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« Merci de m’avoir sauvé la vie » : reportage à bord d’un navire de sauvetage de réfugiés au large de la Libye

MEE est monté à bord d’un des navires mis en service par Médecins Sans Frontières pour secourir les réfugiés dans la Méditerranée
Sur les radeaux, les réfugiés se voient toujours remettre un gilet de sauvetage avant d’être amenés à bord des bateaux de sauvetage de MSF (MEE/Karlos Zurutuza)

50 kilomètres au large des côtes libyennes – Pour tout journaliste, l’invitation était difficile à décliner. La mission consistait à passer huit à dix jours en mer à bord d’un des bateaux de sauvetage utilisés par Médecins Sans Frontières (MSF) pour rechercher des réfugiés. Cette expérience, au cours de laquelle j’ai été le témoin direct du sauvetage de vies en péril dans les eaux séparant l’Afrique et l’Europe, a gravé dans mon esprit une image saisissante du sort des réfugiés.

Le 22 septembre, nous avons pris la mer depuis le port de Trapani, sur la pointe ouest de la Sicile, à bord du Dignity 1. Avec le Phoenix et l’Argos, le Dignity 1, embarcation de 50 mètres de long, est l’un des trois navires qui composent la flotte de secours mise en service par MSF tout au long de l’année 2015 dans la mer Méditerranée.

Je n’étais pas le seul nouveau à bord. Madeleine Habib, la nouvelle capitaine, a parlé à son équipage d’« un rêve devenu réalité » après s’être présentée. L’Australienne de 50 ans avait une chance unique de joindre sa passion pour la mer et son engagement humanitaire. Pour cette mission de sauvetage, Habib pouvait également s’appuyer sur son expérience à bord du Rainbow Warrior de Greenpeace dans les années 90.

Par périodes de quatre semaines, le Dignity 1 transporte un équipage de dix-neuf membres. Coordinateur de projet pour MSF, Juan Matías m’a parlé des défis qui se présentent pour tenter d’harmoniser le travail de l’équipage et celui du personnel de l’ONG.

« Au cours des quatre derniers mois, les marins en sont venus à comprendre la mission de sauvetage dans toute sa dimension. Aujourd’hui, tous sont très engagés dans ce qu’ils font », m’a raconté l’Argentin dans la petite salle à manger du navire, principal lieu de rencontre de l’équipage.

La capitaine Madeleine Habib et Juan Matías se préparent pour une nouvelle opération de sauvetage sur le pont du Dignity 1 (MEE/Karlos Zurutuza)

Dans la zone

Il faut deux jours au Dignity 1 pour aller des terres à la « zone de secours », qui longe une ligne imaginaire de 30 milles nautiques au large des côtes libyennes. Et nous avons dû attendre deux jours avant que les eaux méditerranéennes se soient suffisamment calmées pour voir les premiers bateaux de migrants tenter la traversée. Il était exactement 7 heures 50 lorsque Madeleine Habib et Juan Matías ont reçu le premier appel d’alerte du Centre italien de coordination maritime, situé à Rome.

« Nous y serons en moins d’une heure, donc tenons-nous prêts ! », m’a prévenu Matías alors que le navire faisait cap vers le sud, filant à toute allure vers l’horizon. À l’aide de jumelles, nous allions bientôt repérer une centaine de personnes entassées dans un bateau pneumatique en caoutchouc.

« Ils peuvent sembler fragiles, mais ces bateaux sont beaucoup plus sûrs que la plupart des embarcations utilisées par les passeurs : ils flottent beaucoup mieux et chavirent difficilement », m’a expliqué Porfirio Alonso, second du navire, depuis le pont.

Comme le reste de l’équipage du Dignity 1, l’Espagnol a assisté au chavirage tragique d’un bateau de migrants le 5 août. Plus de 200 personnes auraient péri et, d’après Alonso, beaucoup d’entre elles étaient enfermées dans la cale du navire.

