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« Kais Saied veut effacer l’histoire ! » : les Tunisiens partagés sur la date de commémoration de leur révolution

Ce vendredi 14 janvier, de nombreux Tunisiens manifesteront pour dire leur désaccord avec le chef de l’État, qui a décidé en décembre de commémorer la révolution le 17 décembre, en hommage aux événements de Sidi Bouzid
Les Tunisiens protestent contre la décision du président Kais Saied de prolonger la suspension du Parlement, l’accusant de porter un nouveau coup à la démocratie naissante du pays, le 17 décembre 2021 à Tunis (AFP/Fethi Belaid)
Les Tunisiens protestent contre la décision du président Kais Saied de prolonger la suspension du Parlement, l’accusant de porter un nouveau coup à la démocratie naissante du pays, le 17 décembre 2021 à Tunis (AFP/Fethi Belaid)
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TUNIS, Tunisie

Malgré le couvre-feu et l’interdiction de rassemblement instaurés officiellement pour lutter contre la propagation du coronavirus en Tunisie, plusieurs partis politiques et mouvements sociaux ont insisté pour manifester le 14 janvier afin de dénoncer « l’autocratie » du président de la République Kais Saied

Pourtant, depuis 2012, à cette date – qui marque la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali –, les Tunisiens avaient l’habitude de célébrer l’anniversaire de la révolution. 

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Or le chef de l’État, qui s’est arrogé les pleins pouvoirs en juillet, a pris la décision d’attribuer la date du 17 décembre à la commémoration de la révolution tunisienne, date à laquelle le marchand ambulant Mohamed Bouazizi s’était immolé par le feu à Sidi Bouzid en 2011.

« Le 17 décembre est le jour de la fête de la révolution et pas le 14 janvier, comme cela avait été annoncé en 2011 », a déclaré Kais Saied en marge d’un conseil ministériel, début décembre. « Car c’est à Sidi Bouzid qu’a eu lieu le déclenchement de la révolution. »

Le chef de l’État avait promis après son élection en 2019 de proclamer cette date fête nationale, et de « déployer ses efforts pour réaliser les revendications des habitants de la région ».

« Cette date doit être un jour férié, une fête nationale », avait-il déclaré, sous les applaudissements et les youyous de la foule, lors d’une célébration de la révolution à Sidi Bouzid.

« Une sorte de reconnaissance »

« C’est une sorte de reconnaissance pour Sidi Bouzid et pour toutes les régions intérieures de la Tunisie », déclare à Middle East Eye Sami Nasri, journaliste reporter d’images originaire de Sidi Bouzid et basé à Tunis. 

« La symbolique de la date est importante. Car le 17 décembre, la région était seule contre Ben Ali, et ses habitants ont été sauvagement réprimés par la police. En maintenant le 14 janvier comme anniversaire, les autres gouvernements avaient renié le militantisme de la région », estime-t-il.

Attaché à sa région, Sami Nasri assure que « ses habitants veulent la décentralisation ».

« Ce changement de date n’a aucun sens, car logiquement, la date de la commémoration de la révolution doit être associée au résultat, à savoir la fuite de Ben Ali »

- Bechir Hidri, instituteur retraité à Sidi Bouzid

« Ils veulent profiter des mêmes services sanitaires, scolaires et de la même qualité de vie que dans la capitale, et cela implique aussi les dates nationales. »

Sidi Bouzid fait partie, avec Kairouan et Kasserine, des gouvernorats les plus pauvres du pays. Ces gouvernorats du centre-est enregistrent le taux le plus élevé de pauvreté, avec une moyenne de 29,3 %, selon une récente étude de l’Institut national de la statistique (INS).

En 2011, le taux de chômage des diplômés à Sidi Bouzid était de 48 %. Bechir Hidri, instituteur retraité à Sidi Bouzid et frère d’un « martyr de la révolution », raconte à MEE : « Mon frère est sorti protester et a donné sa vie, bien qu’il ne manquât pas d’argent et qu’il ait suivi des études supérieures à l’étranger. Mais il est tout de même sorti contester les conditions de vie déplorables. »

Pour lui, « ce changement de date n’a aucun sens, car logiquement, la date de la commémoration de la révolution doit être associée au résultat, à savoir la fuite de Ben Ali. Par ailleurs, chez nous [à Sidi Bouzid], on avait l’habitude de fêter la révolution le 17 décembre et le 14 janvier. À quoi bon faire ce changement ? »

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En effet, à Sidi Bouzid, et à l’exception des autres gouvernorats, le 17 décembre est depuis la révolution, selon une décision régionale consensuelle, un jour férié. Tous les établissements publics, scolaires et autres sont fermés, pour fêter le déclenchement de la révolution. »

« C’est une sorte de reconnaissance individuelle, d’une manière orpheline. Mais les Sidibouzidis souhaitent partager la commémoration de la révolution avec tous les Tunisiens », confie Sami à MEE.

