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Panique à Louxor : la cité antique au cœur de l’épidémie de coronavirus en Égypte

Le gouvernement égyptien est accusé d’avoir prétendu que tout allait bien pour ne pas effrayer les touristes
Un couple visite le temple de Louxor, dans le sud de l’Égypte, le 11 mars 2020 (AFP)
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LOUXOR, Égypte

L’antique ville égyptienne de Louxor est partiellement verrouillée depuis lundi, alors les visites de monuments, les événements culturels et les voyages en ballon ont été annulés à la suite de l’apparition de cas de coronavirus.

Des équipes médicales spécialisées du Caire et de Qena se sont rendues dans les hôtels et bateaux de croisières de la zone pour organiser des tests au hasard parmi les employés et les touristes.

L’arrivée des médecins et les annulations de visites ont conduit de nombreux touristes à quitter la ville de Haute-Égypte et à poursuivre leurs vacances au Caire ou dans des stations balnéaires de la mer Rouge telles que Hurghada et Charm el-Cheikh.

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Lundi, le ministère égyptien de la Santé a déclaré que le nombre total de cas confirmés dans le pays était passé à 59.

Depuis le début de l’épidémie mondiale de nouveau coronavirus, le gouvernement égyptien a nié l’existence de tout cas positif à Louxor, préférant se concentrer sur la saison touristique hivernale, mais cette stratégie a désormais échoué.

Vendredi et samedi derniers, la ville de Louxor, qui abrite plusieurs des temples les plus emblématiques d’Égypte, la vallée des Rois et la tombe du roi Toutankhamon, a été déclarée source de la plupart des cas de COVID-19 en Égypte.

Quarante-cinq passagers et membres d’équipage à bord d’un bateau de croisière sur le Nil, le A-Sara, ont été testés positifs au coronavirus. Ils ont été escortés hors du navire samedi par l’armée et transportés vers l’un des hôpitaux d’isolement du pays à Marsa Matruh, sur la côte nord.

Mardi, les autorités ont déclaré que 25 des personnes qui avaient initialement été testées positives avaient depuis présenté des résultats négatifs. Mercredi, les autorités égyptiennes ont annoncé que 46 touristes français et américains restés en quarantaine sur le navire A-Sara étaient rentrés chez eux par avion.

« Effrayée »

L’épidémie et les tests médicaux aléatoires ont mis à l’arrêt la plupart des villes touristiques d’Égypte. Seuls quelques voyages d’une journée à Louxor organisés pour des touristes séjournant au Caire ou sur la côte de la mer Rouge ont eu lieu.

Thomas, un touriste britannique de Manchester, indique à Middle East Eye que son groupe a décidé de forcer son agence de tourisme à les réinstaller au Caire pour y passer le reste de leurs vacances.

Le navire de croisière A-Sara a accosté le 10 mars dans la ville de Louxor, dans le sud de l’Égypte, où 45 cas suspects de coronavirus ont été détectés (AFP)
Le navire de croisière A-Sara a accosté le 10 mars dans la ville de Louxor, dans le sud de l’Égypte, où 45 cas suspects de coronavirus ont été détectés (AFP)

« À notre réveil, nous avons trouvé des policiers armés vêtus en civil en train de fermer les portes de l’hôtel et nous disant que nous ne pouvions pas partir avant que tout le monde ne soit contrôlé », raconte-t-il.

« Au début, nous pensions que des gens avaient été testés positifs, mais plus tard, la direction [de l’hôtel] a simplement choisi des touristes égyptiens et les a convaincus d’aller faire les tests. »

Quatre heures plus tard, l’équipe médicale a quitté l’hôtel avec des échantillons, ajoute Thomas, qui confie que sa famille a été « effrayée » et a décidé de quitter la ville – comme d’autres touristes.

Une catastrophe pour la population locale

Depuis les troubles déclenchés par la révolution égyptienne en 2011, Louxor s’efforce de retrouver son éclat en tant que destination touristique de premier plan.

Mohamed al-Asaby, un employé de la Chambre de tourisme, au Caire, indique à MEE que la reprise est désormais menacée par le fait que 70 à 80 % des réservations dans les hôtels et les navires de croisière ont été annulées au cours des dix derniers jours.

« C’est un désastre pour de nombreux ménages, pas seulement à Louxor mais dans toute la Haute-Égypte »

- Sameh, ancien employé d’un navire de croisière

Le tourisme est l’une des principales sources de devises fortes en l’Égypte, et l’hiver est habituellement la saison la plus touristique pour les villes antiques de Haute-Égypte.

Des milliers d’habitants de la région dépendent du tourisme pour leurs revenus.

