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Le dirigeant de Dubaï retient ses filles captives et a harcelé la princesse Haya, statue un juge britannique

Après avoir assisté à des mois d’audiences à huis clos, MEE révèle les détails des allégations de la princesse Haya à l’encontre du Premier ministre et vice-président émirati, ainsi que les conclusions du juge
La princesse jordanienne Haya bint al-Hussein et son mari, le souverain de Dubaï le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum, s’avancent vers le rond de présentation lors du « Ladies Day », troisième jour des courses hippiques à Ascot, dans le sud de l’Angleterre, le 17 juin 2010 (Reuters)
Par
LONDRES, Royaume-Uni

L’émir de Dubaï retient ses filles Latifa et Shamsa captives et a mené une campagne de harcèlement contre son ex-épouse, la princesse Haya de Jordanie, a statué un juge britannique.

Le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum a organisé l’enlèvement de Latifa, qui a tenté de fuir Dubaï en 2018, et de sa sœur aînée Shamsa, qui en 2000 a temporairement échappé à sa famille au Royaume-Uni, a entendu le tribunal anglais.

La princesse Haya a allégué que l’émir tentait de marier leur fille de 11 ans au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, mais cette allégation a été jugée infondée par le juge.

Les arrêts de Sir Andrew MacFarlane, président de la chambre des affaires familiales de la Haute Cour de justice du Royaume-Uni, ont été rendus dans le cadre d’une âpre bataille pour la garde des enfants du cheikh Mohammed et de la princesse Haya, laquelle menace de déstabiliser les relations diplomatiques du Royaume-Uni avec l’un de ses partenaires les plus proches dans le Golfe.

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Le cheikh Mohammed est également Premier ministre et vice-président des Émirats arabes unis, tandis que la princesse Haya bint Hussein est la demi-sœur du roi Abdallah II de Jordanie.

Après avoir assisté à des mois d’audiences à huis clos, Middle East Eye et d’autres organes de presse britanniques sont en mesure de révéler des détails sur les allégations de la princesse Haya et les conclusions du juge.

MacFarlane a conclu dans l’énoncé de son verdict que presque toutes les allégations de harcèlement de la princesse Haya étaient vraies.

Parmi celles-ci : l’émir a envoyé un hélicoptère pour l’emmener dans une célèbre prison émiratie, ou du moins l’intimider avec cette perspective ; a laissé une arme à feu dans ses appartements par deux fois ; a menacé d’enlever ses enfants ; et s’est moqué d’elle par rapport à une relation adultère avec son garde du corps.

Dans le cadre de ce harcèlement, a appris la cour, le cheikh Mohammed a divorcé unilatéralement de la princesse, l’antidatant au vingtième anniversaire de la mort de son père, le roi Hussein de Jordanie, décédé en 1999.

Enquêtes bloquées

La séparation du souverain de Dubaï et de sa femme a été rendue publique en avril, lorsque la princesse Haya a quitté les Émirats arabes unis pour Londres avec leurs deux enfants et s’est installée dans sa maison de Kensington, au Royaume-Uni.

Le cheikh Mohammed a ensuite demandé à la Haute Cour de contraindre les enfants à rentrer à Dubaï, incitant la princesse Haya à réagir par le biais de demandes d’ordonnance de protection contre le mariage forcé et d’ordonnances de non-agression.

Au cœur des revendications de la princesse se trouvaient le sort de deux des filles que l’émir a eu avec une autre épouse : les cheikhas Latifa et Shamsa.

Le juge croit l’affirmation selon laquelle Shamsa a fui sa famille en 2000 et a rejoint le Royaume-Uni, avant d’être capturée par des agents émiratis à Cambridge, sédatée puis enlevée par hélicoptère depuis la maison familiale de Newmarket.

Aujourd’hui âgée de 38 ans, Shamsa serait retenue captive à Dubaï. Les tentatives de la police du Cambridgeshire pour se rendre aux Émirats arabes unis et poursuivre l’enquête sur sa disparition ont été bloquées par les procureurs. 

Le tribunal a appris que le ministère britannique des Affaires étrangères avait reçu des demandes d’accès à l’information à ce sujet, qui ont été refusées au motif que ces informations pourraient nuire aux relations avec des pays étrangers amis.

