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Un Syrien a quitté la Turquie pour rentrer chez lui. Il a tout perdu

Écoutant les appels de l’opposition turque à rentrer chez lui, Taha Taqtawi est reparti à Idleb. Mais il a vu sa femme et ses proches mourir dans une frappe d’artillerie peu de temps après
Taha Taqtawi le jour de son mariage, le mois dernier. Une semaine plus tard, sa femme, sa sœur et sa mère étaient mortes (MEE)
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ISTANBUL, Turquie

Depuis trois ans, le principal parti d’opposition turc exhorte les réfugiés syriens à rentrer dans leur pays, affirmant que le pays rongé par la guerre civile est désormais un lieu relativement sûr.

Après avoir passé cinq ans en Turquie, Taha Taqtawi a entendu ces appels en 2019. Il est reparti à Idleb, dernière enclave de l’opposition, qui fait l’objet d’attaques aériennes et d’artillerie sporadiques du gouvernement syrien et des Russes.

Fin juillet, Taqtawi a perdu sa jeune épouse Maryam Barakat, sa mère et sa sœur, toutes trois tuées dans un bombardement. Blessé lui aussi, il s’est retrouvé dans le coma et lutte pour rester en vie.

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 « Il voulait devenir pharmacien », confie son père Muhammad à MEE dans un message vocal.

Il n’avait pas eu l’occasion de poursuivre ses études en Syrie, mais ce ne fut pas le cas non plus en Turquie, puisqu’il a dû travailler pour survivre après son arrivée dans le pays en 2015. Il n’avait alors que 18 ans.

Taha Taqtawi a fait tous les boulots qu’il trouvait, souvent dans des conditions difficiles, sans la moindre assurance et en étant payé moins que le salaire minimum.

« Il a rencontré de nombreuses difficultés financières en Turquie. Il n’avait rien à manger les deux premiers mois, hormis du pain », raconte Muhammad.

« Il a travaillé dans une usine à Bursa, le salaire n’était pas régulier et parfois retenu par le propriétaire. »

Retour en Syrie

Quatre ans plus tard, rentrer en Syrie, poursuivre ses études et servir son pays semblaient à Taqtawi une meilleure option que se faire exploiter au travail en Turquie.

En 2019, il est rentré dans sa ville natale, située dans une zone de désescalade conformément à l’accord de 2018 entre la Turquie et la Russie.

​​​​​​​Maryam Barakat a posté une photo de son alliance sur les réseaux sociaux. Au-dessus, on peut voir cette même alliance sur son cadavre (MEE)
​​​​​​​Maryam Barakat a posté une photo de son alliance sur les réseaux sociaux. Au-dessus, on peut voir cette même alliance sur son cadavre (MEE)

« Il est allé à l’université. Il allait devenir analyste médical », poursuit Muhammad.

Maryam Barakat, sa future femme, aimait tellement son pays qu’elle n’avait jamais envisagé de partir. Elle a commencé ses études à l’université d’Idleb et elle est devenue sage-femme.

« Elle était joyeuse, pleine d’énergie, passionnée par son travail et quelqu’un de bien », déclare sa mère Fatima au téléphone depuis sa ville de Jabal al-Zawiya, au sud d’Idleb.

Pendant ses études, Maryam Barakat a travaillé à l’hôpital Orient et après avoir obtenu son diplôme cette année-là, elle a travaillé comme bénévole à l’hôpital Save a Soul. « Aider les autres la rendait heureuse », ajoute Fatima.  

« Je suis très clair. Ils se sont réfugiés chez nous. Ils veulent être en sécurité. Nous ne pouvons pas leur dire de repartir d’où ils viennent »

– Recep Tayyip Erdoğan

Taha et Maryam se sont rencontrés à l’université d’Idleb. Ils étaient si amoureux qu’ils ont décidé de se marier et de commencer une nouvelle vie dans leur pays, malgré l’escalade des tensions dans la région.

Samedi 10 juillet, ils se sont mariés chez eux. Les seuls invités étaient des membres de la famille proche car toute foule est susceptible d’être visée par les forces gouvernementales, la Russie ou tout autre groupe armé.

Une semaine seulement après le mariage, le couple était chez lui en train de se préparer pour l’Aïd al-Adha.

Vers 22 h 30, un bombardement – des Russes ou du gouvernement – a frappé leur maison, mettant fin à leur union. Seize personnes se trouvaient dans la maison, beaucoup pour féliciter le couple. Plusieurs ont été blessées.

Taha est désormais sorti du coma, mais il demeure hospitalisé dans la province de Hatay en Turquie.

« Les Syriens doivent partir »

Taha Taqtawi figure parmi les 419 000 Syriens ayant quitté la Turquie pour rentrer au pays depuis décembre 2019.

Il perd sa femme, sa mère et sa sœur au moment même où le principal parti d’opposition turc clame haut et fort que les « Syriens doivent partir ».

Dans une vidéo publiée fin juillet, Kemal Kılıçdaroğlu, chef du Parti républicain du peuple (CHP), a mis en garde le gouvernement contre les réfugiés qui commencent selon lui à menacer la sécurité nationale.

Il a promis que le CHP renverrait tous les Syriens dans leur pays si son parti arrivait au pouvoir lors des prochaines élections, niant tout racisme dans cette initiative.

