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Le milieu du théâtre iranien et la réhabilitation de Mossadegh

À Téhéran, une pièce revisite l’histoire de Mohammad Mossadegh, le dirigeant iranien renversé par les Britanniques et largement oublié dans les deux pays
Mossadegh était un démocrate libéral chiite dont l’importance a été minimisée par les dirigeants révolutionnaires (MEE/Jonathan Steele)

TÉHÉRAN – Les amateurs de théâtre iraniens se sont pressés pour voir une pièce qui se concentre sur l’un des événements majeurs de l’histoire récente du pays : le coup d’État orchestré par la Grande-Bretagne contre le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh en 1953.

Au théâtre Vahdat de Téhéran, le dernier spectacle s’est joué vendredi 19 août à guichets fermés après cinq semaines de représentations, à l’occasion du 63e anniversaire de la chute de Mossadegh. Cependant, la pièce a rencontré un tel succès qu’une nouvelle série de représentations est prévue pour l’automne, selon Asghar Khalili, l’auteur et metteur en scène de la pièce.

Mossadegh est devenu un héros national en 1951 lorsque son gouvernement a nationalisé l’Anglo-Iranian Oil Company, une décision qui a cimenté les efforts du pays pour son indépendance tant économique que politique.

Elle a inspiré au dirigeant égyptien, Gamal Abdel Nasser, la prise de contrôle du canal de Suez cinq ans plus tard, autre événement auquel s’est opposée avec force la Grande-Bretagne dans les dernières années de sa puissance impériale.

Après la révolution islamique de 1979 et la chute du chah pro-occidental, les chefs religieux iraniens ont fait du 20 mars, le jour de la nationalisation du pétrole, un jour férié annuel. Pourtant, malgré cette commémoration, les manuels scolaires n’évoquent que brièvement Mossadegh.

« Il nous faut faire davantage d’efforts pour le rendre plus populaire et pour qu’il soit mieux connu, pas seulement superficiellement. Les dirigeants de la révolution islamique étaient totalement opposés au chah, mais Mossadegh a dû avoir des relations avec lui. C’était compliqué », a déclaré Asghar Khalili à MEE.

Au moins, les Iraniens en savent davantage sur le coup d’État d’août 1953 que la plupart des gens en Grande-Bretagne, où les pires aspects de l’impérialisme britannique sont ignorés dans la plupart des cours d’histoire scolaires et universitaires.

En Iran, le coup d’État a laissé en héritage une certaine méfiance à l’égard de la Grande-Bretagne, qui est parfois jugée pire que le soi-disant Grand Satan, les États-Unis.

Toutefois, de nombreux hommes politiques britanniques n’en sont pas conscients.

Il y a quinze ans, quand Jack Straw, alors ministre des Affaires étrangères, a fait des efforts considérables pour nouer des relations avec le gouvernement iranien après l’arrivée au pouvoir aux États-Unis de George W. Bush, notoirement anti-iranien, le Premier ministre Tony Blair a dit à un journaliste qu’il ne savait rien du coup d’État de 1953.

La Grande-Bretagne de Winston Churchill a d’abord réagi à la fin de ses 60 ans d’exploitation du pétrole iranien par le retrait de ses ingénieurs des champs de pétrole et l’envoi de la Royal Navy pour intercepter les pétroliers transportant le pétrole iranien acheté par des sociétés étrangères.

Elle a ensuite tenté d’obtenir du chah le renvoi de Mossadegh qui prenait des mesures pour réduire le pouvoir du chah sur les forces armées iraniennes.

Mais bénéficiant du soutien d’une majorité de politiciens au parlement et d’une grande partie du public, Mossadegh était trop populaire pour que le chah agisse contre lui.

Au lieu de cela, le chah est parti pour l’Italie. Churchill et le président américain Dwight Eisenhower ont décidé que la meilleure solution était de renverser le gouvernement élu et de rétablir le régime autocratique du chah.

Le coup d’État a été organisé par le MI6 et la CIA, dont le principal représentant à Téhéran, Kermit Roosevelt, était le petit-fils de l’ancien président Teddy Roosevelt.

Ils ont payé des agents pour mobiliser les foules en faveur de et contre Mossadegh et pour encourager des affrontements dans les rues de Téhéran. Des généraux dissidents et d’autres officiers, renvoyés par Mossadegh, sont alors intervenus, soi-disant pour rétablir l’ordre, mais en réalité pour arrêter Mossadegh, à proximité du parlement, et ramener le chah au pouvoir.

Mossadegh a été jugé pour trahison et placé en résidence surveillée jusqu’à sa mort en 1967.

Asghar Khalili (MEE/Jonathan Steele)

La pièce de Khalili, Les Comptes-rendus nocturnes du Dr Mossadegh, n’est pas un récit chronologique.

« Il y a trois interprétations de la nationalisation du pétrole. Dans la pièce, je les traite toutes. La première est que cette idée vient de Mossadegh et d’autres ministres. La seconde est que le chah en était en fait à l’origine. La troisième est que les États-Unis la souhaitaient » pour mettre fin au monopole du Royaume-Uni sur le pétrole, a expliqué Khalili.

« Je laisse le public parvenir à son propre jugement quant à ce qui est plus valable. »

Khalili dirige une troupe de théâtre, appelée Nouvelle Expérience, qu’il a fondée à Ispahan et a emmenée à Téhéran en 2008. Son objectif est de mettre en scène des thèmes historiques et littéraires avec un contenu social et politique.

Asghar Khalili a écrit 27 pièces de théâtre et en a mis en scène 22. Une récente pièce transposait l’histoire d’Oliver Twist dans un contexte contemporain pour discuter du rôle du gouvernement iranien dans l’écart de revenu croissant entre riches et pauvres.

Certains analystes ont suggéré que l’indifférence relative vis-à-vis du statut de Mossadegh en tant que héros national exceptionnel dans l’Iran d’aujourd’hui tient au fait qu’il était laïc. Khalili le dément, faisant valoir que Mossadegh se qualifiait lui-même de musulman chiite et a été enterré selon les rites chiites.

Mais il était démocrate libéral.

« Pendant les deux ans et demi du gouvernement de Mossadegh, il y a eu une plus grande liberté de parole qu’à tout autre moment au cours du règne du chah », a déclaré le metteur en scène.

Khalili reconnaît que les autorités lui ont demandé d’apporter des modifications à certains de ses scénarios, mais aucune pièce n’a été catégoriquement refusée.

Il croit qu’internet a ouvert la voie à davantage d’informations et de discussion. Outre sa pièce, il y a eu plusieurs documentaires cette année qui ont évoqué Mossadegh, ainsi que des références à la télévision et à la radio iraniennes.

La pièce d’Asghar Khalili a reçu une grande attention de la part des médias ainsi que des critiques positives. Hadi Khamenei, religieux libéral et ancien député, frère cadet du chef suprême d’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, a assisté à la pièce au deuxième soir et a publiquement exhorté les gens à la voir.

La pièce semble alimenter une soif d’informations.

Au théâtre Vahdat, dans la foule principalement âgée de moins de 40 ans, Ziba Moghbali, comptable dans une entreprise pétrochimique, a déclaré : « Je suis venue parce que je ne sais pas grand-chose de Mossadegh bien que nous lui devions beaucoup. C’est une injustice que de l’ignorer. Il est important d’obtenir plus d’informations. »

Lorsqu’on lui a demandé si elle tenait davantage la Grande-Bretagne ou les États-Unis pour responsable du coup d’État de 1953, elle s’est mise à rire. « Je ne suis évidemment pas d’accord avec le fait d’accuser les États-Unis de tout par défaut. Mais je pense que les États-Unis étaient le principal responsable. »

Ziba Moghbali (MEE/Jonathan Steele)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.