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Tunisie : pourquoi s’étonner du coup d’État ? Kais Saied se montre autoritaire depuis le début 

L’objectif du président tunisien est le même que celui de tous les autres autocrates arabes  : consolider l’image d’un homme fort capable de gouverner seul sans avoir besoin d’autres institutions 
Le président tunisien Kais Saied (à  gauche) est accueilli par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Caire, le 9  avril  2021 (AFP)
Le président tunisien Kais Saied (à  gauche) est accueilli par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Caire, le 9  avril  2021 (AFP)

Le 22  novembre 2012, l’ancien président égyptien Mohamed Morsi a publié une déclaration constitutionnelle stipulant que ses décisions devaient être à l’abri de tout recours devant le pouvoir judiciaire.

Cet édit a suscité la colère des forces politiques locales, qui ont accusé Morsi de chercher à instaurer un régime autoritaire, et a finalement ouvert la voie à son renversement et à la fin de l’expérience démocratique naissante en Égypte après le coup d’État du 3 juillet 2013. 

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Quelque chose de bien pire s’est produit en Tunisie le 25 juillet dernier, lorsque le président tunisien Kais Saied a suspendu le Parlement élu, levé l’immunité parlementaire et démis le gouvernement de ses fonctions, s’est nommé procureur général et a menacé de punir toute personne qui irait à l’encontre de ces mesures.

Le lendemain, un couvre-feu a été imposé et des médias, dont le bureau d’Al Jazeera en Tunisie, ont été attaqués. 

Depuis que Kais Saied a pris ces mesures, l’opinion sur le terrain est divisée. Certains considèrent que les mesures prises par le président servent à corriger le cours de la révolution tunisienne qui a eu lieu il y a dix ans et qu’elles sortiront le pays de la grave crise économique et sociale actuelle.

D’autres, en revanche, y voient un coup d’État constitutionnel contre la révolution, puisqu’elles accordent des pouvoirs extraordinaires au président. 

Aucun outil de contrôle

Pour plusieurs raisons, il est difficile de considérer l’acte du président comme une façon de corriger le cours de la révolution. 

Premièrement, il s’est attaqué au principal acquis de la révolution : la représentation de la volonté du peuple par le biais d’institutions élues telles que le Parlement et le gouvernement. Le Parlement qui a été suspendu est né d’élections libres et équitables en 2019, auxquelles 41,3 % de l’électorat a participé. 

Deuxièmement, le président ne peut pas redresser le cours de la révolution en s’octroyant des pouvoirs étendus qui en font le maître de la scène politique, compte tenu de l’absence de Parlement et de Cour constitutionnelle.

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Par conséquent, il n’y a aucun outil de contrôle, ni personne pour le tenir responsable de ses décisions et de ses actes.  

Troisièmement et surtout, Saied a pris des mesures qui vont à l’encontre de la Constitution tunisienne.

S’il a justifié ses mesures unilatérales en invoquant l’article 80 de la Constitution, qui stipule que des mesures exceptionnelles peuvent être prises en cas de péril imminent menaçant les institutions de la nation et la sécurité et l’indépendance du pays, ce texte précise également que le Parlement siège en session permanente pendant toute cette période. 

Enfin, la volonté de soutenir la révolution ne doit pas s’exprimer en compromettant la vie démocratique, mais par des mesures plus démocratiques à même de garantir qu’aucune des autorités ne domine l’autre et que la volonté du peuple ne soit pas enfreinte, quelles qu’en soient les raisons.

D’après la Constitution, il est également nécessaire de consulter le chef du gouvernement et le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), ce qui ne s’est pas produit selon le président du Parlement Rached Ghannouchi, dans la mesure où Saied a suspendu le Parlement en se livrant à une violation flagrante de la Constitution. 

Il est difficile de décrire ce que Saied a fait depuis le 25 juillet comme autre chose qu’un coup d’État contre l’expérience démocratique naissante en Tunisie et contre la Constitution

Certes, on a observé une détérioration sans précédent des conditions sociales et économiques en Tunisie, notamment sous les effets du COVID-19, dont le nombre élevé de victimes. Cependant, ce n’est pas en sapant les institutions de l’État qu’il faut y faire face, mais en les soutenant et en les renforçant pour affronter cette crise.  

Il est difficile de décrire ce que Saied a fait depuis le 25 juillet comme autre chose qu’un coup d’État contre l’expérience démocratique naissante en Tunisie et contre la Constitution au sujet de laquelle le peuple tunisien s’est prononcé par référendum en janvier 2014.

Le sceau des Émirats arabes unis

Il a profité de la détérioration des conditions en Tunisie pour établir une nouvelle réalité dans laquelle la présidence a le dessus en lieu et place du Parlement et du gouvernement. 

Le coup d’État se préparait depuis de nombreux mois, que ce soit à travers la confrontation permanente de Saied avec le Parlement et le gouvernement ou les décisions parlementaires et textes de loi auxquels il a fait barrage, comme la loi sur la création de la Cour constitutionnelle. 

En mai, Middle East Eye a révélé un document conseillant au président tunisien de mener un coup d’État constitutionnel en faveur de la présidence et d’arrêter un certain nombre de ses opposants politiques notamment au sein du mouvement Ennahdha. Le contenu de ce document s’est matérialisé deux mois après sa divulgation.

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Saied s’évertue à changer l’équilibre des pouvoirs en Tunisie et à redéfinir les règles du jeu politique afin que le président ait le dessus sur toute autre institution. Depuis son arrivée au pouvoir, il n’est pas satisfait de la nature du système politique tunisien, qui répartit les pouvoirs entre la présidence, le Parlement et le gouvernement. 

Il a fait barrage plus d’une fois à la formation des deux gouvernements d’Elyes Fakhfakh et de Hichem Mechichi. Il a également exprimé, à plusieurs reprises, son profond mécontentement et son « dégoût » vis-à-vis de la classe politique tunisienne et fait part de son souhait de s’en débarrasser par tous les moyens, car il la considérait comme un obstacle à la réalisation de son programme de réforme.  

Ceux qui ont suivi le discours et le comportement politiques de Saied depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2019 verront que son projet relève d’un nouveau projet autoritaire dans la région et que le dirigeant marche sur les pas du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui a dirigé le coup d’État du 3 juillet 2013 – qui a sonné le glas de l’expérience démocratique en Égypte – et commis d’horribles violations des droits de l’homme. 

La visite de Saied au Caire et sa rencontre avec Sissi en avril, au cours de laquelle les deux hommes ont organisé des rencontres à huis clos au sujet desquelles personne ne dispose d’informations, n’avaient peut-être rien d’une surprise.

Mais surtout, le coup d’État de Saied est clairement marqué du sceau des Émirats arabes unis, tant sur le plan de la forme que du contenu.  

Des citoyens célèbrent la nouvelle de la suspension du Parlement par le président Kais Saied dans les rues de Tunis, le 25 juillet 2021 (AFP) 
Des citoyens célèbrent la nouvelle de la suspension du Parlement par le président Kais Saied dans les rues de Tunis, le 25 juillet 2021 (AFP) 

Au cours des dernières années, les Émirats arabes unis ont tenté sans relâche de subvertir la révolution tunisienne. Ils ont été accusés par l’ancien président tunisien Moncef Marzouki de tenter de déstabiliser le pays.

Par ailleurs, selon certains médias, les Émiratis ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux visant à attaquer Ghannouchi et à isoler le parti Ennahdha. 

Ils ont également aidé certaines personnalités politiques affiliées au régime de l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali à saboter le processus politique, notamment au sein du Parlement, et à perturber son travail afin qu’il paraisse impuissant aux yeux du peuple. 

Renverser les islamistes au Moyen-Orient, un objectif fondamental

De plus, Saied s’inspire du même scénario de tyrannie et de coups d’État. Il emploie le même vocabulaire et les mêmes tactiques que Sissi pour gagner en pouvoir, en particulier la rhétorique populiste et la détérioration des conditions économiques dans le but de justifier des mesures exceptionnelles.

Cela implique notamment d’investir dans les crises économiques et sociales, de dénaturer les opposants idéologiques (en particulier les islamistes), de renforcer l’institution de la présidence, de s’appuyer sur les institutions en charge de la sécurité et du renseignement (en particulier l’armée), de menacer d’utiliser la force et les armes contre ceux qui enfreignent les règles et de s’allier avec les forces de la contre-révolution, comme les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

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Renverser les islamistes au Moyen-Orient représente un objectif fondamental et stratégique du prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, qui dépense des milliards pour soutenir les régimes autoritaires arabes.

Les Émirats arabes unis tentent de reproduire l’expérience de l’« homme fort » et du dirigeant autoritaire en Tunisie, comme ils l’ont fait auparavant – et le font encore – avec Sissi en Égypte et Khalifa Haftar en Libye

Malgré les différences entre les cas égyptien et tunisien, l’objectif est le même : consolider l’image d’un dirigeant fort capable de gouverner seul sans avoir besoin d’autres institutions. Il convient de rappeler que l’historique tunisien en matière de coups d’État et d’autocratie est bien plus fourni que son histoire démocratique. 

Habib Bourguiba a dirigé le pays du milieu des années 1950 jusqu’à la fin des années 1980 en exerçant un régime autoritaire répressif. En 1987, Ben Ali a renversé un Bourguiba malade. Il a pris le pouvoir et a établi l’un des régimes les plus répressifs et autoritaires de la région arabe, avant d’être renversé par la « révolution du jasmin » en 2011. 

Dès lors, pourquoi s’étonner que Saied reprenne le même chemin et instaure un régime autoritaire ? 

- Khalil al-Anani est chercheur principal au sein de l’Arab Center for Research and Policy Studies de Washington. Il est également professeur associé de sciences politiques à l’Institut d’études supérieures de Doha. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is a Senior Fellow at the Arab Centre for Research and Policy Studies in Washington DC. He is also an associate professor of political science at the Doha Institute for Graduate Studies. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.