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Au Liban, l’affaire du « prédateur sexuel » Marwan Habib révélatrice de la paralysie de la justice

Le Libanais Marwan Habib a été arrêté et incarcéré aux États-Unis pour agressions sexuelles. Si à Beyrouth, c’est le soulagement qui prime dans les milieux féministes, beaucoup s’inquiètent de l’incapacité du système judiciaire à rendre justice aux victimes
En 2016, selon un rapport de l’ONG Promundo en partenariat avec ONU Femmes, deux tiers des Libanaises ayant répondu à l’enquête affirmaient avoir subi des actes de harcèlement sexuel dans l’espace public (AFP/Patrick Baz)
En 2016, selon un rapport de l’ONG Promundo en partenariat avec ONU Femmes, deux tiers des Libanaises ayant répondu à l’enquête affirmaient avoir subi des actes de harcèlement sexuel dans l’espace public (AFP/Patrick Baz)

Pour la centaine de victimes identifiées, c’est la fin d’une longue attente. Marwan Habib a été arrêté le 7 janvier dernier. Mais ce n’est pas au Liban, où ce coach sportif de 32 ans est pourtant suspecté depuis 2019 de viols, d’agressions et de harcèlement sexuels, que la police a procédé à son arrestation. C’est à Miami, aux États-Unis, où il vit depuis novembre dernier, que les menottes lui ont été passées.

Il y a d’abord été inculpé pour tentatives de cambriolage et voie de fait, avant d’être poursuivi pour agressions sexuelles.

« Pour nous, c’est un soulagement, tant il y a peu voire pas de chance d’obtenir justice au Liban », relève l’activiste et féministe Liz Hajj-Nicolas dans un entretien avec Middle East Eye. 

« Serial harceleur »

À Miami, celui qui se présente alors comme un acteur français du nom de Jay Harrison s’est introduit en pleine nuit dans la chambre d’hôtel d’une touriste, croisée dans la journée et avec laquelle il avait échangé ses coordonnées.

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Selon le procès-verbal de la police, auquel les médias américains ont eu accès, il l’aurait agressée physiquement et sexuellement avant qu’elle ne parvienne à le raisonner et le faire sortir de sa chambre.

« J’avais envisagé de le revoir, mais en aucun cas je ne l’ai invité à venir dans ma chambre d’hôtel », a-t-elle souligné auprès des autorités.

Sa plainte corrobore le témoignage d’autres femmes quant au « comportement étrange » sinon « déplacé » du prévenu, dont la police américaine assure qu’il poursuivait « les femmes afin d’obtenir des faveurs sexuelles ou de sortir avec elles, même après qu’elles lui avaient demandé d’arrêter à plusieurs reprises ».

Il est aujourd’hui détenu dans la prison de Miami sans possibilité de liberté sous caution.

Connu comme le loup blanc

Mais c’est avant tout au Liban que ce « dangereux prédateur », ainsi que des activistes libanais le décrivent sur les réseaux sociaux, s’est fait connaître.

« Bien avant que l’affaire n’explose, nous avions tenté d’avertir le personnel des bars et cafés du quartier de Hamra et de l’Université américaine de Beyrouth, où il avait ses habitudes, en leur demandant de rester vigilants, en particulier s’il abordait une femme. Mais personne ne semblait nous entendre ; il continuait à être servi », dénonce une activiste à Middle East Eye sous couvert d’anonymat.

« Certains avancent que Marwan Habib a bénéficié d’appuis politiques qui lui ont notamment permis de voyager sans contraintes. Mais cela va plus loin : le dossier est emblématique d’une volonté de ne pas juger des cas de discriminations et de violences faites aux femmes »

- Liz Hajj-Nicolas, activiste pour les droits des femmes

Il aurait ainsi ennuyé, molesté, harcelé, agressé voire violé une centaine de femmes sur plusieurs années selon les témoignages recueillis par des médias libanais ou publiés sur les réseaux sociaux.

