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« Saleh était tout » : le parti de l’ex-président yéménite divisé deux ans après sa mort

Autrefois la plus grande force politique du Yémen sous la direction d’Ali Abdallah Saleh, le Congrès général du peuple est aujourd’hui plus divisé que jamais
Tarek Saleh (à gauche), neveu de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, est le dirigeant de l’un des trois groupes issus du parti de son oncle après son décès en 2017 (Mohamed Elaasar/MEE)
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SANAA, Yémen

Deux ans après sa mort, le parti de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh s’est désintégré en petits groupes aux allégeances variées.

Saleh, qui a dirigé le Yémen pendant 33 ans, a fondé le Congrès général du peuple (CGP) en 1982 et il l’a dirigé jusqu’à son décès en 2017.

Le CGP était le plus grand parti au Yémen sous la direction de Saleh. Cependant, la révolution yéménite contre Saleh en 2011 et la guerre civile qui s’est ensuivie ont provoqué la division du parti.

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Après avoir confié le pouvoir à son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, en février 2012, Saleh a rallié les adversaires de son parti, les Houthis (également connus sous le nom d’Ansar Allah), dans leur mouvement de protestation et d’insurrection qui a pris le contrôle du Yémen début 2015.

La prise de Sanaa a contraint Hadi à fuir sa ville natale d’Aden en février 2015 avec un certain nombre de dirigeants du CGP.

Un mois plus tard, l’Arabie saoudite a mené une coalition de pays arabes soutenue par l’Occident pour restaurer le gouvernement de Hadi. Dans le même temps, Hadi a fui le Yémen par bateau et vit désormais en exil dans la capitale saoudienne, Riyad.

Le CGP s’est alors scindé entre les partisans de Saleh à Sanaa et les partisans de Hadi à Aden.

Pendant deux ans, cette division a perduré, jusqu’à ce que Saleh se retourne contre ses anciens alliés houthis, ce qui a conduit à son assassinat le 4 décembre 2017. Depuis lors, le CGP a connu de nouvelles fractures et de nouveaux changements.

Trois groupes

Au lendemain de la mort de Saleh, son neveu Tarek a fui à Aden, divisant par là le CGP en trois groupes : les pro-Houthis, les pro-Hadi et les pro-Tarek.

Même si ses anciens partisans ont désormais diverses allégeances, leur fidélité envers l’ancien président assassiné demeure grandement intacte.

« Saleh était loyal envers le pays. Il n’était pas un mercenaire de l’Arabie saoudite ou de tout autre pays étranger et nous adhérons toujours à ses valeurs et ses principes », déclare un membre du CGP à Middle East Eye sous couvert d’anonymat en raison de craintes pour sa sécurité dans la capitale yéménite sous contrôle houthi.

« Il n’était pas un mercenaire de l’Arabie saoudite ou de tout autre pays étranger et nous adhérons toujours à ses valeurs et ses principes »

- Un membre du CGP

Saleh avait mis en garde les membres du CGP contre le « danger de l’Arabie saoudite », ajoute-t-il. « L’Arabie saoudite est un vieil ennemi du Yémen [qui] œuvre à diviser les Yéménites ».

Lorsque la coalition dirigée par les Saoudiens est intervenue au Yémen en mars 2015 afin de reprendre la ville de Sanaa aux Houthis, Saleh a combattu aux côtés des rebelles mais la coalition s’est abstenue de viser l’ancien dirigeant yéménite.

Cette tactique a semblé payer lorsque Saleh a fait volte-face il y a deux ans. Toutefois, selon le membre du CGP à Sanaa, Saleh a fait une grave erreur en annonçant sa loyauté à la coalition, cela lui a coûté la vie et a divisé davantage le parti.

« Ce fut cette erreur de Saleh qui a conduit à sa chute. Il continue toutefois d’être un leader qui nous inspire », déclare-t-il.

La désintégration du parti est regrettée par certains de ses membres. À Sanaa, beaucoup d’entre eux n’ont jamais soutenu les Houthis ni la coalition, mais dissimulent leur opposition et leur répugnance en raison de craintes pour leur sécurité.

Soutien des Émirats arabes unis

Dans le sud-ouest de Sanaa, les choses sont différentes.

Lorsque Tarek Saleh a fui dans le sud, il a établi une armée personnelle dans la ville portuaire de Mocha, avec l’aide des Émirats arabes unis (EAU).