« Ingratitude »

Bechir Hidri ne partage pas cet avis. Pour lui, la révolution doit se fêter à l’échelle nationale car elle « incarne l’aboutissement de tout un processus, qui a démarré le 17 décembre et a pris fin le 14 janvier, avec la participation de toutes les régions. »

« N’oublions pas la grande mobilisation, le 12 décembre à Sfax par exemple, ou les manifestations à Kasserine ou à Tunis. Notre implication, tous ensemble, chacun à sa date, a mené au résultat escompté, la chute du régime de Ben Ali. Sans la contribution des autres régions, les soulèvements à Sidi Bouzid n’auraient peut-être pas abouti. Même les événements du bassin minier à Gafsa en 2008 y ont contribué », dit-il en référence à l’important mouvement de revendications socio-économiques qui avait agité la région.

« On s’est déjà accordés pour que la révolution soit appelée ‘’17-14’’ [17 décembre-14 janvier]. Puis Saied a convenu de la célébrer le 17 décembre », regrette Rafik, employé à la banque. 

« Pour moi, [supprimer le 14 janvier], c’est fermer les yeux sur cette date importante à laquelle la tête du régime dictatorial a fui le pays. Et c’était à la demande du peuple qui a scandé ‘‘Dégage !’’ devant le ministère de l’Intérieur, le 14 janvier. »

Le trentenaire estime que Kais Saied fait preuve d’« ingratitude » envers toutes les personnes qui sont sorties par milliers à Tunis et dans les autres régions. 

« Tout ce qu’il nous reste comme symbolique et sentiment d’appartenance à cette patrie, [Kais Saied] nous l’a enlevé »

- Nadia, étudiante

« Une ingratitude envers tous les Tunisiens qui sont restés debout pour le pays, en créant des comités de sécurité pour garder leurs quartiers, leurs biens et ceux de leurs voisins, alors que l’insécurité régnait les jours suivants le 14 janvier. Ce n’est pas une bonne idée d’effacer cette date de l’histoire de notre pays ! »

Bechir Hidri le rejoint. « Kais Saied veut effacer l’histoire et la réécrire à sa façon. Déjà avec son [coup de force] le 25 juillet, il a effacé de la mémoire la fête de la République [sa proclamation le 25 juillet 1957]. Il en sera de même pour le 20 mars, le jour de l’indépendance, qui sera marqué par la fin de sa consultation nationale », explique-t-il en évoquant le référendum via questionnaire électronique soumis aux Tunisiens pour connaître les réformes qu’ils souhaitent voir adoptées.

La question de la date de commémoration de la révolution avait été débattue à l’Assemblée nationale constituante en 2011, lors de l’élaboration du préambule de la Constitution. Certains avaient même considéré que les étincelles de la révolution avaient démarré en 2008, lors des événements du bassin minier à Gafsa.

Les discussions houleuses, à l’époque, avaient conduit à un consensus sur l’intitulé : « La révolution du 17 décembre-14 janvier ».

Nadia, elle, se dit « indifférente » au sujet. « Le 17 décembre ou le 14 janvier, cela m’est égal. Mais dans ma tête, ça restera toujours le 14 janvier, car toute la Tunisie a été marquée par cette date et ses événements. »

« Personnellement, je n’ai aucun souvenir ou attache émotionnelle vis-à-vis du 17 décembre. Et puis, après onze ans, la mémoire collective de tout un peuple est liée à la date du 14 », assure à MEE l’étudiante en master de communication. « Tout ce qu’il nous reste comme symbolique et sentiment d’appartenance à cette patrie, [Kais Saied] nous l’a enlevé. » 

« Ce changement d’ère n’est pas dans son intérêt »

Pour Ali aussi, la date est « insignifiante ». 