« Il m’a suivie dans les vestiaires après mon entraînement de boxe et a essayé de me coincer dans l’une des douches. Je l’ai repoussé avant de porter plainte », témoigne, par exemple, l’une de ses victimes sur le site beirut.com.

Parmi ces dernières, certaines étaient mineures au moment des faits.

« Il avait un côté très bestial, très rustre dans ses rapports aux femmes », se souvient l’une de celles qui l’ont côtoyé.

Dans le contexte du mouvement #MeToo, les choses commencent à changer pour lui au moment des protestations anti-système de 2019 : dans les manifestations, son « attitude obscène » et « violente », ainsi que la décrit le dossier judiciaire auquel MEE a eu accès, ne passe plus.

Témoin de son comportement dans les cortèges, l’avocat Karim Majbour décide de dénoncer les faits auprès du procureur, en arguant qu’il s’agit d’une atteinte aux bonnes mœurs.

Traduction : « Partagez cette photo svp, il s’agit de Marwan Habib. Mémorisez bien son visage. C’est un violeur et il harcèle les femmes au Liban. »

« À l’époque, le Liban n’avait pas de loi spécifique sur le harcèlement. Les personnes qui souhaitaient dénoncer des faits similaires se basaient alors sur des articles du code pénal relatifs aux bonnes mœurs ainsi qu’à la décence publique, qui relèvent du champ des atteintes à l’honneur », rappelle à MEE la juriste Alexa Hechaimé, chargée de cour à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Dans la foulée, plusieurs plaintes de femmes sont déposées sur ces bases. Une enquête est ouverte ; elle mènera à l’inculpation de Marwan Habib.

Pourtant, deux ans et demi plus tard et malgré une première convocation, son dossier n’a pas avancé d’un pouce.

« Il doit encore comparaître devant le juge de première instance. Il est également poursuivi par le procureur général de la cour d’appel du Mont-Liban », s’est justifié le parquet général auprès de la cour de cassation dans un communiqué, publié peu de temps après son arrestation aux États-Unis, alors que l’opinion s’interrogeait sur l’absence d’action publique contre le « serial harceleur ».

Déni de justice

Pour les ONG qui travaillent sur la question des discriminations de genre et des violences sexuelles, ce délai s’apparente en effet à un énième déni de justice. Ce d’autant plus que l’affaire, si elle est très médiatisée, n’est que la partie émergée de l’iceberg : en 2016, selon un rapport de l’ONG Promundo en partenariat avec ONU Femmes, deux tiers des Libanaises ayant répondu à l’enquête affirmaient avoir subi des actes de harcèlement sexuel dans l’espace public.

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Nombre d’entre elles précisaient même les avoir subis au cours des trois mois ayant précédé l’entretien.

Récemment encore, sept femmes ont porté plainte pour harcèlement contre le journaliste et réalisateur Jaafar al-Attar sans que ce dernier ne soit inquiété : le procès, qui aurait dû se tenir l’an passé, a été renvoyé à une date ultérieure.« Certains avancent que Marwan Habib a bénéficié d’appuis politiques qui lui ont notamment permis de voyager sans contraintes. Mais cela va plus loin : le dossier est emblématique d’une volonté de ne pas juger des cas de discriminations et de violences faites aux femmes », constate Liz Hajj-Nicolas.

Le problème est plus profond et, surtout, plus systémique. Aux dires de Samer Ghamroun, professeur de droit à l’Université Saint-Joseph, la société libanaise ne reconnaît le statut de victimes qu’avec difficulté, préférant valoriser la figure du voyou et du puissant.

« Le système compte sur la lassitude des victimes pour ne pas rendre de décisions qui leur seraient favorables. C’est le cas pour tout ce qui touche aux droits des femmes, qui ne sont toujours pas considérées comme des citoyennes à part entière au regard de la loi. »

Il explique que c’est également le cas en ce qui concerne les victimes de l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 ou encore des déposants spoliés de leurs actifs.

