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Rebel, rebel : chansons protestataires au Yémen en guerre

Dans tous les pays, quand un conflit éclate, les combats sur le terrain s’accompagnent de roulements de tambour. Le Yémen ne fait pas exception
Les rebelles Houthis se rassemblent dans les faubourgs de Sanaa en juin 2016 (AFP)

Avant 2011, les chansons de Bilal al-Aghbari ne contenaient guère de messages politiques. Célèbre au Yémen, il est arrivé troisième au Sharjah Star, un concours international de chanson, tenu en 2007 aux Émirats arabes unis (EAU).

C’est alors que les mouvements contestataires antigouvernementaux, qui s’étaient déroulés dans tout le Moyen-Orient, se sont répandus dans son pays – et Bilal al-Aghbari a été « aspiré ». Quand éclata en 2011 la révolution contre le président de l’époque, Ali Abdallah Saleh, Aghbari s’est mis à composer pour la première fois des chansons politiques.

Il chante actuellement en faveur de la Résistance Populaire yéménite, qui lutte contre les rebelles Houthis et leurs alliés pro-Saleh autour de Taïz. « J’ai participé à la révolution de 2011 », se souvient-il, « et maintenant je contribue à la guerre culturelle en composant des chansons qui galvanisent les combattants.

« La résistance artistique représente la moitié de la lutte et chacun se doit de tirer le meilleur parti de ses dons pour faire barrage aux envahisseurs », a déclaré Aghbari, dont les chansons – comme Vous Leur Faites Peur – sont à la gloire d’Hamoud al-Mikhlafi, chef de la résistance à Taïz. Il est convaincu que les chansons ont pour objectif d’encourager les combattants, de consoler les familles de martyrs et d’encourager les civils à la patience.


Il a été blessé lors d’un pilonnage houthi au début de l’année, ce qui ne l’a en rien découragé : bien au contraire, il chante de plus belle.

« Quand un pays est en guerre, chacun doit servir, du mieux qu’on peut. Un chanteur sert le mieux son pays en composant des chansons révolutionnaires », recommande Aghbari.

Quand les chants de guerre prédominent sur les ondes

Dans n’importe quel pays, quand un conflit éclate, il s’agit aussi d’une guerre culturelle, un roulement de tambour qui accompagne la lutte sur le terrain. Le Yémen ne fait pas exception et les chants révolutionnaires jouent un grand rôle dans cette guerre sur le plan culturel. De styles très variés, ce sont autant des chansons rock que des chants plus traditionnels tels que Zamel, composition reposant plus sur la poésie lyrique que sur son instrumentation.

Personne ne saurait dire combien de chansons ont été produites depuis que, début 2015, l’intervention saoudienne a donné plus d’ampleur au conflit au Yémen. Ce qui est sûr c’est que, dans tout le pays, elles occupent les ondes bien plus souvent que toutes les autres ; elles sont diffusées à plein volume à la TV, sur les radios et tant dans les transports publics que dans les voitures particulières.

« Je jure que je ne renoncerai pas au but du martyr / Le symbole de la révolution, c’est le martyr / je resterai révolutionnaire jusqu’à ce que notre chef atteigne son objectif, ou meure »

- Je jure d’être le martyr de Dieu, de Bilal al-Aghbari

Quand, en septembre 2014, les Houthis ont repris la capitale, Sanaa, ils se sont emparés de toutes les stations de radio et chaînes TV, les enjoignant de promouvoir exclusivement chansons et émissions houthis. Pendant ce temps, gouvernement et médias anti-Houthis ont fui en Arabie Saoudite, où ils ont pris un nouveau départ.

Désormais, outre les stations de radio publiques et privées, une dizaine de chaînes TV couvrent tout le Yémen, chacune diffusant des chansons en faveur des diverses parties prenantes dans le conflit. Ces chansons trouvent aussi leur public sur des supports CD, et en ligne, mais la fiabilité des connexions Internet souffre du conflit.

La plume plus puissante que l'épée ?

Les Houthis, comme leurs rivaux sur le champ de bataille, ont leur propre répertoire de chansons partisanes. Le plus souvent, les adversaires ne cherchent pas à abattre les chanteurs du camp adverse, tant qu’ils restent loin du front et à l’écart des régions contrôlées par l’ennemi.

Les chanteurs houthis, cependant, font profil bas. Nombre d’entre eux, ainsi que leurs paroliers, se sont battus sur le terrain, au début. En février 2016, le chanteur houthi Lutf al-Qahoom s’est engagé contre les forces pro-gouvernementales ; il a trouvé la mort pendant la bataille lancée pour s’emparer du district de Sirwah, à Marib. Sa chanson « Ça ne nous fait pas peur » (voir ci-dessous) affirme que la guerre n’effraie ni ses camarades ni lui-même. Certaines chansons ont pour thème l’offensive menée par les « mercenaires » emmenés par les Saoudiens, pour galvaniser leurs propres combattants.