Selon un rapport récent du HCR, jusqu’à présent au cours de l’année, plus de 300 000 réfugiés et migrants ont tenté la traversée dangereuse de la Méditerranée. On estime à environ 2 900 le nombre de morts ou de disparus.

Toutefois, ceux que nous avions en vue n’allaient pas tomber dans cette catégorie. Un des deux bateaux auxiliaires à bord du Dignity 1 était déjà parti leur remettre des gilets de sauvetage. À l’aide d’un mégaphone, Stavros Souisi a donné des instructions en anglais, en français et en arabe : « Nous sommes MSF et nous allons vous secourir. Nous ne commencerons pas avant que tout le monde ait son gilet de sauvetage », a expliqué Souisi.

Stavros Souisi amène à bord la plus jeune passagère (MEE/Karlos Zurutuza)

Revenu à bord du navire, le Gréco-Tunisien de 47 ans a évoqué une première étape « très délicate » : « Le principal est de les rassurer, puisque la plupart d’entre eux sont épuisés et terrifiés. Un faux pas peut faire chavirer le bateau, et quasiment personne ne sait nager », a souligné Souisi.

Les réfugiés ont été amenés à bord par groupes de douze. La majorité d’entre eux étaient des hommes, mais il y avait aussi plusieurs femmes enceintes ou avec des nourrissons. Sans surprise, elles avaient l’air beaucoup plus épuisées que les hommes.

« Merci de m’avoir sauvé la vie » : ce sont ces mots qu’ont prononcé beaucoup de gens dès qu’ils ont mis le pied sur le pont. Plusieurs d’entre eux se sont ensuite mis à genoux pour remercier Dieu. Complètement entourés par l’eau et encore abasourdis, ils avaient du mal à s’orienter pour prier en direction de La Mecque.

Une course

C’était là la première des sept opérations de sauvetage menées en trois jours par l’équipage du Dignity 1. Après avoir photographié un certain nombre de sauvetages et interrogé des réfugiés, j’ai décidé de mettre ma caméra de côté pour aider l’équipage.

C’était un travail intense. On pouvait aider les migrants à mettre leur gilet de sauvetage, les fouiller pour empêcher quiconque d’apporter des armes à bord (pas le moindre cas n’a été recensé parmi les près de 800 personnes secourues), distribuer des bouteilles d’eau, aider à identifier les mineurs en mettant à leur poignet une étiquette attachée avec une ficelle.

Même quand on pensait que tous les fronts étaient couverts, on pouvait toujours apporter une contribution non négligeable en disant « Bienvenue » ou « Vous êtes en sécurité ». Ces simples mots avaient un effet apaisant et pouvaient même faire sourire beaucoup de rescapés.

En tant que journaliste qui a couvert le conflit en Libye et vu ses conséquences pour les Libyens et les migrants bloqués dans le pays, rencontrer ceux qui ont risqué leur vie en mer pour rechercher une vie meilleure était une leçon d’humilité.

La grande majorité d’entre eux venaient d’Afrique subsaharienne ; ainsi, les quelques personnes à bord originaires d’Afrique du Nord ne passaient pas inaperçues. La plupart convenaient que la couleur plus claire de leur peau leur avait permis d’éviter les abus terribles que les autres avaient subis en Libye. Et tandis que pour la plupart des Africains, la Libye était simplement un lieu de transit sur leur chemin vers l’Europe, les Maghrébins que j’ai rencontrés avaient essayé de trouver un emploi et de s’installer en Libye, au moins pendant quelques années.

