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À Sidi Bouzid, Kais Saied enterre la deuxième République

Dans son premier discours à la nation depuis le coup de force du 25 juillet, Kais Saied a esquissé depuis Sidi Bouzid, berceau de la révolution, les grandes lignes de son projet politique qui entend rompre avec la Constitution de 2014
Kais Saied s’adresse aux Tunisiens, à Sidi Bouzid, dans un discours diffusé à la télévision, le 20 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)
Kais Saied s’adresse aux Tunisiens, à Sidi Bouzid, dans un discours diffusé à la télévision, le 20 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)

Le choix du lieu n’est pas anodin. Pour sa première allocution au peuple depuis son coup de force du 25 juillet, Kais Saied a choisi le berceau de la révolution. C’est en effet à Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, que le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu, marquant le début d’une contestation qui allait emporter le régime de Zine el-Abidine Ben Ali.

Si les autorités ont décidé depuis dix ans de faire du 14 janvier un jour férié célébrant la révolution, à Sidi Bouzid, on ne reconnaît que le 17 décembre.

L’opposition des deux dates fait partie de la doctrine politique de Kais Saied, qui estime que la révolution, entendue comme l’insurrection populaire, a éclaté le 17 décembre et a été confisquée le 14 janvier quand la classe politique « professionnelle » s’est engagée dans la transition démocratique.

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C’est donc devant une foule en liesse que le chef de l’État a décidé de s’adresser à la nation, marquant une rupture avec ses prédécesseurs, qui avaient jusque-là privilégié des allocations filmées depuis les lieux du pouvoir à Tunis.

Le discours a été maintes fois interrompu par une assistance qui scandait des slogans tels que « Le peuple veut la dissolution du Parlement », « Le peuple est avec toi, président », « Le peuple veut la loi 38 » en référence à une loi votée en 2020 ouvrant la fonction publique aux chômeurs de longue durée, « Où sont les actes, Monsieur le Président ? » ou encore « La Tunisie est libre, Ghannouchi dehors ! ».

Prolongation de l’état d’exception

Durant plus de 45 minutes, Kais Saied a tenu un discours enflammé, haranguant une foule acquise à sa cause.

Il a instruit le procès de la classe politique qui a gouverné le pays durant la décennie écoulée. Sans jamais citer de nom, il a pointé la corruption et la mauvaise gestion.

Il a affirmé avoir respecté une Constitution taillée sur mesure pour ses adversaires. Il a conspué le Parlement, devenu selon lui le lieu de luttes, d’insultes, de violences ainsi qu’un marché où les voix s’achètent, citant le cas d’un amendement qui aurait été négocié à 140 000 dinars (42 000 euros) sans préciser de quelle loi il s’agit. Enfin, il a affirmé que la gestion catastrophique de la crise sanitaire avait précipité sa décision de recourir à l’article 80 qui l’autorise, « en cas de péril imminent menaçant la nation […] ou entravant le fonctionnement régulier des institutions », à prendre « les mesures requises par ces circonstances exceptionnelles ». 

Ses adversaires politiques ont été accusés de traîtrise, d’intelligence avec l’étranger et même de tentative de meurtre. Il a raillé une manifestation qui s’est tenue samedi devant le théâtre municipal de Tunis – haut lieu de la contestation depuis 2011 –, qualifiée de « pièce de théâtre mal mise en scène ».

Manifestation contre le président Kais Saied à Tunis, le 18 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)
Manifestation contre le président Kais Saied à Tunis, le 18 septembre 2021 (AFP/Fethi Belaïd)

Selon lui, les manifestants venus réclamer la fin de l’état d’exception ont reçu de l’argent. Il est même allé jusqu’à accuser des personnes ayant pris part à une manifestation à l’étranger – sans doute devant le consulat de Tunisie à Pantin, en banlieue parisienne – d’avoir été rétribuées par de l’alcool.

Même ses soutiens critiques n’ont pas été épargnés. Le président les a accusés de manquer de sincérité et les a rangés parmi les adversaires de la volonté populaire.

S’il n’a donné aucune modalité pratique pour les jours à venir, le président a esquissé sa vision. Sans surprise, il a prolongé l’état d’exception. Il a promis de nommer un nouveau chef du gouvernement dont les prérogatives seront déterminées par des dispositions transitoires.

Une nouvelle loi électorale sera aussi promulguée : elle prévoit que les élus soient responsables devant leurs électeurs.

Enfin, s’adressant aux Tunisiens et « au monde », il a promis que les dispositions constitutionnelles relatives aux droits et aux libertés resteraient intactes, confirmant implicitement une modification substantielle de la loi fondamentale.