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Latifa, âgée de 35 ans, aurait quant à elle tenté deux fois de fuir le riche émirat, en vain. Après la première – elle avait essayé de conduire jusqu’à Oman –, Latifa a été détenue pendant trois ans. Lors d’une deuxième tentative en 2018, Latifa est parvenue à atteindre la côte indienne de Malabar, où son navire a été violemment pris d’assaut par les forces indiennes, puis émiraties.

Ses deux filles sont maintenant sous la garde du cheikh Mohammed. Elles ont été appelées à témoigner par la princesse Haya, mais n’ont pas été libérées et leurs témoignages n’ont pas pu être recueillis.

Au tribunal, la princesse Haya a allégué que son mariage avait commencé à battre de l’aile quand elle s’était mise à s’intéresser au bien-être de Latifa. Elle avait également à ce moment-là une liaison extra-conjugale avec son garde du corps britannique.

Selon la princesse Haya, un médecin ayant la confiance de la famille paternelle a vu Latifa et l’a déclarée en parfaite santé. C’est alors, affirme la princesse, qu’elle a commencé à douter des informations données par le cheikh Mohammed à propos du bien-être et de l’état de santé de Latifa.

La princesse jordanienne a décrit au tribunal une visite à la maison verrouillée et gardée de Latifa en décembre 2018 : « Elle a ouvert la porte, m’a regardée, m’a embrassée et a éclaté en sanglots. Elle a pleuré pendant longtemps. Elle avait l’air vulnérable. »

Les conditions, a rapporté la princesse, étaient « semblables à une prison ».

Latifa a raconté une « torture constante » à un moment lors de sa première période de détention. Bien que le juge MacFarlane n’ait fait aucune référence particulière à la torture, il a estimé que son récit était globalement crédible.

Campagne d’intimidation

Bien que l’affaire de la princesse Haya ait commencé à un moment donné en 2017-2018, les choses semblent avoir culminé en janvier 2019, peu après qu’elle a commencé à rendre visite à Latifa et à s’intéresser à Shamsa.

En février, le personnel de confiance des princesses a été remplacé par des personnes qu’elle « avait trouvé troublantes auparavant », a conclu le juge. Le mois suivant, son représentant à la cour royale a été renvoyé – « une énorme gifle », selon la princesse.

Le 11 mars 2019 – « l’un des jours les plus longs et les plus effrayants de ma vie » –, un hélicoptère a atterri à l’improviste devant la maison de la princesse Haya. Le pilote, a-t-elle allégué, a déclaré qu’il était venu emmener quelqu’un à Awir, une prison notoire dans le désert.

« Ces conclusions, prises dans leur ensemble, démontrent une conduite cohérente pendant deux décennies en vertu de laquelle, s’il le juge nécessaire, le père utilisera les pouvoirs très substantiels à sa disposition pour atteindre ses objectifs particuliers »

- Andrew Macfarlane, juge

La princesse affirme que si son jeune fils ne s’était pas accroché à sa jambe, elle aurait été enlevée. « Les documents de vol concernant l’hélicoptère ont été divulgués et montrent que l’un des membres de l’équipage était l’une des trois personnes nommées par Shamsa et [un employé de l’émir] comme étant impliquées dans l’enlèvement de Shamsa en Angleterre en 2000 », peut-on lire dans le jugement.

Le cheikh Mohammed soutient que la visite de l’hélicoptère était « une simple erreur ».

Tout au long de cette période, la princesse Haya a reçu des mots anonymes laissés chez elle. « Nous allons prendre votre fils – votre fille nous appartient – votre vie est terminée », aurait-il été écrit sur l’un d’eux.

Par deux fois en mars 2019, la princesse a trouvé une arme à feu dans ses appartements, le canon pointant vers la porte et la sécurité retirée. Deux mois plus tard, le cheikh Mohammed lui aurait dit : « Toi et les enfants ne serez jamais en sécurité en Angleterre ».

En juin, un poème menaçant de l’émir intitulé « Tu as vécu et tu es morte » a été publié, ce qui, selon la princesse, était une menace publique pour elle et l’annonce de sa « trahison ».