Les navires de croisière transportent les touristes depuis Louxor, passent par plusieurs zones rurales comme Edfou et Kom Obo, où se trouvent deux temples célèbres, puis descendent vers Assouan, plus au sud.

Tout au long du voyage, les touristes constituent une importante source de revenus pour les habitants pendant la saison d’hiver, de nombreux Égyptiens et Égyptiennes étant employés en tant que saisonniers comme nettoyeurs, bagagistes, chauffeurs, aides de cuisine ou même guides touristiques.

« Les propriétaires des navires de croisière ont généralement peu de personnel permanent, ils embauchent le reste de la main-d’œuvre au début de chaque nouvelle saison », explique Sameh, qui travaillait sur un navire de croisière avant d’être licencié par son entreprise après l’annulation de 50 % de ses réservations.

« C’est un désastre pour de nombreux ménages, pas seulement à Louxor mais dans toute la Haute-Égypte, car de nombreux jeunes hommes de Qena et d’Assiout viennent à Louxor et à Assouan pour travailler durant cette saison. »

« Il aurait dû y avoir des contrôles »

Un autre homme déclare à MEE que lui et neuf autres membres du personnel du navire de croisière pour lequel ils travaillaient ont démissionné par crainte d’être infectés par le virus en raison d’un manque de sensibilisation mais aussi de sécurité sociale s’ils tombaient malades.

« La nouvelle d’un cas ayant infecté 33 Égyptiens, tous des travailleurs, a causé la panique », confie Ibrahim, qui travaillait sur le Steigenberger Minerva.

Des touristes visitent le temple de Louxor le 11 mars 2020 (AFP)
Des touristes visitent le temple de Louxor le 11 mars 2020 (AFP)

Ismail, employé sur un bateau de croisières appartenant à des Britanniques, assure pour sa part vouloir travailler jusqu’à la fin de la saison pour ne pas rentrer chez lui les poches vides.

« Plusieurs réservations ont été annulées », signale-t-il. « Actuellement, les entreprises diminuent le nombre de forfaits et cherchent à attirer des groupes locaux [d’Égyptiens] à des prix plus bas afin de sauver ce qui peut être sauvé. »

Le cousin d’Ismail, Arabi, qui travaille comme guide touristique indépendant, précise que depuis l’annonce de la semi-épidémie samedi, seuls quelques groupes ont visité le temple de Karnak, où il travaille.

« Actuellement, la plupart des touristes au temple sont soit en excursion d’une journée [organisées par les agences], soit des voyageurs solitaires », indique-t-il.

 Ismail et Arabi blâment le gouvernement pour la situation actuelle.

« Il aurait dû y avoir des contrôles sur les touristes avant leur entrée dans le pays, afin d’éviter tout ce gâchis. »

« Ni campagnes, ni annonces »

En plus de la crainte de retourner à la période post-2011, durant laquelle le tourisme a été affecté par les troubles politiques dans le pays, de nombreux Égyptiens redoutent les conséquences de l’indécision du gouvernement et du manque de mesures de précaution mises en place.

« Ils ont continué à ignorer qu’il y avait des cas possibles jusqu’à ce que les gens commencent à tomber malades », déplore Sabry, un lycéen de Louxor.

« Notre salle d’accueil pour les urgences est conçue pour 100 personnes mais plus de 300 personnes y attendent. Imaginez s’il y avait un cas positif »

- Kareem al-Shams, médecin

 « Il n’y ni campagnes, ni annonces pour montrer ce que les gens devraient faire en cas de grave épidémie. »

« Ici, les gens n’ont pas tous accès à Internet, tout le monde ne peut pas consulter les sites web de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] », dit-il, ajoutant qu’aucune mesure n’a été prise dans les hôpitaux ou les écoles pour contenir la propagation du virus mortel.

Kareem al-Shams, médecin à l’hôpital général de Louxor, partage ces inquiétudes.

« Aucun membre du personnel, y compris moi, n’est formé pour faire face à un cas d’infection au coronavirus », déclare-t-il à MEE.

« Nous n’avons pas d’équipements appropriés pour les actes chirurgicaux et les opérations de base, alors ne parlons même pas d’un virus mortel et hautement contagieux comme le coronavirus. »

« Nous recevons des dizaines de cas de personnes se plaignant des symptômes du rhume et nous les renvoyons avec des antibiotiques ou des médicaments contre la grippe », ajoute-t-il. Notre salle d’accueil pour les urgences est conçue pour 100 personnes mais plus de 300 personnes y attendent. Imaginez s’il y avait un cas positif. »

Traduit de l’anglais (original).