Les liens de la famille avec les Émirats arabes unis ne se résument néanmoins pas à Tarek. Ahmed Ali Saleh, le fils d’Ali Abdallah Saleh, était l’ambassadeur yéménite aux EAU entre 2013 et 2015. Il vit toujours aux Émirats et continue de soutenir des éléments du CGP au Yémen.

« Saleh était un grand dirigeant et nous nous sommes promis de ne pas le trahir. En revanche, nous ferons de notre mieux pour le venger », déclare Abdulraqeeb al-Kenani, un combattant aux côtés de Tarek Saleh.

« Lorsque Saleh s’est rendu compte que les Houthis étaient contre le Yémen, il nous a dit de les combattre », ajoute-t-il.

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« Il a été tué du fait de cette déclaration, alors nous suivons la voie de Saleh en combattant les Houthis. »

Sous la direction de Saleh, Kenani a combattu aux côtés des Houthis sur la côte ouest. Aujourd’hui, en revanche, il combat le mouvement aligné sur l’Iran et en a une opinion amère.

« Saleh aurait pu garder le silence et rester à Sanaa, et les Houthis ne lui auraient pas fait de mal. Il ne pouvait toutefois pas regarder les Houthis détruire le pays alors il a pris position et l’a payé de sa vie. »

Ali Abdallah et les Houthis ont toujours semblé être une curieuse association. Entre 2004 et 2010, Saleh a mené six batailles contre les Houthis dans la ville de Saada, dans le nord-ouest du Yémen.

Le fondateur du mouvement houthi, Hussein al-Houthi, a été tué pendant l’une de ses campagnes, faisant de Saleh un ennemi à vie du groupe.

Les Houthis ont également participé à la révolution de 2011 contre Saleh. Mais lorsque les circonstances sur le terrain ont évolué, ils se sont unis contre Hadi et ses forces soutenues par les Saoudiens.

« Rester à Sanaa ne fait pas de vous un partisan des Houthis », constate Kenani. « De nombreux membres du CGP n’osent pas fuir, alors ils flattent les Houthis pour rester en vie. »

Le Yémen « libéré » par les Saoudiens 

Un autre groupe issu du CGP est basé en Arabie saoudite. Il s’agit de partisans de Hadi et de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui est intervenue pour le rétablir au pouvoir, et ils estiment que Riyad a admirablement mené ses tentatives de soutien au président yéménite.

« L’armée yéménite n’a pas su libérer le moindre gouvernorat des Houthis, mais lorsque la coalition menée par l’Arabie saoudite est intervenue, elle a libéré de nombreux gouvernorats », affirme à MEE Ghamdan Ibrahim, un membre du CGP dans la ville de Ta’izz, dans le centre du pays.

« Personne ne peut nier le rôle de l’Arabie saoudite dans la guerre au Yémen. S’ils se retirent, les Houthis prendront le contrôle de l’ensemble du pays. »

« Les membres du CGP ne peuvent plus se réunir autour de la même table. La division est profonde »

- Fadhl Mohammed, chroniqueur politique

Ibrahim déclare que les Houthis sont son principal ennemi depuis qu’ils ont mené un coup d’État contre le gouvernement de Hadi à Sanaa en 2014.

« Ils se sont emparés illégalement du pays, les combattre devrait donc être une priorité », estime-t-il.

Ibrahim critique en outre le fait que Tarek Saleh n’apporte pas son soutien à Hadi, et cherche à la place à obtenir du soutien pour lui-même.

« La division est dû à l’absence d’un dirigeant unique pour le parti. J’espère que Tarek et tous les autres groupes annonceront leur loyauté à Hadi. »

Hadi était le vice-président et le secrétaire général du parti jusqu’en novembre 2014, lorsqu’il a été remplacé par Aref al-Zoka, qui a plus tard été assassiné au côté de Saleh.

Le CGP « est mort avec Saleh »

Pour Fadhl Mohammed, professeur de psychologie et chroniqueur de l’évolution de la situation au Yémen, le CGP est mort avec Saleh.

« Le CGP, c’était Saleh. Il n’y avait aucun système au sein du parti, Saleh était tout. Les autres n’étaient que des disciples. »

Il estime que les factions du CGP se sont avérées parfaitement incapables de se rassembler sous la direction unique de tout autre homme qu’Ali Abdallah Saleh.

« On peut voir des combattants du CGP à Sanaa combattre des membres du CGP dans le sud, ils se tirent dessus dans les batailles », indique-t-il.

« Les membres du CGP ne peuvent plus se réunir autour de la même table. La division est profonde. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.