoine mondial de l’humanité.

Cependant, il suffit de traverser la rivière Zayandeh Roud, qui sépare la ville en deux, pour entendre retentir... des cloches d’églises.

Mosquée du shah Abbas Ier à Ispahan, l’un des plus belles d’Iran (MEE/Ali Afaq)
Mosquée du shah Abbas Ier à Ispahan, l’un des plus belles d’Iran (MEE/Ali Afaq)

Nous voilà à la Nouvelle-Djolfa, le quartier arménien d’Ispahan. On y trouve des petits cafés bohèmes, des magasins d’artisanat, mais aussi treize églises apostoliques, dont la célèbre cathédrale Saint-Sauveur, appelée aussi cathédrale Vank, construite en 1655. Un véritable dépaysement pour les voyageurs comme pour les Iraniens.

La présence arménienne en Iran est continue depuis deux millénaires dans le nord-ouest du pays. C’est d’ailleurs dans cette région que l’on retrouve les trois ensembles monastiques historiques de la foi chrétienne arménienne : Saint-Stepanos (le plus ancien, il date du VIIe siècle), Saint-Thaddée (XIIIe siècle) et la chapelle Sainte-Marie de Dzordzor (XIIIe siècle).

La place Naghch-e Djahan (en arrière-plan de la mosquée du shah), construite par le shah Abbas Ier au début du XVIIe siècle, a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979  (MEE/Ali Afaq)
La place Naghch-e Djahan (en arrière-plan de la mosquée du shah), construite par Abbas Ier au début du XVIIe siècle, a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979  (MEE/Ali Afaq)

La plupart des Parskahyes, Arméniens d’Iran, sont les descendants d’Arméniens des environs de Djolfa, au Nakhitchevan (région du Caucase située dans l’actuel Azerbaïdjan, limitrophe de l’Arménie et du nord-ouest de l’Iran), qui ont fait l’objet d’un déplacement massif ordonné par le shah Abbas Ier en 1604 dans le cadre d’une politique de la « terre brûlée » visant à empêcher les adversaires ottomans d’exploiter le territoire qu’ils avaient conquis.

Les Arméniens ont été réinstallés à Ispahan. On raconte que le shah voulait utiliser les talents des artisans de la communauté, spécialisés dans le travail de la soie, des peaux et des métaux, pour embellir sa capitale.

D’autres vagues de migrations au début du XXe siècle, suite notamment au massacre à grande échelle dont a été victime la population arménienne de l’Empire ottoman au cours de la Première Guerre mondiale, vont venir gonfler les rangs des Parskahyes.

Protection et ségrégation

Argin Abnousian, 24 ans, est très impliqué au sein de sa communauté. Depuis 2017, il est le secrétaire du député des Arméniens du sud de l’Iran à l’assemblée législative du pays. « Mes ancêtres ont été déportés d’Arménie par le shah Abbas Ier. Je suis Arménien-Iranien, je mets en avant le côté arménien parce que c’est important de sauvegarder cet héritage », explique-t-il à Middle East Eye.

« On ne peut pas devenir président ou ministre, mais au quotidien, nous ne sommes pas trop contraints »

- Argin Abnousian, secrétaire du député des Arméniens du sud de l’Iran

Un texte de 1984 précise les droits des minorités et leur garantit une représentation au Parlement. « Les naissances, mariages et enterrements sont organisés selon les rites de notre communauté. Dans nos écoles, on suit le programme persan et, en plus, on a les cours en arménien. »

Le jeune homme estime que la minorité à laquelle il appartient est plutôt bien traitée en Iran. « On ne peut pas devenir président ou ministre, mais au quotidien, nous ne sommes pas trop contraints », observe-t-il.

« On peut étudier à l’université, devenir directeur, on a des représentants au Parlement. Je pense même que notre présence améliore l’image du pays. Et puis, on peut voyager quand on veut en Arménie, il suffit de prendre le bus, on n’a pas besoin de visa. »

L’intérieur de la cathédrale Vank est recouvert de fresques multicolores racontant entre autres le martyre légendaire de Saint-Grégoire l’Illuminateur, fondateur de l’Église arménienne (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)
L’intérieur de la cathédrale Vank est recouvert de fresques multicolores racontant le martyre légendaire de Saint-Grégoire l’Illuminateur, fondateur de l’Église arménienne (Argin Abnousian)

Même s’ils jouissent de certaines libertés, les Arméniens d’Iran sont également victimes de discriminations inscrites dans la loi.

« Ils ont été chassés de la fonction publique et de l’enseignement. Ils n’ont pas droit aux mêmes prestations sociales que les musulmans et sont passibles, en matière criminelle, de peines spécifiques », explique l’auteure et journaliste franco-iranienne Naïri Nahapetian.

Elle rappelle toutefois qu’en 1993, l’Église arménienne a publié un communiqué déclarant infondées « les accusations de violations des droits des minorités religieuses portées contre l’Iran par la Commission des droits de l’homme des Nations unies ».