« Au Liban, on flatte le bourreau, dont le crime “prouve“ la virilité. La justice n’échappe pas à cette célébration machiste : depuis la guerre [civile] de 1975[-1990], sa capacité à juger dépend de rapports de force qui ne sont pas, en général, en faveur des victimes »

- Samer Ghamroun, professeur de droit

« Au Liban, on flatte le bourreau, dont le crime “prouve“ la virilité. La justice n’échappe pas à cette célébration machiste : depuis la guerre [civile] de 1975[-1990], sa capacité à juger dépend de rapports de force qui ne sont pas, en général, en faveur des victimes. La justice est possible, mais si elle se réalise, c’est au prix d’un long combat que les victimes, qui ont déjà beaucoup souffert, ne devraient pas avoir à mener. »

Au point où ceux qui devraient purger des peines de prison se retrouvent glorifiés sur les plateaux de télévision libanais. Marwan Habib a ainsi été l’invité d’un talk-show de la chaîne MTV où il a pu donner sa « version des faits » et récuser les accusations portées contre lui.

Avant lui, deux meurtriers condamnés, les maris de Manal Assi et de Zeina Kanjo, victimes de « violences conjugales » ayant entraîné la mort , avaient eux aussi bénéficié des plateaux TV pour se défendre.

« Il faut rappeler que l’abrogation de l’article 522 du code pénal relatif au viol conjugal, qui permettait au violeur d’échapper à une condamnation en épousant sa victime, date seulement de 2018 et a été le fruit d’un très, très long combat », évoque l’activiste et féministe Sarag Paillan.

Des lois ambitieuses

L’arsenal juridique en matière de violences conjugales et de harcèlement sexuel s’est pourtant considérablement renforcé. Outre l’abrogation de l’article 522 du code pénal, une loi votée en 2014 a permis de renforcer la protection des femmes contre les violences domestiques. De même, en 2021, un texte sur la « criminalisation du harcèlement sexuel et la réhabilitation de ses victimes » a été promulgué.

« La loi sur le harcèlement est une vraie avancée pour les droits des femmes et leur sécurité : elle criminalise le harcèlement en tant que tel, l’incluant dans les atteintes à la personne. La victime est protégée, en particulier s’il s’agit d’une mineure, d’une personne handicapée ou d’une salariée. La loi prévoit même le cyberharcèlement – ce qui est fondamentalement novateur pour la région – ainsi que des protections pour ceux qui dénonceraient des cas de harcèlement », se félicite dans un entretien avec MEE Marie-Claude Najm, ministre de la Justice au moment où la loi était discutée au Parlement.

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La loi punit le harceleur d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à un an et d’amendes équivalentes à dix fois le montant du salaire minimum (650 000 livres libanaises, soit 30 dollars environ). Le harcèlement sexuel est même considéré comme un crime grave lorsqu’il y a subordination (dans la relation de travail par exemple), les peines de prison et les amendes pouvant aller jusqu’à quatre ans de prison et cinquante fois le salaire minimum.

« Mais si le cadre légal existe, encore faut-il l’appliquer », nuance Marie-Claude Najm.

Là est le défi véritable qu’aura à relever la société libanaise, alors que la culture patriarcale institutionnalise la misogynie et que la crise économique que traverse le pays exacerbe les comportements violents « avec l’assentiment d’une classe politique corrompue qui y trouve son compte », relève encore Liz Hajj-Nicolas.

Une autre histoire vient le confirmer : il y a quelques jours à peine, ONG et activistes se sont retrouvés devant le théâtre de la rue Monot dans le quartier d’Achrafieh à Beyrouth pour dénoncer les actes imputés au dramaturge Michel Jabre. Ils accusent cet homme d’avoir harcelé une cinquantaine d’étudiantes lorsqu’il enseignait dans différentes universités du pays.

Si ces établissements ont cessé de collaborer avec lui, « toutes les plaintes ont été ignorées », dénonce le media d’information Megaphone. Aucune enquête n’a débuté et quelques jours après la manifestation devant le théâtre Monot, le quotidien de langue arabe An-Nahar lui a ouvert ses colonnes, présentant l’action des associations comme une haineuse « campagne de diffamation… ».