L’écrasante majorité des migrants secourus viennent d’Afrique subsaharienne (MEE/Karlos Zurutuza)

C’était le cas de Younis Suhari. Ce Marocain de 30 ans était arrivé à Tripoli deux ans plus tôt et avait finalement trouvé un emploi, qui consistait à conduire un camion entre Tripoli et Syrte. Le salaire était « suffisant pour survivre », a-t-il confié, et il pouvait même envoyer de l’argent à sa famille à Agadir, dans le sud-ouest du Maroc. Mais la détérioration de la situation sécuritaire dans le pays a rendu la route impraticable. Face à l’impossibilité de rentrer chez lui par voie terrestre et sans ambassade pour l’aider, la route maritime périlleuse était devenue son seul moyen de partir.

Ce n’a pas non plus été facile pour Abdul Hakim Algassi, qui est arrivé en Libye en 2013 avec des perspectives de travail « prometteuses ». « Il y a trois ans, nous pensions tous que la situation se réglerait dans le pays. De plus, il y avait une forte demande de main-d’œuvre qualifiée, en particulier dans le secteur de la construction », a raconté le soudeur de 23 ans en buvant ses premières gorgées d’eau après un voyage éreintant. « Mais l’an dernier, j’ai passé des mois à travailler pour être finalement renvoyé sous la menace d’une arme et, bien sûr, sans salaire. Et il n’y a pas de loi pour vous protéger en Libye », a ajouté Algassi.

Hakim Algassi, 23 ans, a expliqué à MEE que les conditions de vie en Libye sont devenues « insupportables » pour les migrants comme lui (MEE/Karlos Zurutuza)

Le jeune Marocain a déploré le fait d’avoir été trompé jusqu’au jour où il est monté dans l’embarcation. « J’ai payé 1 000 dollars américains, presque le double des autres, parce que les passeurs m’ont dit que je ferais la traversée sur un grand navire et pas sur un bateau pneumatique. »

L’odyssée de Mohamed Shukri à travers la Libye en dit long sur le chaos qui sévit dans le pays. Ce cuisinier de 32 ans originaire du Caire est arrivé dans le pays « quelques mois après la mort de Kadhafi ». Il s’en sortait bien à Benghazi jusqu’à ce que les combats entre les milices rivales ne le forcent à quitter la ville agitée de l’est du pays en 2014. La décapitation de 21 Égyptiens par le groupe État islamique en février dernier n’a fait que le pousser davantage vers l’ouest. « Je n’ai pas osé traverser la Libye pour rentrer en Égypte, donc je me suis retrouvé à Tripoli, en espérant que je serais en sécurité. Mais j’avais tort », a raconté Shukri.

Comme le Dignity 1 est un navire relativement petit et lent, Matìas m’a expliqué qu’ils essayaient toujours de transférer les migrants dans un bateau plus grand et restaient en position de « veille » dans la zone de secours. Depuis qu’il a débuté ses opérations de recherche et de sauvetage en juin, le Dignity 1 a pris à son bord plus de 5 000 personnes navigant dans les eaux méditerranéennes. Ensemble, les trois navires de MSF ont secouru 17 000 personnes.

La majorité des réfugiés auxquels j’ai parlé ont indiqué que les passeurs leur avaient déjà parlé d’un « grand bateau » qui les secourrait et les amènerait en Europe. La flotte de secours de MSF pourrait-elle être un « facteur d’attraction » pour beaucoup d’entre eux ? La capitaine Habib a évoqué un « facteur moteur ».

« Certains peuvent penser que nous sommes juste un autre maillon de la chaîne du trafic, mais ces gens sont tout simplement en train de fuir des réalités terribles. Que nous soyons ici ou non, ils continueront à le faire », m’a expliqué Madeleine Habib sur le pont, alors qu’elle supervisait l’opération de transfert avec l’Argos, un navire plus grand à destination du sud de l’Italie.

Elle a décrit la mission comme une « obligation morale ». En fait, a-t-elle ajouté, « je suis née d’un père égyptien et d’une mère australienne. Nous sommes tous des réfugiés. » Debout à côté d’elle, Matìas, petit-fils d’immigrés espagnols installés en Argentine, a hoché la tête.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation