Aller au contenu principal

Rêves de frontières : comment la migration impacte la politique de l'UE

Pour beaucoup de réfugiés du bateau, Chypre était plus une nécessité qu’un choix - un rite de passage en l'absence de tout autre
Des maisons préfabriquées sont alignées dans Kofinou, seule installation d’accueil des demandeurs d'asile gérée par l'Etat chypriote (MEE / Tom Rollins)

NICOSIE - Il y a un modèle réduit d'avion trônant sur la fenêtre de la maison préfabriquée de Yassin.

« Il me rappelle mon voyage », a-t-il dit, une sorte de sourire crispé apparaissant sur un côté de sa bouche.

Le voyage de Yassin a effectivement pris fin au moment où il a demandé l'asile à Chypre. C’est pourquoi lui et sa famille - une femme, trois jeunes filles et deux jeunes fils - vivent actuellement dans Kofinou, seul centre d’accueil des  demandeurs d'asile sur l’île.

« Après deux ans de guerre, les Palestiniens ne pouvaient plus vivre en Syrie », a déclaré Yassin, expliquant pourquoi il a finalement emmené sa famille sur un bateau de réfugiés depuis la côte de Turquie en septembre dernier. « Les deux camps en guerre nous ont traités comme des ennemis. »

Mais ce n’est pas pour cette raison que Yassin a demandé l'asile.

Yassin sort tout à coup une multitude de documents médicaux ; certains de Syrie, d'autres avec des cachets officiels en grec. La jeune fille de Yassin, Noura, est atteinte de drépanocytose, de thalassémie et a un taux élevé de fer dans le sang.

« Ils ont fait des tests pour ma fille et nous avons obtenu les mêmes résultats qu’en Syrie », a-t-il expliqué. « La seule solution pour elle est la chirurgie. »

Tout le monde à  Kofinou reçoit seulement quarante euros (ainsi que dix euros pour chaque membre de la famille à charge) par mois. Des repas emballés sont livrés par une entreprise locale, bien que beaucoup se plaignent de la qualité médiocre. Ils sont libres d'aller à l'extérieur, bien que le centre soit implanté au milieu des plantations d’oliviers et des champs, à peu près à vingt-cinq kilomètres de Larnaca, la ville la plus proche. Les liaisons de transport sont limitées.

Un rapport de la Base de données sur l'asile (AIDA) récemment mis à jour a également noté que « les personnes suscitant des préoccupations sont réticentes à se déplacer dans le centre de Kofinou, alors qu’ils considèrent les conditions de vie insatisfaisantes », tandis que la grande majorité de ceux qui choisissent de vivre à l'extérieur ne « bénéficient d’aucun accès à un soutien de l'Etat ». Les résidents de Kofinou peuvent, selon la loi, rester en centre d’accueil pour un maximum de huit ans.

Mathis Polydorou, responsable du service d’asile de l'île, dit que Kofinou est un excellent exemple de politique d'accueil.

« Kofinou correspond aux critères », a-t-il déclaré à Middle East Eye dans son bureau de Nicosie, ajoutant que le centre est financé par la Commission européenne et correspond aux « normes spécifiques » énoncées par l'Union européenne. Il a également reçu des fonds de l'Union européenne pour accroître la capacité d’accueil à quatre cents, dit-il, cinq fois sa taille originale. « Le système est suffisant. »

En Europe, chaque Etat est tenu de fournir un minimum, et le plus souvent, ont des normes communes pour les arrivées. Mais on peut se demander si Kofinou a le même niveau d’accueil que les pays de destination prisés comme la Suède et l'Allemagne, où les réfugiés suivent des cours de langues subventionnés par l'Etat et des sessions d'intégration-orientation. Dans Kofinou, Abu Abed, père de quatre enfants, se plaint que ses fils ont reçu des manuels grecs « de haut niveau » dans une école publique à proximité. « [Mon fils] va à l'école et s’y sent absent ... pendant que tout le monde parle le grec », a-t-il dit. « Il déteste l'école maintenant. »

Pour beaucoup de réfugiés du bateau, Kofinou était plus une nécessité qu’un choix - un rite de passage en l'absence de tout autre

Bien qu'ils n’aient jamais voulu venir à Chypre, certains des réfugiés ici pensent qu'ils ont fait le bon choix en demandant l'asile. L'alternative était soit un statut temporaire sur l'île, soit faire appel à des passeurs pour essayer de rejoindre l'Europe continentale.