Bien qu’il ait maintes fois répété son attachement au respect de la Constitution, sur la base de laquelle il a été élu, Kais Saied peut difficilement mettre en œuvre son projet sans prendre de grandes libertés avec ce texte

Le discours de Sidi Bouzid marque donc un tournant dans l’histoire de la révolution tunisienne et pourrait signer la fin de deuxième République.

Bien qu’il ait maintes fois répété son attachement au respect de la Constitution, sur la base de laquelle il a été élu, Kais Saied peut difficilement mettre en œuvre son projet sans prendre de grandes libertés avec ce texte.

En effet, toute révision constitutionnelle, y compris celle empruntant la voie référendaire, requiert la validation d’une Cour constitutionnelle, jamais mise en place – selon les dispositions transitoires de la Constitution de 2014, la Cour devait être instituée au plus tard un an après les élections législatives d’octobre 2014, mais le nouveau Parlement n’a pas pu respecter ces délais –, et d’un Parlement aujourd’hui gelé.

Des professeurs de droit constitutionnel proches du Palais rappellent que selon l’article 3, la souveraineté doit pouvoir passer par une consultation populaire. Mais cette lecture sélective faite par Kais Saied est contraire à l’article 146, selon lequel « les dispositions de la présente Constitution sont comprises et interprétées les unes par rapport aux autres comme une unité cohérente ».

Contre-pouvoirs institutionnels neutralisés

Par ailleurs, l’article 80 indique que les mesures exceptionnelles ont pour but de revenir dans les plus brefs délais au fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Il ne s’agit nullement de profiter de cet état pour transformer radicalement le régime politique.

Au-delà des considérations purement juridiques, ce discours donne une indication sur la conception de Kais Saied du pouvoir. En conspuant ses adversaires et même ses soutiens critiques, il exige de ses partisans un alignement absolu sur ses positions, considérées comme l’émanation de la volonté populaire.

En opposant le peuple du 17 décembre à celui du 14 janvier, il définit clairement son camp politique : celui qui rejette l’ensemble de l’édifice institutionnel et juridique qui a suivi la fuite de Ben Ali. Le président ne s’embarrasse pas de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie.

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Dans le cas du Parlement, il généralise les dépassements à l’ensemble des députés, contribuant à forger un antiparlementarisme qui a souvent fait le lit des régimes fascisants. Cette position peut difficilement être nuancée tant les troubles des dernières années sous l’hémicycle ont choqué les Tunisiens.

Alors que plusieurs ONG se disent préoccupées par les mesures liberticides prises depuis le 25 juillet, le désormais tout-puissant maître de Tunis réfute toute atteinte aux libertés. Il dit même qu’il s’est gardé de poursuivre ses opposants « même quand ceux-ci ont violé la loi et les mœurs ».

Cette position tend à montrer que les libertés chèrement acquises ne tiennent aujourd’hui que par le fait du prince. Et de fait, si l’on ne sait pas encore comment va s’organiser la nouvelle gouvernance, tous les contre-pouvoirs institutionnels sont aujourd’hui neutralisés.

Kais Saied sait qu’il continue à bénéficier d’un fort soutien populaire. Un récent sondage sur les intentions de vote en cas de présidentielle le crédite d’un fort taux d’opinions très positives : 72 % des personnes interrogées disent avoir confiance en lui et 90 % affirment qu’elles voteraient pour lui.

En opposant le peuple du 17 décembre à celui du 14 janvier, il définit clairement son camp politique : celui qui rejette l’ensemble de l’édifice institutionnel et juridique qui a suivi la fuite de Ben Ali

Mais cette adhésion est motivée par le rejet des gouvernants des dix dernières années et implique des attentes élevées.

Si la crise économique continue à s’aggraver ou si une nouvelle vague de COVID-19 embolise le système sanitaire, les Tunisiens pourront lui demander des comptes, surtout qu’il s’est octroyé tous les pouvoirs.

Par ailleurs, sa lutte contre la corruption et « le système » donne pour l’instant peu de résultats. Sur quatre députés actuellement en prison, deux – Yassine Ayari et Fayçal Tebbini – le sont pour diffamation, et les accusations de corruption et de trahison réitérées par le président ne se sont pour l’instant pas traduites en poursuites judiciaires.

Si beaucoup des citoyens qui ont assisté au discours du président à Sidi Bouzid l’ont acclamé, certains ont exigé des réponses concrètes à leurs problématiques, qui sont souvent d’ordre économique. Or, l’ancien enseignant de droit constitutionnel semble accorder une priorité absolue à la mise en place de son régime.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti