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« La magie a disparu » : à Bethléem, le sapin en plastique a remplacé les traditions d’antan

En Palestine, les aînés se remémorent un temps où Noël était plus simple et plus authentique, alors que les célébrations d’aujourd’hui sont marquées par « l’occupation » du plastique chinois
Des personnes vêtues de costumes d’elfe participent au défilé annuel de Noël à Bethléem, le 14 décembre 2021 (MEE/Akram Alwara)
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BETHLÉEM, Palestine occupée

Le sapin de Noël de 12 mètres de haut qui trône actuellement sur la place de la Mangeoire à Bethléem est, comme la plupart des décorations festives dans les villes et villages de Cisjordanie, en plastique.

Mais Fawz Atallah Qumsiyeh se remémore encore de l’époque où, avec son père, elle se rendait à Jabal Abou-Ghneim, une montagne autrefois boisée au sud-est de Jérusalem qui est maintenant le site d’une colonie israélienne, à la recherche d’une branche de cyprès pour orner le domicile familial.

« Autrefois, la joie de Noël était différente et trouver un arbre faisait partie de la fête », déclare la vieille dame âgée de 90 ans à Middle East Eye.

« Mon père avait coutume d’aller dans la forêt et nous l’accompagnions, nous coupions la branche d’un petit pin. Nous n’en coupions jamais un entier. »

Fawz Atallah Qumsiyeh se remémore le temps où elle distribuait des cadeaux aux enfants du quartier dans les années 40 (MEE/Akram Alwara)
Fawz Atallah Qumsiyeh se remémore le temps où elle distribuait des cadeaux aux enfants du quartier dans les années 40 (MEE/Akram Alwara)

Fawz s’anime, les yeux pétillants, lorsqu’elle évoque ces Noëls passés chez elle à Beit Sahour, le village situé au sud-est de Bethléem où elle a passé une grande partie de sa vie. Dans la tradition chrétienne, c’est à Beit Sahour que des anges auraient rendu visite aux bergers pour annoncer la naissance de Jésus.

Ni électricité, ni lumières de Noël

Pendant sa jeunesse dans les années 1940, dans une Palestine alors sous domination britannique, Fawz Atallah Qumsiyeh fabriquait avec ses frères et sœurs des décorations à accrocher à l’arbre, ainsi que des sacs de cadeaux pour d’autres enfants de leur quartier rempli de billes, de clémentines et d’un gâteau fait maison à base de noix et d’amandes.

« À l’époque, il n’y avait ni électricité, ni lumières de Noël, nous faisions donc toutes les décorations à la main », raconte-t-elle.

« Nous colorions des feuilles, fabriquions des figures ressemblant à des fleurs et des poissons, découpions des formes dans du papier et les accrochions aux arbres. »

Un autre cadeau de Noël pour les enfants consistait à aller avec leurs parents au cinéma à Jérusalem pour regarder des films de Mickey Mouse.

« Beit Sahour était pauvre à l’époque et il n’y avait pas de magasins de jouets. Mais mon père, qui était directeur d’école, était aisé, et il se rendait à Jérusalem en voiture, remplissait le véhicule de jouets et revenait les donner à tout le monde. Mon père était orphelin quand il était enfant, et c’était important pour lui. »

Née en 1932, Fawz Atallah Qumsiyeh a terminé ses études secondaires en 1948 et s’est inscrite dans une école normale pour femmes à Jérusalem.

Sa carrière a toutefois été immédiatement perturbée par la déclaration d’indépendance d’Israël, la guerre civile et les événements violents connus des Palestiniens sous le nom de Nakba, lorsque des centaines de milliers d’entre eux ont été contraints de fuir ou de quitter leurs terres par les forces paramilitaires juives.

« Autrefois, la joie de Noël était différente et trouver un arbre faisait partie de la fête. […] À présent, il y a une colonie à Abou-Ghneim, et tous nos arbres sont en plastique importé de Chine, insipides et inodores »

- Fawz Atallah Qumsiyeh, ancienne directrice d’école

L’école de formation à l’enseignement se trouvait dans une zone située maintenant à l’intérieur des frontières d’Israël et est désormais le site d’un centre d’interrogatoire et d’une prison pour Palestiniens connu sous le nom de Moskobiyeh.

« Toutes les écoles ont été fermées et n’ont été rouvertes qu’en 1950, lorsque j’ai commencé à enseigner dans une école pour orphelins », poursuit la vieille dame.

Deux ans plus tard, elle est venue travailler dans une école de Bethléem, puis, après son mariage, est retournée vivre à Beit Sahour, suivant les traces de son père en tant que directrice d’école.

« Même alors, les arbres étaient encore naturels, ils étaient vendus à l’arrière de camions qui étaient amenés depuis 48 », explique-t-elle en référence aux terres de la Palestine historique composant maintenant Israël. 

« À présent, il y a une colonie à Abou-Ghneim, et tous nos arbres sont en plastique importé de Chine, insipides et inodores. Rien ne compense vraiment l’odeur des arbres naturels. »

« De belles journées »

Maurice Michel, 87 ans, se souvient qu’il y avait autrefois un vrai sapin sur la place de la Mangeoire, planté à côté d’un poste de police établi pendant le mandat britannique (aujourd’hui le site du Bethleem Peace Center).

« L’arbre restait longtemps et les gens allaient se faire photographier devant lui en raison des décorations qui l’ornaient. Même l’armée jordanienne jouait de la musique près de l’arbre », raconte-t-il, faisant référence à la période durant laquelle la Cisjordanie était sous contrôle jordanien, entre 1948 et 1967.