Omar, Palestinien Syrien de 27 ans qui a fui le pays pour échapper à la possibilité d'une deuxième mobilisation militaire, en est venu à croire qu’il aurait « perdu du temps sans asile ».

« J’ai besoin d’un statut. Ici, peut-être que je peux avoir un avenir - obtenir un emploi et continuer mes études ? », s’interroge-t-il. « Si je peux rendre visite à mes parents [déjà en Europe], c’est bien pour moi. Ce sont des temps difficiles à Chypre maintenant, mais je sens que je peux faire quelque chose pour moi ici. »

Yassin, au contraire, se sent jour après jour plus soucieux au sujet de sa décision.

« Parfois, on dirait que ça aurait été mieux de ne pas avoir demandé l’asile », a-t-il dit. « Je veux remercier le gouvernement. Mais que vais-je faire si je perds ma fille, parce qu'ils ont été lents et n’ont pas tenu beaucoup de leurs promesses ? »

Ce sont des témoignages après la traversée en bateau. Mais dans le sillage de la migration sans précédent aux frontières de l'Europe, qui a déjà coûté la vie à plus de 1 700 personnes en Méditerranée cette année, la politique migratoire de l'Union européenne a plongé dans la crise.

Le débat et la discussion autour de la réponse de l'Europe à la crise en Méditerranée ont souvent été centrés sur la recherche et le sauvetage. Toutefois, en novembre de l'année dernière, le Conseil européen sur les réfugiés et les exilés (ECRE) a mis en garde : « Les scènes dramatiques en Méditerranée s’ajoutent à la longue liste des défis auxquels les Etats membres de l'Union européenne sont confrontés s’agissant de la construction et de l'entretien de systèmes d’asile justes et efficaces ». Ces défis - loin de la tragédie qui se déroule en mer - ont seulement augmenté. Les souhaits d'un système commun d'asile ou d'un mécanisme uniforme pour faire face aux nouveaux arrivants, ainsi que le partage des responsabilités entre les Etats membres, ont tous refait surface.

Andrea Stocchierro, responsable de la politique au réseau italien d'ONGs catholiques, FOCSIV, dit que tandis que l'ordre du jour complet de la Commission européenne sur la migration, dont le lancement est prévu en mai, « vise à améliorer l'harmonisation des politiques nationales d'immigration », d’anciens problèmes vont y faire obstacle. Cela pourrait avoir un impact sur l'ouverture de « corridors humanitaires », voies légales en Europe via le traitement à distance des demandes d'asile ou des programmes de réinstallation, dit-il.

« Par exemple, [la responsable pour les Affaires étrangères et de la politique de sécurité Federica] Mogherini et son équipe veulent créer des corridors humanitaires et donner aux demandeurs d'asile [dans des pays comme l'Egypte] la chance de venir en Europe. Mais ils rencontrent des problèmes parce que de nombreux Etats membres ne sont pas ouverts aux programmes de réinstallation », a déclaré Andrea Stocchiero à MEE à Rome.

« Il y a probablement d'autres personnes à la Commission [européenne] qui tentent de trouver un équilibre entre la sécurité et la possibilité d'ouvrir des canaux réguliers. Mais la décision finale n’appartient pas aux commissaires – la compétence appartient aux gouvernements nationaux. Ils ont le pouvoir de créer des voies régulières ».

Les Etats membres de l'Union européenne ont également commencé à réinterpréter leurs obligations en réponse au record des flux migratoires.

Le règlement de Dublin indique comment les Etats membres devraient prendre les empreintes digitales et enregistrer les arrivées sur la base de données EURODAC. Une fois qu'un demandeur d'asile est traité dans un pays, il ne peut pas demander l'asile ailleurs. Si un demandeur d'asile tente de le réclamer ailleurs, après prise des empreintes digitales, il peut être renvoyé dans le premier pays d'arrivée.

