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Les rebelles jurent de reprendre Kafranbel, bastion révolutionnaire syrien

Pendant des années, Kafranbel a été un symbole de défiance envers le gouvernement syrien. Sa récente chute entre les mains d’Assad a porté un coup aux rebelles et aux activistes
Un jeune Syrien passe devant des graffitis dans la ville de Kafranbel, en 2013 (AFP)
Par
ISTANBUL, Turquie

Pendant de nombreuses années, la ville de Kafranbel, dans la province d’Idleb, a été un point de convergence pour les déplacés syriens ayant fui les forces gouvernementales dans différentes parties du pays déchiré par la guerre.

Mais les habitants de Kafranbel viennent d’être une nouvelle fois déplacés après que les forces du président Bachar al-Assad ont pris le contrôle de la petite ville fin février et détruit un grand nombre de ses maisons lors de la plus violente escalade connue dans le nord-ouest du pays.

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Kafranbel était l’un des plus grands bastions révolutionnaires, où les manifestations anti-Assad ont commencé au début du soulèvement syrien en 2011. Les images de ses habitants brandissant des banderoles pleines d’esprit ont fait le tour du monde.

La symbolique de la ville l’a rendue plus vulnérable à des actes de vengeance.

L’armée syrienne a envahi la ville avec des chars en 2011 pour tenter de réprimer l’agitation populaire et inciter les activistes et les civils à fuir, mais les rebelles syriens ont pris le contrôle de la ville fin 2012.

Après une série de défaites successives encaissées depuis décembre, les rebelles ont perdu la ville de Kafranbel ainsi que d’autres lieux révolutionnaires stratégiques tels que Khan Cheikhoun, Maarat al-Nouman et Saraqeb.

Sous la couverture aérienne russe et avec l’aide de milices iraniennes, libanaises et irakiennes, les forces gouvernementales syriennes ont lancé des attaques ininterrompues pour reprendre la province d’Idleb, dernier bastion des rebelles.

« Nos maisons sont les vôtres »

Omar Nuzhat, un activiste déplacé originaire de la périphérie de Damas, se souvient du moment où il est arrivé dans le nord de la Syrie fin 2016, lorsque les habitants de Kafranbel ont accueilli sa famille à bras ouverts et l’ont aidé à s’installer dans une maison meublée.

« Kafranbel est mon deuxième foyer. Les habitants de la ville nous ont accueillis avec une grande générosité, au point que je n’ai pas eu l’impression d’être un étranger ou un déplacé »

– Omar Nuzhat, activiste

Nuzhat a été déplacé avec d’autres civils et combattants qui ont refusé de se rendre aux forces gouvernementales syriennes lorsque ces dernières ont repris le contrôle de diverses banlieues de Damas. 

« Kafranbel est mon deuxième foyer. Les habitants de la ville nous ont accueillis avec une grande générosité, au point que je n’ai pas eu l’impression d’être un étranger ou un déplacé », confie Omar Nuzhat à Middle East Eye.

« Les gens nous ont dit : “Nos maisons sont les vôtres. Vous pouvez y rester pendant des années jusqu’à ce que vous retourniez dans vos villes sans payer de loyer”. »

« Aucune personne déplacée qui est entrée dans la ville de Kafranbel n’a été logée dans des tentes. La ville a accueilli des déplacés venus de toute la Syrie », ajoute Nuzhat. « Aujourd’hui, ses habitants sont déplacés dans des tentes. Ils ne sont pas traités de la même manière qu’eux-mêmes ont traité les déplacés. »

L’escalade dans le nord de la Syrie a forcé près d’un million de civils à partir de chez eux pour rallier la frontière turque. La plupart d’entre eux vivent en plein air et dans des conditions difficiles, d’après l’ONU.

Un incubateur de révolutionnaires 

Kafranbel, qui a été l’un des berceaux des activistes révolutionnaires syriens, a accueilli des manifestations de masse pendant des années en raison de sa situation géographique.

La ville était le point de convergence des manifestants du nord de Hama et des villages du Jabal al-Zawiya, au sud d’Idleb. C’est également là que les banderoles portant des slogans révolutionnaires en plusieurs langues ont été créées.

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Les banderoles ont été écrites par Raed Fares, un étudiant en médecine devenu un activiste local de premier plan et un symbole de solidarité avec les rebelles de tout le pays, attirant l’attention du monde extérieur sur les violations commises en Syrie.

Fares a également créé Kafranbel Radio Fresh, devenue la première station de radio locale syrienne à émettre depuis une région d’opposition. Elle continue d’émettre aujourd’hui malgré la perte de son bureau principal.

Les habitants de la ville ont souvent été en désaccord avec les rebelles islamistes, qui accusent Radio Fresh de laisser des hommes et des femmes interagir à son siège et qui soutiennent que la diffusion de voix féminines à la radio devrait être interdite. En représailles, Fares a commencé à diffuser à la radio des bruits d’oiseaux et d’animaux.

Fares et un autre activiste, Hamoud Jneed, ont été abattus par des assaillants inconnus en novembre 2018, à un moment où Hayat Tahrir al-Cham, l’ancienne filiale syrienne d’al-Qaïda à Idleb, gagnait en influence.

« Kafranbel a prôné la pensée révolutionnaire auprès de la jeunesse syrienne et a été l’incubateur de toutes les classes de la révolution », indique à MEE Mahmoud Fares, le fils de Raed.

« C’est l’un des lieux les plus importants de la révolution en Syrie », explique Mahmoud, qui a quitté Kafranbel pour la Turquie puis la France après la mort de son père.

« Kafranbel a apporté la voix de la révolution au monde entier, mais le monde l’a abandonnée et maintenant, Idleb est décrite comme un bastion du terrorisme. Dans des circonstances normales, les gens vivent dans les villes, mais Kafranbel est la ville compatissante qui vit dans le cœur des gens et des fils de la révolution. »

Une lutte armée

Au cours des premières années de la révolution syrienne, un grand nombre de soldats ont fait défection de l’armée d’État syrienne car ils rejetaient l’idée d’envahir les villes et d’arrêter les manifestants.

En coopération avec les habitants de Kafranbel, des anciens soldats réunis en grand nombre ont créé le bataillon des Chevaliers de la justice, l’un des premiers bataillons de l’Armée syrienne libre (ASL).

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« Le bataillon s’est agrandi, a grossi ses rangs et a participé aux batailles dans les campagnes de Hama, Alep et Homs », indique à MEE  Tariq al-Nahar, l’un des fondateurs du bataillon.

Le bataillon a ensuite pris le nom de Division du nord.

« Les fils de Kafranbel ont combattu [le groupe] État islamique », ajoute Nahar. « La ville a été le pôle d’exportation de la pensée nationale pour la révolution syrienne, ce qui lui a valu des frappes aériennes ininterrompues pendant sept ans. »

Des frappes aériennes ont détruit la maison de Nahar et le bâtiment de Radio Fresh avant la prise de la ville par les forces gouvernementales. Mais le combattant rebelle reste déterminé à se battre pour Kafranbel.

« Nous avions déjà perdu la ville et nous l’avions reprise. Nous la reprendrons, si Dieu le veut. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.