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Une journée dans la New Jungle de Calais

Déambulation impressionniste dans le camp de réfugiés de Calais, où les résidents ont confié à Middle East Eye leurs espoirs et leurs déceptions
Distribution de denrées alimentaires par l'association L'Auberge des migrants dans le camp de réfugiés de Calais (MEE/Frédéric Klemczynski)

Le camp de migrants de Calais a fait l'objet durant l’été de toutes les attentions, tant politiques que médiatiques. Face à la situation humanitaire que certaines associations n'hésitent plus à qualifier de « catastrophique », le Premier ministre français, Manuel Valls, de passage à Calais, a annoncé la construction d’un nouveau campement humanitaire d’ici à 2016 avec l'enveloppe de 5 millions d'euros débloquée par la Commission européenne. 120 tentes devraient ainsi être installées pour accueillir 1 500 personnes.

La New Jungle s’organise pour s'humaniser

Dès les abords de la nationale, on peut deviner sa présence. Des grappes de jeunes hommes noirs, par groupe de 3 ou 4, apparaissent parfois au détour des virages, à pied ou à vélo. Dans Calais même, jolie ville proprette, un peu vide, un peu endormie, rien ne vient par contre indiquer qu’un camp de réfugiés de 3 500 personnes s’étend à moins 7km de là.

De l'extérieur, la « New Jungle », telle que l’ont surnommée les Calaisiens, est un terrain vague municipal de 18 hectares. Il est entouré d’une double rangée de barrières surmontées de fil barbelé qui renforcent l'impression d'isolement. Là, des Soudanais, des Érythréens, des Afghans, mais aussi des Éthiopiens, quelques Libyens et Iraniens, et des Syriens s'installent dans un temporaire qui n'en finit pas de s’éterniser.

Dans ce champ en friche s'organise tant bien que mal une société hétéroclite, dont tous les membres ont en commun la fuite de leur pays en guerre ou en proie à des troubles intenables.

Pourtant, symbole du chaos du monde, la New Jungle se discipline peu à peu en « quartiers ». Dès l’entrée, se trouvent les sanitaires, 12 toilettes posées côte à côte pour 3 500 personnes, dont 150 femmes. Elles ont été fournies par l’État français, qui a également prévu les pylônes électriques qui courent le long des chemins boueux du camp, jonchés de tas d’immondices. L’État a aussi installé des bennes à ordure et a raccordé le camp à un circuit d'eau potable.

Un peu plus loin, le « quartier commercial », 20 à 30 épiceries de tôles où on trouve essentiellement des confiseries, des boissons gazeuses, du papier toilette et des cigarettes. Ces boutiques biscornues affichent maladroitement, en anglais et en arabe, des pancartes « offres spéciales » censées allécher le rare chaland.

Les « habitations » sont divisées en fonction des ethnies. « Ici c’est l’Asie, là-bas c’est l’Afrique », s’amusent Sam et Adam, deux Tchadiens d’une vingtaine d’années. D’abord, il y a le quartier Soudan/Darfour, un peu plus loin celui des Afghans/Pakistanais. Les Éthiopiens se regroupent avec les Érythréens, et les Syriens, derniers arrivés, se sont regroupés tant bien que mal non loin de la tente de Médecins du Monde. À ces grands ensembles ethniques, se greffent les Tchadiens, les Iraniens et les Libyens, moins nombreux.

Éparses çà et là, quelques tentes visiblement fournies par des associations de solidarité s'étendent. Pour les moins chanceux, tout est bon pour construire leurs abris de fortune, dont le bois de l’ossature est fourni par la forêt voisine. Une sommaire bâche de plastique vient compléter l’habitat, ou alors des pierres, de la terre, des planches et des couvertures qui servent à colmater les brèches, surtout à l’approche de l’hiver. Ainsi, Kah, Soudanais arrivé la veille avec son épouse érythréenne, creuse à pleine pelletée la terre pour, dit-il, « faire le toit de sa cabane car il va pleuvoir ».

Au détour des allées, on trouve aussi quelques restaurants, dont al-Akhwani (Les frères), gargote sommaire de 8 m2 qui propose derrière une vitrine « chicken and chips, samoza, pakura, bulani ». À intérieur, un drapeau afghan, une petite table et, écrits en arabe et en anglais, les mots : « ouvert 24 h sur 24 ».