Les Etats membres auraient discuté des lignes directrices pour « la prise d’empreintes digitales [avec] l'utilisation d'un degré proportionné de coercition », selon Statewatch. Dans le même temps, certains pays eux-mêmes évitent la prise d’empreintes digitales, soi-disant pour renvoyer la balle à d'autres Etats membres. L'Italie est souvent désignée comme un pays agissant ainsi. Un rapport récent du Foreign Policy a même affirmé que cela pourrait ouvrir la porte à des militants de Daech - un argument de plus en plus populaire chez l'extrême droite en Europe.

L'avenir pour Aly, un plombier de 43 ans originaire de Homs, ainsi que pour sa femme et ses trois enfants, est loin d'être assuré, car il a été contraint de fournir des empreintes à son premier point d'arrivée après avoir traversé du Maroc à Melilia, l'une des deux enclaves espagnoles sur la côte nord-africaine, et vers l'Espagne.

Aly dit qu'il a été « forcé » de donner ses empreintes digitales ayant été menacé de détention par la police espagnole s’il ne s’exécutait pas.

« Le gouvernement espagnol ne se soucie pas des réfugiés et les gens souffrent beaucoup en essayant d'obtenir leurs droits et le permis de résidence », a déclaré Aly à MEE depuis un centre de la Croix-Rouge en Belgique, expliquant sa décision de se diriger vers un autre pays européen. D'autres réfugiés dans le même centre interviewés par MEE ont raconté comment ils avaient traversé l'Italie sans donner d’empreintes digitales.

Judith Sunderland, directrice de recherche à Human Rights Watch en Europe, estime que beaucoup de ces discussions politiques se résument à un mot apparemment plus en plus utilisé dans les réunions de l'Union Européenne, comme au sommet extraordinaire de la semaine dernière sur la crise en Méditerranée : responsabilité.

« Vous pouvez voir, même en lisant simplement les conclusions du sommet extraordinaire de la semaine dernière, la réticence des Etats membres de l'Union européenne d'accepter la responsabilité ... à l'égard de personnes qui fuient la persécution et la guerre, des gens ayant besoin d'une protection internationale », a-t-elle dit à MEE. « Et cette réticence se joue tous les jours aux frontières terrestres de l'Union européenne, où nous voyons des barrières s’ériger, des refoulements, de mauvais traitements - et nous le voyons dans la réticence de longue date à sortir et sauver des vies en Méditerranée. »

« C’est une chose de sauver la vie des gens," a dit Judith Sunderland, « mais c’en est une autre de les faire débarquer ensuite et d’avoir la responsabilité du traitement de leurs demandes de protection internationale, ou de traiter leur expulsion. »

Attendant en Belgique, mais au risque d’un possible retour en Espagne, Aly est amer et incertain quant à l'avenir.

« Tout le monde rêve d’aller en Europe, mais la réalité est totalement différente », a-t-il dit, en avouant qu'il a déboursé 14 000 dollars après avoir quitté la Syrie pour finalement être « déçu ».

« L'Europe est un faux rêve. Nous ne devrions pas le poursuivre. »

D’Etat à Etat, la politique de migration européenne peut sembler prometteuse, confuse ou tout simplement infiniment complexe. Mais depuis un préfabriqué dans un centre d'accueil dans la campagne chypriote, Aly Mohamed, un autre Palestinien Syrien dans Kofinou, dit que cela ressemble seulement à une illusion. Il voit ses expériences à Kofinou comme loin de l'idéal pour lequel il a fait face à la mort.

« Nous avons entendu parler de “l’Europe“, mais nous ne l'avons pas trouvée ici », a-t-il dit. « Ici, ils ne permettent même pas que nous vivions dans une pièce à moins qu’ils ne nous en donnent la permission. »

« Nous avons pris le risque de quitter la Syrie pour vivre. Ce que nous avons trouvé ici était plutôt une illusion. »

Cet article comprend des rapports de Mahmoud El-Sobky à Bruxelles

Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.