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En réaction, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, dirigeant du Parti de la justice et du développement (AKP), a affirmé : « Je suis très clair. Ils se sont réfugiés chez nous. Ils veulent être en sécurité. Nous ne pouvons pas leur dire de repartir d’où ils viennent. »

La Turquie accueille actuellement 3,8 millions de Syriens, sans compter les 650 000 qui sont nés là-bas.

On estime qu’avec les Syriens sans papiers, le total est proche des 5 millions. Le pays accueille également des réfugiés d’autres nationalités : Irakiens, Arméniens et Afghans.

Kılıçdaroğlu n’a pas défini de feuille de route pour le retour des Syriens. MEE a tenté de contacter deux hauts responsables du CHP. L’un d’entre eux a ignoré notre demande, tandis que l’autre a répondu ne pas être disponible.

La promesse de renvoyer les Syriens chez eux a suscité un grand débat dans le pays. Sur les réseaux sociaux, ont fleuri des hashtags tels que « il est temps pour vous de partir » et « cette visite a assez duré », en référence au « statut de protection temporaire » accordé aux Syriens par le gouvernement.

Autre hashtag populaire : « stop à l’invasion silencieuse », qui allègue qu’un changement démographique a lieu en Turquie. Le journal Sözcü, connu pour sa position anti-réfugiés, a rapporté l’année dernière que le nombre moyen d’enfants par femme était de 5,3 chez les Syriennes contre 1,76 chez les Turques.

L’opposition prétend également qu’Erdoğan a accordé la nationalité turque à des dizaines de milliers de Syriens dans l’espoir qu’ils voteraient AKP en retour.

Remarques incendiaires 

La colère et la suspicion envers les Syriens se manifeste également à l’échelon local.

Lütfü Savaş, maire CHP de Hatay, ville frontalière de la Syrie, a déclaré que dans certains quartiers, les Syriens pourraient remporter les élections locales si on leur accordait le droit de se présenter et de voter.

« Il y a trois fois plus de Syriens que de Turcs à Hatay. Ils vont tenter de nous diriger une fois qu’ils auront pris racine ici », prédit-il.

À Idleb, un groupe de femmes tient une bannière qui résume la courte vie de Maryam Barakat (Twitter)
À Idleb, un groupe de femmes tient une bannière qui résume la courte vie de Maryam Barakat (Twitter)

En conférence de presse le 27 juillet, Tanju Özcan, maire CHP de Bolu (petite ville dans la région de Marmara), a annoncé : « Nous allons facturer aux Syriens dix fois plus pour l’eau et les ordures ménagères. Nous voulons les voir partir. Je n’ai pas le pouvoir de les chasser de la ville. Envoyons-les ailleurs. »

À la suite de ses déclarations, certains réfugiés ont signalé avoir été agressés verbalement. Mais si les remarques d’Özcan ont trouvé un certain écho sur les réseaux sociaux, elles irritent d’autres membres du CHP.

Sur Twitter, le chef adjoint du parti Mehmet Bekaroğlu a déclaré que les commentaires d’Özcan étaient une atteinte à la Constitution et alimentaient la haine.

Toujours fin juillet, Arzu Sabancı, membre de l’influente famille qui détient une part majeure de plusieurs secteurs de l’industrie turque, a partagé une publication sur Instagram, laquelle dit : « Je ne veux pas de réfugiés dans mon pays. Stop à l’invasion silencieuse. S’ils peuvent voyager pour célébrer l’Aïd, cela signifie qu’ils sont en sécurité là-bas. »

Sabancı faisait référence au fait que certains Syriens avaient été autorisés à franchir la frontière pour passer l’Aïd dans leur pays avant de revenir en Turquie, bien que leur nombre ait été estimé à seulement 21 500.

« Impossible de les renvoyer »

Malgré les appels au rapatriement, les accords internationaux et les lois turques requièrent que le pays soit totalement sûr avant de pouvoir y renvoyer définitivement les réfugiés.  

« Légalement, il est impossible de les renvoyer car la Syrie n’est pas sûre du tout », explique à MEE Abdullah Resul Demir, qui est à la tête de l’International Refugee Rights Association, basée à Istanbul.

« La Russie, le régime, le PYD [Parti de l’union démocratique, syro-kurde], Daech [État islamique] et bien d’autres groupes armés continuent à tuer, à kidnapper des gens. Il n’y a pas d’infrastructure, de structures éducatives et plus important encore, pas de sécurité. La loi nationale et les accords internationaux requièrent que le territoire soit totalement sûr et habitable. » 

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 Pour étayer leurs arguments, Kılıçdaroğlu et d’autres membres de l’opposition citent la déclaration du président syrien Bachar al-Assad selon laquelle la guerre est terminée et les réfugiés syriens devraient rentrer.

Cependant, comme le montre le sort de Taqtawi et Barakat, le bombardement de civils se poursuit. 

Les médias locaux rapportent par ailleurs que le gouvernement a visé Deraa malgré les accords. De leur côté, les habitants de Raqqa signalent subir des coupures d’électricité et d’eau, sans compter qu’ils vivent dans des maisons endommagées.

« L’appel d’Assad ne veut rien dire du tout. Un accord international doit garantir la sécurité de la population. Alors, ils pourront rentrer », estime Demir.

Si l’opposition turque prétend que les Syriens sont source de chômage, le gouvernement défend l’idée qu’ils contribuent à l’économie en prenant les « postes les plus difficiles et inintéressants ».

Pour le président de l’International Refugee Rights Association, « la Turquie a besoin d’une meilleure politique d’intégration car ces gens sont les boucs émissaires de la détérioration de la situation économique ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.