Mais les habitants ont aussi pensé au salut des âmes et des esprits. Dans le quartier éthiopien s’élève une église orthodoxe de 15 m de haut. La construction est faite de planches solides qui respectent l’architecture religieuse : nef, chœur et autel. Des femmes s’affairent, balaient à l’aide d’un chiffon pour l’office du dimanche qui rassemble jusqu’à 200 personnes. Ici, pas de chaises mais des tapis que les femmes disposent soigneusement dans ce lieu où on se déchausse avant d’entrer. Les crucifix, les cierges, fleurs et icônes de papier figurant le Christ rappellent que le lieu est orthodoxe. Une dame anglaise offrira d’ailleurs, soigneusement protégée dans un papier de soi, une icône qu’elle montre avec joie.

Cinq mosquées ont aussi été créées sous des tentes qui peuvent accueillir les fidèles musulmans, majoritaires dans le camp. On trouve aussi une école dans cette nouvelle jungle, bâtisse dans laquelle les rudiments de français peuvent être appris. Une librairie, la Jungle Book, tenue par un Anglais, offre un lieu de repos et de culture avec des livres récupérés. Des bénévoles britanniques apporteront ce jour-là un sofa pour rendre le lieu plus accueillant.

De jeunes Érythréennes aménagent l'intérieur de l'église où se déroulera le culte du dimanche (MEE/Frédéric Klemczynski)

 

La sédimentation géopolitique et humanitaire de Calais

Tout se passe comme si à Calais, on pouvait lire, comme pour les strates géologiques, les différentes crises géopolitiques qui touchent la planète. La New Jungle a d’abord connu une arrivée massive de Soudanais et de Darfouris qui ont fui la guerre civile sud-soudanaise ou le régime d’Omar el-Béchir. Puis sont venus les Afghans dont le pays, entre interventions étrangères et régime répressif des talibans, n’en finit plus de collapser.

Les Érythréennes, qui représentent la majorité des femmes du camp, ont pour leur part fui le régime d’Issayas Afeworki. Toutes sont très jeunes, ayant quitté le pays avant leur 17 ans, âge fatidique auquel le service militaire est obligatoire. Les Libyens et les Syriens, derniers arrivés, viennent ajouter une couche nouvelle à ces strates de misère humaine et de terreur politique qui se sédimentent en plein cœur de l’Europe.

Tous racontent le même périple, fait de voyages éprouvants, à travers l'Afrique avant d'échouer en Libye. Là, tous ont attendu que se forme un possible équipage pour traverser la Méditerranée. S'ils réchappent à la traversée, une fois en Italie, ils prennent le train jusqu'à Calais, où ils ont parfois des amis ou de vagues connaissances.

Ali, un Soudanais qui partage son campement avec 14 autres personnes, insistera pour nous offrir un thé et nous raconter son voyage et sa vie au Soudan. Il parle un anglais parfait, appris, dit-il, à l'institut des langues. « Dites-leur, aux Français, qu'on est des gens tranquilles. On a fui notre pays car c'était dangereux. On a préféré affronter tous ces dangers. Mais en arrivant ici, on ne s‘attendait pas à de telles conditions de vie. »

Ses amis acquiescent, lui soufflent quelques remarques : « Ils disent que le pire, c'est l'ennui, ne pas savoir ce qui va nous arriver. Ils demandent pourquoi on nous traite comme ça ». Le thé refroidit, dans le silence.

Cette situation n’est pourtant pas nouvelle et s’inscrit dans une longue histoire. Dès 1999, un centre d’accueil a vu le jour à Sangatte, à 10 km de Calais, afin d’accueillir les réfugiés qui attendent de se rendre dans l’Eldorado anglais. En 2002, le centre est fermé, provoquant la création de campements et de squats dans le centre-ville de Calais, au gré des expulsions par la police.

En juin 2014, 2 000 migrants sont expulsés du campement principal, la Jungle, situé sur le terrain de l'ancienne usine de produits chimiques Tioxide à la périphérie de Calais. La New Jungle se recréera rapidement, 7 km plus loin.