James Barry, chercheur au Deakin Institute de Melbourne, explique à MEE cette position ambivalente. « Parmi les Arméniens, on peut entendre différents discours contradictoires. Certains répètent qu’ils sont une minorité bien traitée par rapport aux autres pays musulmans, une autre partie de la population se sent fondamentalement différente des Iraniens et se considère encore et toujours comme des Arméniens en exil. »

Aujourd’hui, les jeunes éduqués de la classe moyenne ont tendance à s’intégrer davantage dans la société iranienne. Malgré tout, des frontières persistent. « 80 % de mes amis sont 100 % perses, mais je connais des [Iraniens musulmans] qui ont du mal à se sentir connectés aux Arméniens. C’est une autre culture, d’autres traditions », témoigne Argin Abnousian.

Bienvenue au club

« Nous avons nos propres centres culturels et clubs de sport, où on peut se retrouver et vivre à notre façon, mais dehors, on doit respecter les règles », souligne le jeune homme. « Les Arméniens vivent de manière un peu fermée pour se protéger, pour préserver leur identité. C’est comme ça qu’on continue d’exister après toutes ces années. »

Les rues de la Nouvelle-Djolfa, un monde à part en Iran (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)
Les rues de la Nouvelle-Djolfa, un monde à part en Iran (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)

Dans ces « clubs » interdits aux musulmans, les femmes et les hommes se mélangent et personne ne porte le hijab. Les chrétiens sont également autorisés à fabriquer de l’alcool et à en consommer s’ils n’en vendent pas aux musulmans. Les restaurants de la communauté proposent même du porc importé d’Arménie. Enfin, alors que les Iraniens de confession musulmane sont séparés par sexe jusqu’à l’université, la mixité est autorisée dans les écoles arméniennes.

« Les Arméniens vivent de manière un peu fermée pour se protéger, pour préserver leur identité. C’est comme ça qu’on continue d’exister après toutes ces années »

- Argin Abnousian

Cette ouverture est parfois vue avec envie en dehors de la communauté.

Ahmad Esfandiari vit à la Nouvelle-Djolfa mais il n’est pas Arménien. « J’ai beaucoup d’amis arméniens et quand j’étais plus jeune, je me demandais pourquoi nous étions séparés par genre alors qu’eux pouvaient aller à l’école avec des filles. J’étais assez jaloux... », confie-t-il en souriant.

Honeyyeh S.*, Iranienne musulmane récemment immigrée au Canada, a elle aussi toujours été curieuse de la communauté arménienne. « Maintenant que je suis moi-même membre d’une minorité ici à l’étranger, je comprends mieux leur réalité. Quand j’étais en Iran, je dois bien avouer que les clubs de sport arméniens étaient pour moi des espèces de paradis inaccessibles. »

 L’exil dans les gènes

La révolution islamique a conduit au départ d’au moins 80 % des Arméniens d’Iran. « Il y a eu deux grandes vagues d’immigration. La première, juste après 1979, a vu de nombreux Arméniens partir pour les États-Unis ou l’Europe. Les intellectuels et les artistes ont préféré quitter le pays pour ne pas avoir de problèmes », explique Argin Abnousian.

« La deuxième, à partir de 2004, s’est faite à travers le HIAS, une organisation juive qui aide les minorités religieuses du Moyen-Orient à immigrer aux États-Unis en passant par Vienne, mais ces opérations ont été arrêtées à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. »

Ahmad Esfandiari, qui a vu nombre de ses voisins quitter le pays pour les États Unis, le confirme. « J’ai beaucoup d’amis qui sont restés coincées en Autriche, ils n’ont pas pu avoir de visa à cause de l’élection de Trump en 2016. Ils ont dû rentrer. »

Une messe dans la cathédrale Vank, Ispahan (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)
Une messe dans la cathédrale Vank, Ispahan (avec l’aimable autorisation d’Argin Abnousian)

Aujourd’hui, il reste entre 25 000 et 35 000 Arméniens en Iran, dont la majorité vit à Téhéran. Mais dans la capitale, contrairement à Ispahan, la communauté n’est pas centralisée dans un seul quartier et est donc moins visible.

Cependant, certaines sources parlent de 100 000 Arméniens installés à travers le pays, mais ces chiffres sont contestés.

« Les autorités arméniennes gonflent les chiffres de leur population pour justifier leurs sièges au sein du Parlement. Les juifs font la même chose. Il n’y a pas de chiffres précis officiels, mais selon les inscriptions scolaires, ils seraient environ 30 000. Ils auraient été 250 000 avant 1979 mais ces chiffres sont aussi à prendre avec des pincettes », précise James Barry.

Même si leur nombre a diminué, les Arméniens d’Iran ont contribué au développement du pays en laissant des traces dans le monde du commerce, de l’artisanat, de la culture, de l’éducation et même de la politique.

Récemment, la communauté a été mise sous le feu des projecteurs lorsque le footballeur arménien Andranik Teymourian a joué pour l’équipe nationale iranienne lors de la coupe du monde 2014. Une symbolique forte pour une population multi-identitaire qui a traversé les âges en préservant ses valeurs et sa culture.

 * Témoignage recueilli sous couvert d’anonymat.