« Ce furent de belles journées. Les gens amenaient des sapins chez eux et les décoraient. Noël était alors plus beau et plus simple, et nous ressentions vraiment l’esprit de la fête, nous l’attendions avec impatience. »

Maurice Michel tient un appareil photo utilisé par son père (MEE)
Maurice Michel tient un appareil photo utilisé par son père (MEE)

Photographe à la retraite mais toujours actif, Maurice Michel nous accueille dans son studio, entouré de matériel vintage, de bobines de cinéma, de projecteurs et de diapositives qui témoignent de la passion de sa vie.

Il montre à MEE un appareil photo utilisé par son père décédé alors qu’il n’avait que six mois. Puis il extrait de ses dossiers une photo de la place de la Mangeoire en 1930.

Tradition païenne

Selon Mazem Qumsiyeh, professeur à l’Université de Bethléem et fondateur et directeur du Musée d’histoire naturelle de Palestine, la coutume moderne parmi les chrétiens palestiniens consistant à décorer les arbres à Noël est une conséquence directe de la domination coloniale britannique

Une photo de la collection de Maurice Michel montre l’arbre qui décorait autrefois la place de la Mangeoire à Noël en 1930 (MEE/Akram Alwara)
Une photo de la collection de Maurice Michel montre l’arbre qui décorait autrefois la place de la Mangeoire à Noël en 1930 (MEE/Akram Alwara)

Il souligne que la tradition européenne des arbres de Noël remonte aux fêtes païennes préchrétiennes, lorsque les sapins étaient utilisés pour marquer le solstice d’hiver.

« Les Britanniques nous ont imposé ces traditions occidentales et capitalistes. Il n’y avait pas de décoration avant cela et Noël était considéré comme une fête uniquement religieuse », explique le fils de Fawz Atallah Qumsiyeh.

« La coutume consistant à faire des cadeaux aux pauvres, cependant, existait avant le mandat britannique. Mon père se rendait à Damas et Beyrouth en prévision de Noël. Aujourd’hui, nous n’avons même pas accès à Jérusalem [à cause de l’occupation israélienne]. Même alors, cependant, les cadeaux étaient modestes, et ce n’étaient pas des jouets comme aujourd’hui. »

« Les Britanniques nous ont imposé ces traditions occidentales et capitalistes. Il n’y avait pas de décoration avant cela et Noël était considéré comme une fête uniquement religieuse »

- Mazem Qumsiyeh, professeur

Dans une boutique de cadeaux de Bethléem, Louis Michel montre du doigt la photocopie de deux clichés en noir et blanc de Jabal Abou-Ghneim.

Dans le premier, daté de 1997, le sommet de la colline de Jérusalem-Est est densément boisé. De nombreux arbres ont été plantés pendant le mandat britannique dans le cadre d’une politique de reboisement qui a vu des colonies de pins européens remplacer des espèces indigènes telles que les oliviers et les vignes, transformant le paysage naturel de la Palestine historique et ses terres agricoles traditionnellement aménagées en terrasses.

Israël a continué à planter des arbres, qui ont poussé sur les ruines des fermes et villages palestiniens démolis depuis 1948. Ces espèces hautement inflammables ont été mises en cause dans les feux de forêt qui ont récemment ravagé Israël et la Palestine.

Louis Michel tient une image montrant Jabal Abu-Ghneim en 1997 et la colonie de Har Homa en 2003 (MEE/Akram Alwara)
Louis Michel tient une image montrant Jabal Abu-Ghneim en 1997 et la colonie de Har Homa en 2003 (MEE/Akram Alwara)

Sur le second cliché, daté de 2003, tous les arbres ont disparu, remplacés par les maisons et les immeubles blancs de la colonie de Har Homa, toujours en expansion. Comme toutes les colonies israéliennes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupées, Har Homa est illégale au regard du droit international.

« Il y avait tellement de cyprès et de pins. Abu-Ghneim possédait certains des plus beaux arbres de la région, et ils étaient si gros que c’en était effrayant », raconte Louis Michel, 61 ans.

« Avant 1967, nous pouvions marcher le long de la colline jusqu’à la porte de Damas, dans la vieille ville de Jérusalem. Mais après la seconde Intifada, ils ont coupé les arbres et y ont construit la colonie de Har Homa. »

La production locale dévastée par les produits chinois

La boutique de Louis Michel est une entreprise familiale créée en 1918. Il se rappelle y avoir passé les Noëls de son enfance lorsque son père en était responsable dans les années 1960, vendant des souvenirs aux touristes chrétiens.

« Maintenant, tous les arbres viennent de Chine ; le plastique chinois occupe le pays »

- Eli Shehadeh, ancien maire de Beit Jala

« Je me souviens encore de ces jours d’émerveillement. Aujourd’hui, la magie a disparu et les gens viennent juste prendre des selfies devant un arbre en plastique », regrette-t-il, avant de brandir un chapelet en plastique de fabrication chinoise.

« Cela coûte 9 shekels [2,50 euros], alors les gens ont commencé à les acheter à la place des perles locales en bois d’olivier, qui coûtent 35 shekels [9,80 euros]. L’ouverture du marché à la Chine a dévasté la production locale. »

Des propos partagés par Eli Shehadeh, ancien maire de Beit Jala, une petite ville située au nord-ouest de Bethléem.

« L’arbre de Noël de Beit Jala est artificiel, et d’après mon expérience à la mairie, il n’y a pas un seul arbre véritable dans toute la Cisjordanie », déclare-t-il à MEE.

« L’Église orthodoxe grecque avait un sapin naturel qui était décoré chaque année mais qui est mort il y a longtemps. Maintenant, tous les arbres viennent de Chine ; le plastique chinois occupe le pays. »

Traduit de l’anglais (original).