Depuis, selon les autorités, plusieurs dizaines de personnes arrivent chaque jour. Un mouvement naturel favorisé par l'État lui-même, qui préfère que les migrants s'installent dans la Jungle plutôt que dans des squats sur des terrains privés. Autre avantage, ce regroupement facilite les démarches pour les demandes d'asile, qui sont en constante augmentation : selon les chiffres de la sous-préfecture de Calais, il y a désormais 55 à 60 demandes par semaine, contre 885 dossiers pour toute l'année 2014.

Depuis, les autorités françaises et les associations caritatives se relaient pour offrir le minimum. En avril 2015, le centre d’accueil Jules Ferry, situé non loin de la New Jungle, a ouvert ses portes. Il peut accueillir théoriquement 100 femmes et enfants. « Mais 120 femmes y vivent déjà. 100 à 150 femmes et environ 30 enfants vivent encore dans la Jungle », explique à MEE Christian Salomé, de l’association L’Auberge des migrants.

À « Jules Ferry », comme disent les réfugiés, un repas chaud, à l'équivalent calorique de deux repas, est servi 7 jours sur 7. 300 prises électriques ont été prévues pour les portables, ainsi que des douches et des sanitaires.

Cependant, dans le camp même, les migrants disposent d'un cabinet de toilette pour 100 à 120 personnes. Une situation qui contrevient aux normes internationales, lesquelles prévoient dans les situations d’urgence un cabinet de toilette pour 50 personnes et un pour 20 dans les camps du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Ce jour-là, Christian Salomé est venu dans le camp avec 3 camions et 25 volontaires originaires de toute l’Europe – Royaume-Uni, Jersey, Hollande, Belgique. Ce jour-là d’ailleurs, des Anglais sont venus avec 2 camions remplis de literies, vêtements, produits d’hygiène. Une distribution de rations supplémentaires est organisée, sachets composés des invendus récupérés auprès des magasins de la région : viennoiseries, pain, barres chocolatées, fruits… de quoi assurer un petit supplément au repas unique.

La file d’attente s’allonge dans le calme, perturbée seulement par quelques huées quand un resquilleur tente de doubler la file. Christian Salomé sourit en observant la scène : « Ils peuvent attendre comme ça pendant plus d’1 h 30 sans s’énerver. On attend que le camp soit un peu vide pour distribuer les sachets. Les absents s’arrangent pour qu’un ami prenne leur ration ».

Les réfugiés saluent, invitent les rares visiteurs à entrer dans leur tente, offrent thé, confiseries ou même de partager leur repas. « Pourquoi s’en étonner ? On est mieux accueilli ici que dans de nombreux villages français », insiste Christian Salomé. Certains font même visiter leur abris, expliquent qu’ils ont construit là un coin cuisine, ici la chambre de 8 m2 où ils dorment à cinq.

Un réfugié nous interpelle soudain, il souhaite enclencher la puce de téléphone qu’il vient d’acheter mais ne comprend pas le français. On appelle l’opératrice qui demande alors que soit fourni un numéro de pièce d’identité. Le réfugié sourit : « Dites-lui que je suis un réfugié, que je n’ai pas de carte d’identité. Mais est-ce que je peux avoir quand même un téléphone ? Je veux appeler ma famille et leur dire que je vais bien ».

En effet les familles, parfois laissées sans nouvelle, contactent de plus en plus les associations. « Parfois nous recevons des avis de recherche de familles, via les réseaux sociaux, qui demandent si on a vu telle ou telle personne. Mais il y a un tel va-et-vient que c’est difficile. Parfois on a dû annoncer que les gens étaient décédés », indique un bénévole.

Dans la tente de Médecins du monde, 80 personnes viennent chaque jour consulter pour leurs maux quotidiens, gale notamment, ou les fractures occasionnées par les tentatives de passage au Royaume-Uni. Une dizaine d’estropiés circulant sur des béquilles témoigne de ces passages dangereux.

Des femmes se promènent aussi, le plus souvent par groupe, le plus souvent très jeunes. Selon Christian Salomé, tout se passe bien pour ces 150 femmes qui vivent dans la Jungle, « compte tenu des circonstances ». « Il n’y a pas de violence contre elles. Hier, une Érythréenne est arrivée et a été prise sous son aile par un Soudanais, sans abus de sa part », ajoute-t-il.