« Paroles et chansons ne sont pas destinées à accroître la célébrité du chanteur », précise l’un des paroliers houthi, Abu Ayham (nom d’emprunt). « Il s’agit surtout d’encourager des héros à tenir bon au combat ».

Les chansons révolutionnaires marquent durablement les combattants, se réjouit Abu Ayham, qui, après avoir participé aux combats à Imran, al-Jawf et Marib, est devenu membre du comité de sécurité à Sanaa.

« Tous les véhicules militaires diffusent des chansons révolutionnaires sur le champ de bataille, car c’est un moyen efficace d’exalter les combattants. Ces chants jouent un rôle très important dans la guerre, et les meilleurs sont composés par des combattants – qui ont eu l’expérience du feu ».

Passons maintenant aux artistes de la résistance du sud, dont Abood Khawaja – chanteur célèbre dans le tout le Golfe –, qui a mis sa musique au service de l’indépendance du sud Yémen (voir le duo ci-dessous).


L’activiste politique du sud, Awadh al-Shoaibi, assure que les chansons de Khawaja lui rendent espoir que sa région gagnera bientôt son indépendance.

« Chanter fait partie intégrante de la guerre ; comment imaginer une révolution sans ses chansons particulières ? C’est pourquoi les chansons du sud passent dans beaucoup de cafétérias, bus et voitures à Aden », a-t-il expliqué à MEE.

Voici comment les chansons facilitent le passage des points de contrôle

Les airs révolutionnaires sont évidemment des chants de ralliement entre militants, mais elles peuvent aussi s’avérer utiles à tout un chacun.

« Notre foi ne faiblit pas / les hommes libres tiennent leurs promesses / Allah, soutient les âmes libres dans ce monde / Que Allah brise les jambes de ceux qui battent en retraite / Ceux qui cherchent l’honneur doivent faire preuve de patience »

- Notre foi ne faiblit pas, de Lutf al-Qahoom

Emmad Ahmed, auteur et fondateur du Guide des Médias Yéménites, pense déjà quant à lui à l’avenir. Il explique : « Les adversaires dans ce conflit finiront bien par parvenir à un accord, mais ces chansons resteront ; elles témoigneront que les chanteurs ont chacun contribué à exhorter leur camp respectif à tuer les partisans de l’autre », explique-t-il à MEE.

Ahmed indique qu’à cause de la guerre,  beaucoup de chanteurs avaient perdu leurs sources de revenu, mais ils n’en ont pas moins refusé de participer à la guerre culturelle. Il est convaincu que c’était préférable.

« La guerre culturelle est la pire de toute. Les batailles cesseront, les adversaires politiques finiront par se réconcilier, mais l’on entendra toujours les chansons révolutionnaires, surtout celles qui déversent des insultes sur l’adversaire ».

Les chansons : d’une grande utilité pratique

Les chansons servent au jour le jour à nombre de Yéménis. L’air approprié aidera par exemple un automobiliste à passer sans encombre un poste de contrôle – si les soldats qui l’arrêtent appartiennent au même camp que le chanteur.

Ridhwan Sultan, chauffeur d’autobus, prend des passagers de Taïz à Sanaa. Il traverse des dizaines de postes de contrôle appartenant tant aux Houthis qu’à la Résistance Populaire – et il s’est donc constitué un répertoire de chansons différentes qu’il diffuse dans sont véhicule pour se faire bien voir de l’un ou  l’autre camp.

« Si vous passez des chansons de la résistance à un poste de contrôle houthi, les Houthis vous arrêteront immédiatement, c’est garanti », a-t-il expliqué. « C’est pourquoi, quand j’atteins un poste de contrôle houthi, je passe une chanson de leur répertoire. Et je fais de même devant les soldats de la Résistance ; je passe donc facilement quand j’arrive devant leurs postes de contrôle respectifs ». 

« Si vous passez les chansons de la résistance à un poste de contrôle houthi, les Houthis vous arrêteront immédiatement »

- Ridhwan Sultan, chauffeur d’autobus

« Ils croient que je suis un partisan, mais tout ce que je veux, moi, c’est traverser sans avoir à subir une inspection car avec tous les bagages de mes passagers, cela prend bien sûr un temps infini ».

La création de ce grand nombre de stations de radio et de chaînes de TV a aussi offert aux jeunes des opportunités d’emploi – sans nécessairement soutenir la cause de leur employeur.

Un présentateur de la station de radio houthie à Sanaa, The Sound of Population, a déclaré à MEE (sous condition d’anonymat, pour raison de sécurité) : « Je ne suis pas partisan des Houthis. Or, je connais beaucoup de présentateurs et producteurs qui travaillent avec les stations de radio et les chaînes de TV houthis, mais tout ce qui les intéresse, c’est l’argent ».

Traduction de l’anglais (original) de [email protected].