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La ruée vers la classe A : les Égyptiens aisés fuient le chaos du Caire pour une « utopie » fermée

« Je vous le demande, où peut-on voir en Égypte de la verdure depuis son balcon ? Où en Égypte peut-on laisser son épouse courir le matin en toute sécurité ? Ces complexes offrent un mode de vie dont nous avons vraiment besoin »
Certains des nouveaux complexes résidentiels construits dans les zones désertiques entourant le Caire offrent piscines intérieures et extérieures, centres de remise en forme, terrains de golf et lacs artificiels (AFP)

LE CAIRE – Nada Hassan, âgée de 29 ans et mariée depuis peu, a récemment emménagé avec son mari dans un complexe de la ville du 6 octobre, à la périphérie du Caire.

« Les gens considèrent généralement la sécurité comme une priorité majeure. Vivre dans un complexe vous donne aussi l’impression d’appartenir à une certaine classe sociale, la "classe A" », a déclaré Hassan, qui travaille dans une ONG, à Middle East Eye.

De plus en plus d’Égyptiens se tournent vers l’immobilier pour investir leur argent, y voyant un investissement plus sûr dans une économie à haut risque (AFP)

Elle a fait référence au roman d’Ahmed Khalid Tawfiq, Utopia, dans lequel une Égypte imaginaire est divisée en deux mondes : une grande communauté fermée sur la côte septentrionale est réservée aux riches, tandis que les pauvres sont condamnés à être plongés dans la pauvreté et le chaos.

« Vivre dans un complexe vous donne aussi l’impression d’appartenir à une certaine classe sociale, la "classe A" » 

– Nada Hassan, employée au sein d’une ONG

« Davantage d’Égyptiens de la classe supérieure envisagent cette utopie. Ils veulent se séparer du reste du pays pour se sentir en sécurité », a-t-elle expliqué.

Les beaux-parents de Nada Hassan ont acheté l’appartement pour leur fils il y a quelques années, au prix de 300 000 livres égyptiennes (environ 14 300 euros). Ce prix est beaucoup plus bas que sa valeur actuelle, suite à la dévaluation de la livre égyptienne, qui a plongé par rapport au dollar en novembre 2016.

Le coût élevé des dépenses liées au mariage en Égypte, telles que les bijoux en or ou les diamants pour la mariée, l’organisation d’une somptueuse cérémonie de mariage et l’accès à un logement décent, a poussé les parents à aider leurs enfants à célébrer leur union.

La plupart des familles égyptiennes sont inflexibles lorsqu’il est question de respecter ces normes en matière de mariage, qui incluent notamment la mise à disposition d’un appartement entièrement meublé dans un bon quartier.

Le coût d’un meilleur mode de vie

Amira Mohamed, cadre dans le secteur de l’immobilier, a expliqué à MEE qu’un professionnel de la classe moyenne supérieure pouvait payer jusqu’à 2 millions de livres égyptiennes (environ 90 000 euros) pour acheter un appartement de 100 mètres carrés dans un complexe. 

« Les gens paient de plus en plus d’argent pour s’offrir l’illusion de la sécurité. Quelqu’un qui a une BMW pourrait payer des millions de livres dans une communauté fermée afin de ne pas garer sa voiture à Nasr City, où l’on peut facilement la lui voler. Une femme peut porter ce qu’elle veut et courir le matin sans que personne ne la harcèle », a-t-elle expliqué.

De nombreux Égyptiens choisissent de vivre dans des communautés fermées pour jouir d’une plus grande sécurité, bénéficier de meilleurs services ou s’éloigner de la circulation et du chaos du Caire (AFP)

Yasmine Tarek, responsable de la chaîne d’approvisionnement pour une grande société égyptienne de produits alimentaires, peut se reconnaître dans ces propos. Dans le quartier surpeuplé où elle vivait auparavant, dans la province de Gizeh, elle a toujours fait attention à ne pas quitter son travail trop tard pour éviter les commentaires désagréables des hommes de son voisinage.

« Les Égyptiens de la classe supérieure veulent se séparer du reste du pays pour se sentir en sécurité »

– Nada Hassan, employée au sein d’une ONG

« Quand j’étais à Gizeh, il y avait deux grands cafés remplis d’hommes de mon voisinage juste sous mon balcon. Ils me disaient des choses pas très gentilles si j’arrivais [chez moi] tard le soir. Mais aujourd’hui, je profite de mon intimité dans le complexe. Je m’inquiète moins. » 

Depuis qu’elle a emménagé il y a quelques mois dans un complexe situé à Sheikh Zayed City, une banlieue du Caire, Yasmine Tarek a l’impression d’avoir plus de liberté de mouvement. Elle a acheté son T3 il y a quelques années au prix de 400 000 livres égyptiennes (environ 19 000 euros), mais elle n’y a emménagé qu’après avoir pu le meubler. Le prix de son appartement a désormais doublé suite à la dévaluation de la livre égyptienne. 

