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Le « skunk » utilisé par Israël nuit à la santé des Palestiniens et à leur économie

La vie devient insoutenable pour les commerçants palestiniens dont les marchandises sont détruites par l’aspersion répétée d’eau chimique pestilentielle par la police israélienne
Un camion de la police israélienne répand du skunk à Jérusalem, le 24 octobre 2021 (MEE/Aseel Jundi)
Par
JÉRUSALEM

Kamal Abu Qwaider est l’un des nombreux commerçants installés autour de la porte de Damas à Jérusalem, l’un des sites les plus anciens et les plus importants de la ville antique et lieu de rassemblement populaire pour les habitants.

Dans le passé, la région était un endroit clé pour les vendeurs espérant attirer les habitants et les touristes. Dernièrement, il est devenu plus difficile pour eux d’écouler leurs produits à cause de l’utilisation par la police israélienne d’une substance nocive connue sous le nom de skunk (littéralement « eau de putois ») pour disperser les rassemblements de Palestiniens.

« Tous les jours, je détruis des marchandises à cause du skunk. Beaucoup d’autres marchands, en particulier ceux qui vendent des produits alimentaires, font de même », rapporte Abu Qwaider, marchand de tables à tréteau.

Il ne déplore pas uniquement des pertes économiques.

La porte de Damas, l’une des portes de la vieille ville, après avoir été aspergée plusieurs jours consécutifs d’eau de putois, le 25 octobre 2021 (MEE/Aseel Jundi)
La porte de Damas, l’une des portes de la vieille ville, après avoir été aspergée plusieurs jours consécutifs d’eau de putois, le 25 octobre 2021 (MEE/Aseel Jundi)

L’un de ses fils qui l’assiste dans ses affaires souffre d’une maladie pulmonaire qui a été exacerbée par une exposition au skunk, le conduisant à l’hôpital.

Cela l’a incité à solliciter l’aide d’un avocat et à poursuivre la police israélienne pour son utilisation du skunk comme outil de punition collective contre les Palestiniens.

Son avocat, Medhat Deepa, a déposé une plainte auprès d’Omer Bar-Lev, ministre israélien de la Sécurité intérieure et de la Commission de l’intérieur du Parlement israélien (Knesset), et du contrôleur de l’État, Matanyahu Engelman, concernant la pulvérisation d’eau contenant des agents chimiques – une pratique selon lui contraire aux politiques et procédures internes de la police.

Maître Deepa a déposé une autre plainte auprès du Bureau du contrôleur de l’État au nom du fils d’Abu Qwaider, Adham.

« Qu’est-ce qui pousse les Israéliens à recourir à une violence aussi excessive juste pour disperser des rassemblements pacifiques spontanés ? », s’interroge le commerçant.

Eau nauséabonde

Il devient de plus en plus difficile pour les habitants de Jérusalem de s’attarder longtemps à la porte de Damas, dans le quartier adjacent de Musrara ou encore dans la rue du Sultan Soliman en raison des énormes quantités de skunk déversées dans la zone ces dernières années.

Bien que le masque ne soit pas obligatoire dans les zones ouvertes, aucun passant ne le retire en raison des odeurs nauséabondes qui persistent pendant plus de vingt jours après la pulvérisation de cette eau putride par les véhicules blindés de la police israélienne.

L’usage du skunk – utilisé pour la première fois par Israël en Cisjordanie en 2008 – ne se limite pas à une certaine localité. Les services de sécurité israéliens ciblent les points de vente et rues commerçantes dans le but d’infliger autant de dommages que possible à l’économie de Jérusalem-Est, qui bat de l’aile depuis plusieurs années, selon Abu Qwaider.

Des médecins ont signalé des éruptions cutanées, des nausées, un essoufflement et des maux de tête après une exposition au skunk. Des personnes souffrant d’essoufflement ont dû être transportées à l’hôpital. Odortec, la société privée qui produit le skunk, nie tout effet secondaire négatif, assurant que la substance est à la fois inoffensive et écologique.

« Lors du Ramadan, nous avons dû détruire toutes nos confiseries quand notre magasin a été directement pris pour cible avec du skunk »

- Muath Abu Sbaih, confiseur

Muath Abu Sbaih, jeune confiseur du quartier de Musrara, assure à Middle East Eye qu’il est déterminé à poursuivre son activité malgré la diminution du nombre de passants et du pouvoir d’achat.