McFarlane a déclaré dans son jugement que « hormis quelques exceptions limitées, la mère a prouvé le bien-fondé de son cas en ce qui concerne les allégations factuelles qu’elle a avancées ».

« Ces conclusions, prises dans leur ensemble, démontrent une conduite cohérente pendant deux décennies en vertu de laquelle, s’il le juge nécessaire, le père utilisera les pouvoirs très substantiels à sa disposition pour atteindre ses objectifs particuliers. »

Restrictions médiatiques

Plusieurs audiences ont eu lieu depuis juillet, toujours en présence de la princesse Haya. Le cheikh Mohammed a toutefois refusé de comparaître devant la Haute Cour de Londres, bien qu’il ait été appelé comme témoin.

L’émir a changé d’équipe juridique à plusieurs reprises et a tenté d’empêcher que le jugement de MacFarlane soit rendu public, brandissant des appels interjetés devant la Cour d’appel et la Cour suprême.

Le cheikh Mohammed a été jugé « pas ouvert ni honnête avec le tribunal ».

Dans un communiqué, l’émir a déclaré : « Cette affaire concerne des questions très personnelles et privées relatives à nos enfants. L’appel a été interjeté pour protéger les intérêts et le bien-être des enfants. Le résultat ne protège pas mes enfants de l’attention des médias de la même façon que sont protégés les autres enfants dans les procédures familiales au Royaume-Uni.

« En tant que chef du gouvernement, je n’ai pas pu participer au processus d’enquête de la Cour, ce qui a entraîné la publication d’un jugement “d’enquête” qui, inévitablement, ne raconte qu’une seule partie de l’histoire »

- Mohammed ben Rachid al-Maktoum

« En tant que chef du gouvernement, je n’ai pas pu participer au processus d’enquête de la Cour, ce qui a entraîné la publication d’un jugement “d’enquête” qui, inévitablement, ne raconte qu’une seule partie de l’histoire. Je demande aux médias de respecter la vie privée de nos enfants et de ne pas s’immiscer dans leur vie au Royaume-Uni. »

Les jugements et les détails qui les entourent sont extrêmement embarrassants pour lui, et contredisent son assertion selon laquelle Shamsa et Latifa étaient des jeunes femmes troublées qui ont été secourues et sont maintenant en sécurité avec leur famille.

L’émir et la princesse ont tous deux été des piliers sur la scène sociale britannique pendant un certain temps, et sont connus pour avoir des relations amicales avec la reine Elizabeth II.

Les relations avec la Jordanie, aussi, peuvent se tendre en raison de cette affaire. Le jugement révèle que la princesse Haya a reçu l’immunité diplomatique du royaume hachémite, qui est à court d’argent et a des liens étroits avec les Émirats arabes unis riches en pétrole.

Si de strictes restrictions en matière de publication des informations étaient en place jusqu’à présent, le juge MacFarlane en a levé certaines à la suite de l’appel de plusieurs médias britanniques.

La princesse Haya bint al-Hussein, l’épouse du cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum de Dubaï, et son avocate, la baronne Fiona Shackleton, arrivent à la Haute Cour (Reuters)
La princesse Haya bint al-Hussein, l’épouse du cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum de Dubaï, et son avocate, la baronne Fiona Shackleton, arrivent à la Haute Cour (Reuters)

Dans un jugement antérieur, McFarlane a tranché en faveur de la princesse Haya et des organes de presse qui avaient fait valoir que les détails de la procédure devraient être rendus publics.

McFarlane a déclaré que la publication du jugement d’enquête « constituerait une certaine mesure de sécurité supplémentaire pour les enfants » et permettrait le « bon fonctionnement des services de sécurité », en plus de corriger le « récit largement faux » des actions de la princesse Haya présenté par son mari.

Sarah Palin, l’avocate représentant un groupe d’organes de presse, dont la BBC et le Guardian, avait également fait valoir que la publication était dans l’intérêt public dans le cadre d’un débat plus large sur « la détérioration de la situation des droits de l’homme aux Émirats arabes unis, la mesure dans laquelle ses dirigeants enfreignent le droit international relatif aux droits de l’homme […] et si l’oasis “de tolérance” – tels que se présentent les Émirats arabes unis – est une imposture ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.