La sécurité n’est pas la seule raison qui l’a poussée à quitter son appartement à Gizeh. Son intolérance grandissante envers le « trafic épuisant » de la capitale animée l’a également motivée.

« Pourquoi consacrer trois heures par jour uniquement à mon trajet domicile-travail ? Maintenant, je vis à seulement 20 minutes de mon travail. Je me sens fraîche quand je vais au travail et je rentre chez moi moins épuisée. Il me reste quelques heures de temps libre dans la journée », a-t-elle affirmé.

Bâtiments résidentiels dans un complexe fermé situé dans une banlieue du Caire, le 21 mai 2017 (AFP)

Pour promouvoir l’expérience d’une vie à l’étranger sans quitter les frontières du pays, beaucoup de ces complexes portent le nom de lieux célèbres américains ou britanniques, comme Hyde Park ou Beverly Hills. 

« Les gens paient de plus en plus d’argent pour s’offrir l’illusion de la sécurité »

– Amira Mohamed, cadre dans l’immobilier

Selon Amira Mohamed, le prix de ces appartements varie en fonction du complexe et des services proposés. Un appartement situé dans un complexe de luxe avec piscines extérieure et intérieure, centre de remise en forme, lac artificiel et terrain de golf peut coûter au moins trois millions de livres égyptiennes (environ 143 000 euros). 

Ces prix sont très proches de ceux d’appartements situés dans d’autres quartiers chics au cœur du Caire, comme Héliopolis, Nasr City, Zamalek ou encore Garden City. Un appartement situé dans un complexe de classe moyenne proposant moins de services peut coûter moins d’un million de livres égyptiennes (environ 48 000 euros). 

L’essor de l’immobilier 

Malgré la détérioration de l’économie égyptienne, le secteur de l’immobilier est toujours en plein essor. Selon un rapport publié en mars par Euromonitor International, l’Égypte est le marché immobilier qui connaît la croissance la plus rapide au monde, suivie de l’Algérie et du Nigeria. D’après le rapport, l’Égypte se prépare à une augmentation de 18,9 % des hypothèques sur la seule année 2017.

« En trois jours, la société a vendu toutes les villas ainsi que 100 autres villas de la deuxième phase et a été payée en espèces, même pas en plusieurs versements »

– Amira Mohamed, cadre dans l’immobilier

« Dans un forum annuel de vente immobilière où les sociétés annoncent généralement leurs nouveaux projets, une société a ouvert la vente de 100 villas dans la première phase d’un nouveau complexe au Caire, a raconté Amira Mohamed. En trois jours, la société a vendu toutes les villas ainsi que 100 autres villas de la deuxième phase et cela a été payé en espèces, même pas en plusieurs versements. Le pays déborde d’argent. Peut-être que la richesse n’est pas équitablement répartie, mais de nombreux Égyptiens ont beaucoup d’argent. »

Cela semble pourtant contredire les propos récents du président Abdel Fattah al-Sissi sur la pauvreté en Égypte. Dans une conférence qui s’est tenue en février, Sissi a soutenu que l’Égypte était un pays très pauvre. 

« Personne ne vous a dit que vous étiez extrêmement pauvres ? Alors laissez-moi vous dire que nous sommes très pauvres. Très pauvres », a-t-il déclaré.

Les statistiques du pays en matière de pauvreté sont en effet élevées. Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), la principale agence de statistiques du gouvernement, 27,8 % des Égyptiens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2015, avec un revenu annuel inférieur à 6 000 livres égyptiennes (environ 285 euros). L’agence devrait commencer une nouvelle enquête avant la fin de l’année pour mettre à jour les statistiques ; le taux de pauvreté devrait alors atteindre 40 % suite à la dévaluation de la monnaie et une inflation élevée.

Les personnes vivant dans des complexes plus luxueux n’ont pas à s’inquiéter d’être isolées des services, puisque tout est fourni sur place (AFP)

Un rapport publié par Aqarmap, un portail immobilier égyptien en ligne qui a interrogé 1 200 000 acheteurs immobiliers en 2017, a donné des résultats intéressants sur le secteur de l’immobilier égyptien en pleine croissance. Les acheteurs immobiliers actifs en Égypte sont pour la plupart des Égyptiens de la classe moyenne supérieure âgés de 31 à 40 ans, ou des Égyptiens de la classe supérieure âgés de plus de 50 ans.

Selon le rapport, les Égyptiens achètent généralement de nouveaux biens immobiliers à des fins d’investissement, d’autres parce qu’ils déménagent dans une autre ville. Certains achètent ces maisons pour être mieux logés et avoir plus d’espace.