« La date ne change rien, ce n’est qu’une formalité. Moi je suis pour une date entre les deux, soit le 1er janvier. Ça nous fera un jour férié de moins », ironise-t-il avant de prendre un ton sérieux. 

« Une ère a été enterrée, une autre l’a remplacée. Le seul changement qu’on a remarqué, c’est la dégradation de la situation socio-économique dans le pays après la décennie post-révolution. » 

Ali en impute la responsabilité à tous les politiques et responsables qui ont siégé à la tête de l’État. 

« Après onze ans, le peuple a compris que ce changement d’ère n’est pas dans son intérêt, mais dans l’intérêt de certaines personnes, qui en ont profité pour bénéficier des compensations et placer leurs proches (et alliés ou partisans) à des fonctions publiques », déplore le comptable à la retraite.

Pour Rafik aussi, le changement de la date de la révolution n’est pas une priorité. « Ce qui est fait est fait ! C’est la situation sociale et économique qui importe le plus actuellement. »

Il s’interroge, par ailleurs, sur toutes les rues et places nommées « 14 janvier » au lieu de « 7 novembre » (date à laquelle Ben Ali a pris le pouvoir en renversant Bourguiba) : « Va-t-on encore les changer ? Cela devient pathétique… »

Malgré les avis divergents, la célébration de la révolution a déjà eu lieu officiellement en Tunisie, le 17 décembre 2021. Le décret présidentiel avait été publié au Journal officiel et un jour férié a été observé.

À Tunis, l’avenue Habib-Bourguiba s’était retrouvée divisée entre, d’un côté, des partis et mouvements politiques pro-Kais Saied et, de l’autre, ses détracteurs, tous sortis manifester ou célébrer l’anniversaire. 

Certains ont déploré la forte présence de la police, qui a interdit à quelques-uns d’accéder à l’avenue Bourguiba. Issam Chebbi, secrétaire du parti al-Joumhouri et ancien opposant à Ben Ali, avait même déclaré dans les médias que « seuls les partisans de Saied [avaient] été autorisés à accéder à l’avenue, et traités comme des VIP. Ses opposants, eux, ont été réprimés ».

Kais Saied s’est contenté d’un communiqué dans lequel il a adressé ses vœux au peuple tunisien. Quelques jours auparavant, il avait annoncé sa feuille de route sur les réformes et les élections législatives.

Lors d’une conférence de presse, le 12 janvier, Hamma Hammemi, le secrétaire général du Parti des travailleurs (gauche), a estimé que « Kais Saied [voulait] falsifier l’histoire comme ses prédécesseurs, Ben Ali et Bourguiba, en changeant la date de la révolution ».

« Kais Saied était absent le 17 décembre et le 14 janvier, et n’a aucun lien avec le militantisme. »

Page Facebook de l’initiative « Citoyen contre le coup d’État » : « Notre rendez-vous avenue de la Révolution, le 14 janvier, à midi, pour commémorer la révolution et démasquer le coup d’État. »

Le mouvement Ennahdha (islamo-conservateur), dans un communiqué, a appelé « les Tunisiens à fêter la révolution du 17 décembre-14 janvier, en consécration des acquis des droits et libertés, dont le droit à manifester. Et contre la nouvelle dictature qui veut porter atteinte à la justice, tout en s’accaparant des symboles nationaux et négligeant les priorités des citoyens ».

Le mouvement rejette par ailleurs toute « instrumentalisation de la crise sanitaire à des fins politiques ».

La coordination des partis démocrates composant le parti al-Joumhouri, Ettakatol et le Courant démocrate, a maintenu sa décision de manifester vendredi 14 janvier. Pour Issam Chebbi, la décision d’interdire les rassemblements est « politique ».

« Le gouvernement a profité de la situation sanitaire pour priver les Tunisiens de leur droit de manifester », a-t-il déclaré pendant une conférence de presse conjointe.

Le parti Echâab (gauche), supporteur des décisions prises le 25 juillet, a annoncé qu’il allait respecter les mesures sanitaires et ne pas descendre dans la rue. Leila Hadded, députée et membre du mouvement Echâab, a déclaré dans les médias que « celui qui appelle à sortir le 14 janvier s’oppose à la santé des Tunisiens et non à Kais Saied ».