Hussein et son ami dans leur tente de fortune (MEE/Frédéric Klemczynski)

 

L’asile ou l’exil, « finger print » ou « Britain »

Selon Christian Salomé, sur les 3 500 réfugiés du camp, « 500 veulent rester en France, 3 000 veulent passer en Grande-Bretagne ». Beaucoup ont de la famille outre-Manche, ce qui constitue leur principale motivation. D’autres pensent que la vie est moins dure là-bas, comme Sam et Adam qui confient dans un large sourire : « La France n’accueille pas très bien les migrants. Les Anglais, ils accueillent mieux ». Ces jeunes Tchadiens sont pourtant revenus de tout, partis de leur pays en 2008, passés par la Libye en guerre, par la traversée de la Méditerranée, par l’Italie, en attendant l’Angleterre.

Hussein, un jeune Soudanais, veut juste passer le tunnel pour dire « f* » aux Anglais. « Ils ne nous aiment pas. Je veux passer, leur dire ‘’f* you’’, et revenir en France. Il ne devrait pas y avoir de frontières, pourquoi on nous traite comme ça ? », s’étonne-t-il. Hussein a décidé de tenter le passage dans une semaine. « Je suis libre dans ma tête », conclut-il avant de nous offrir, lui aussi, de partager son repas.

Pourtant, selon Christian Salomé, les réfugiés déchantent vite une fois passée la Manche : « Un Soudanais qui a réussi à passer m’a recontacté. Il m’a dit qu’à Calais, c’était super car il avait de l’espoir. Mais maintenant, en Grande-Bretagne, il est désespéré face à la réalité. Il faut avoir le courage d’aller au bout de ses rêves et admettre qu’on s’est trompé », observe le militant associatif.

Le passage en Grande-Bretagne obéit à un jeu de l’offre et de la demande qui établit le cours du marché pour les passeurs. Un trafic que Christian Salomé ne peut que constater, impuissant : « Du moment où vous bloquez une frontière, vous créez un système de passeurs. C’est simple à comprendre. Et plus la frontière est difficile à franchir, plus le prix est élevé. Ceux qui n’ont pas d’argent passent par l’Eurotunnel, embarquant dans les trains en marche. Ceux qui en ont payent. En ce moment, le passage se fait à 5 000 euros. Avec cette somme, on passe le lendemain. Moins on a d’argent, plus on attend. Et ceux qui arrivent ici n’ont plus rien ; parfois ils téléphonent pour demander de l’aide à leur famille pour financer le passage ».

La société Eurotunnel a ainsi dénombré, fin juillet, jusqu'à jusqu’à 2 000 tentatives d’intrusion par nuit, avec plusieurs morts ou accidents graves.

Les autres, ceux qui ont choisi l’asile en France, parlent tous de l’étape symbolique que représente pour eux la prise des empreintes pour constituer le dossier d’asile. « Finger print », insistent-ils en montrant, soigneusement conservés sous plastique, les papiers officiels qui attestent que quelque part, on tient compte d’eux, qu’ils ont une existence légale.

Pourtant, selon les associations, ces procédures prennent un temps encore trop long. Certes, l’État a créé un service qui accueille les demandeurs d’asile à la sous-préfecture de Calais, et organise même des navettes pour les y conduire.  

Toutefois, pour Maya Konsorti, militante associative, « faire une demande d'asile prend un temps fou. Si un migrant fait une demande d'asile aujourd'hui, il n’aura pas de rendez-vous avant novembre ou décembre, et seulement pour déposer son dossier. En attendant, il est dans la rue, sans ressource ni abri, pendant 6 à 10 mois », s'insurge-t-elle. Ceux qui l’obtiennent sont alors dirigés vers des CADA (Centre d'accueil de demandeurs d'asile).

La nuit tombe peu à peu. Un réfugié syrien nous interpelle : « Pourquoi il vient Valls ? Il va nous annoncer quoi ? De toute façon, on va tous partir, il va faire froid. Winter is coming in the New Jungle », ajoute-t-il, goguenard. 

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