Selon une enquête antérieure, réalisée par l’annonceur immobilier en 2015, 58 % des habitants des complexes privilégient les communautés fermées pour des raisons de sécurité, tandis que 22 % y vivent pour les services de meilleure qualité qui y sont fournis.

Mohamed Eissa, un Égyptien de 37 ans qui dirige une petite usine familiale dans le Delta, estime que l’achat d’un appartement dans un complexe constitue désormais le meilleur moyen d’investir, compte tenu de la détérioration des conditions économiques et des risques élevés associés aux affaires.

« Je peux vendre mon appartement pour plus que le double du prix auquel je l’ai payé et je recevrai mon argent en espèces »

– Mohamed Eissa, gérant d’une entreprise familiale

Eissa vient de terminer de payer les versements échelonnés pour une villa de trois millions de livres égyptiennes (environ 143 000 euros) dans un complexe de luxe du Nouveau Caire. Afin de pouvoir rembourser la dette en deux ans, il a dû limiter ses dépenses, vendre sa Mercedes onéreuse et acheter une voiture moins chère.

« Le secteur immobilier est désormais le plus sûr pour investir. D’autres secteurs de l’économie se détériorent. Je peux vendre mon appartement pour plus que le double du prix auquel je l’ai payé et je recevrai mon argent en espèces. Il y a beaucoup de gens qui veulent investir en toute sécurité et ils savent que la monnaie perd de sa valeur », a-t-il expliqué.

Des villes à part entière

Nada Hassan s’inquiète toutefois de l’isolement. Alors qu’un complexe est généralement synonyme de plus d’intimité et de sécurité, le manque d’accès aux services, aux magasins et aux installations représente à ses yeux une préoccupation majeure.

« Avant, je vivais à Héliopolis, où le supermarché se trouvait juste en dessous de mon balcon. Maintenant, je dois prendre la voiture afin d’aller au supermarché le plus proche pour acheter du pain et du fromage. Ce n’est pas facile », a-t-elle affirmé.

Une Égyptienne regarde des produits dans un supermarché du Caire, le 12 mars 2008 (AFP)

Yasmine Tarek est du même avis. Elle n’a pas le luxe de pouvoir acheter immédiatement des produits de première nécessité si elle en manque. Cela a poussé les habitants des complexes à changer leur comportement d’achat.

« Généralement, les gens font en sorte d’acheter tout ce dont ils ont besoin avant de rentrer chez eux, tandis que d’autres se réapprovisionnent mensuellement dans des hypermarchés. Les achats en ligne sont également en plein essor. On peut acheter une bouteille de lait pour le bébé, livré à notre porte, et payer avec notre carte de crédit. Je n’ai pas besoin de vivre dans le centre du Caire pour accéder à plus de services. La technologie a tout changé », a-t-elle déclaré.

« Je n’accepterai pas de vivre avec un statut social inférieur à celui de mes collègues de travail »

– Yasmine Tarek, responsable dans une société de produits alimentaires

Pour Nada Hassan, ce niveau d’isolement ne constitue pas une préférence.

« Pourquoi dois-je aller au milieu du désert pour rechercher la sécurité ? Pourquoi [dois-je] prendre la voiture pour aller au supermarché ? Ce sentiment de sécurité a un prix trop élevé », a-t-elle souligné.

Yasmine Tarek estime au contraire que le fait de déménager dans un complexe et d’avoir un statut social plus élevé vaut le prix qu’elle doit payer.

« Je suis une professionnelle issue de la classe moyenne, mais je suis allée dans une école à Zamalek et j’ai travaillé dans une grande chaîne alimentaire. J’ai rencontré des gens issus de classes sociales plus élevées. Il est normal que je veuille rejoindre cette classe et je n’accepterai pas de vivre avec un statut social inférieur à celui de mes collègues de travail. Ceux qui rejettent une opportunité de mobilité sociale sont stupides. » 

Ceux qui vivent dans des complexes plus luxueux n’ont pas à s’inquiéter des services. Même s’il n’a pas encore emménagé dans son appartement dans le complexe chic du Nouveau Caire, Mohamed Eissa estime que les complexes de ce genre sont désormais des villes à part entière.

« On n’a même pas besoin de faire un pas à l’extérieur du complexe. On a tout ce qu’il faut à deux pas de chez nous. Tout, littéralement, du coiffeur à l’école des enfants », a-t-il expliqué.

« C’est une nouvelle Égypte fascinante que l’on ne verra jamais ailleurs. Je vous le demande, où peut-on voir en Égypte de la verdure depuis son balcon ? Où en Égypte peut-on laisser son épouse courir le matin en toute sécurité ? Ces complexes offrent un nouveau mode de vie, un mode de vie dont nous avons vraiment besoin », a-t-il ajouté.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.