Pour lui, cette période est la pire depuis les débuts de son entreprise il y a sept ans.

« Lors du Ramadan, nous avons dû détruire toutes nos confiseries quand notre magasin a été directement pris pour cible avec du skunk », raconte-t-il.

« Maintenant, je passe mon temps à faire des confiseries tout en gardant un œil sur la rue de peur que notre magasin ne soit soudainement pris pour cible par le canon à skunk. D’un autre côté, les acheteurs ont peur de passer par cette zone, mais nous sommes déterminés à résister et à poursuivre nos activités malgré les pertes énormes. »

Il ajoute que les commerçants du quartier de Musrara ont été pris pour cible tout au long de l’année – quand ce n’est pas avec le skunk, ce sont les taxes et les lourdes amendes, les matraques, le gaz et les grenades assourdissantes au moindre affrontement.

Le vendeur Yazan Maswadeh le 24 octobre 2021 (MEE/Aseel Jundi)
Le vendeur Yazan Maswadeh le 24 octobre 2021 (MEE/Aseel Jundi)

Yazan Maswadeh, qui se tient à côté de cageots de fruits et légumes exposés devant sa boutique, est constamment en alerte, regardant à droite et à gauche. Il y a quelques jours à peine, il a dû détruire toutes ses marchandises après qu’elles ont été aspergées de skunk par un véhicule blindé israélien.

Il explique que si l’économie de Jérusalem-Est se détériorait depuis des années, elle est maintenant condamnée à mort à cause des attaques répétées au skunk.

« Je reste près de mes marchandises tout le temps pour pouvoir les mettre à l’intérieur du magasin quand le canon à skunk arrive. Il y a quelques jours à peine, j’ai dû tout détruire parce que mes marchandises avaient tout à coup été aspergées au hasard », relate-t-il.

Rendre la vie insupportable aux Palestiniens

Selon les habitants, Israël attaque et arrête régulièrement des groupes de jeunes hommes qui se rassemblent autour de la porte de Damas ces dernières semaines.

Hawa Adam, une habitante de la vieille ville, doit passer quotidiennement par la porte de Damas afin de se rendre à Musrara et dans les quartiers environnants pour faire ses courses, aller chez le médecin, etc. Elle raconte à MEE que beaucoup d’habitants de la vieille ville sont prisonniers dans leurs propres maisons à cause de la puanteur écœurante qui flotte dans le quartier.

« Asperger les habitants de Jérusalem d’eau puante vise à évacuer la vieille ville et ses quartiers des résidents palestiniens. Cela n’a rien à voir avec la sécurité et l’ordre, comme le prétend la police israélienne »

- Hawa Adam, une habitante de la vieille ville

« S’asseoir sur les marches de la place de la porte de Damas ne représente aucune menace ni pour les colons ni pour les soldats israéliens. Asperger les habitants de Jérusalem d’eau puante vise à évacuer la vieille ville et ses quartiers des résidents palestiniens. Cela n’a rien à voir avec la sécurité et l’ordre, comme le prétend la police israélienne », affirme-t-elle.

Elle pense que le but des Israéliens est de rendre la vie insupportable aux Palestiniens de Jérusalem-Est afin de les forcer à partir.

« Plus l’occupation tente de nous réprimer, plus nous sommes résilients et déterminés. S’asseoir à la porte de Damas fait partie intégrante de notre vie », déclare-t-elle.

Maître Deepa souligne que la commission de l’intérieur de la Knesset a déjà reproché à la police israélienne d’avoir utilisé de l’eau colorée contre des manifestants juifs à Jérusalem-Ouest, même si cette eau colorée ne contenait ni produits chimiques ni odeur nauséabonde.

Il estime que l’objectif des Israéliens est de nuire aux passants, aux marchands et aux points de vente palestiniens et d’affecter gravement la santé et l’économie des citoyens de la zone – ajoutant que cela fait partie de l’objectif à plus long terme de dépeupler et déposséder Jérusalem de ses habitants palestiniens ainsi que d’affaiblir l’épicentre de leur vie économique.

L’avocat indique qu’il attend une réponse à sa plainte dans les 30 jours. À défaut, il demandera à la Cour suprême israélienne de déposer une ordonnance préventive contre l’utilisation de skunk contre des civils pacifiques.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.