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Turquie : rencontre avec l’homme qui mène la fronde contre l’interdiction de l’alcool

Les propriétaires de magasin, Özgür Aybaş en tête, défient le gouvernement turc et son interdiction de l’alcool pendant le confinement
Özgür Aybaş dirige une plateforme solidaire pour les magasins de vins et spiritueux, laquelle compte plus de 10 000 membres (Facebook)
Özgür Aybaş dirige une plateforme solidaire pour les magasins de vins et spiritueux, laquelle compte plus de 10 000 membres (Facebook)
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ISTANBUL, Turquie

Le gouvernement turc s’est retrouvé face à une opposition sans précédent après l’interdiction des ventes d’alcool imposée dans le cadre du confinement, les propriétaires de magasins de vins et spiritueux menant la fronde.

La décision prise fin avril d’interdire la vente de boissons alcoolisées dans les magasins pendant dix-sept jours a également rencontré une certaine résistance de la part des grandes chaînes de supermarchés telles que Migros et Carrefour SA.

De nombreux magasins de vins et spiritueux – connus sous le nom de magasins Tekel – et les supermarchés ont continué à vendre des boissons alcoolisées le weekend dernier, justifiant cette décision par l’absence de cadre légal à l’interdiction.

« Aucune loi ni aucun règlement ne nous interdit de vendre des boissons alcoolisées », assure Özgür Aybaş, qui est à la tête de Tekel Bayileri Platformu, le groupe qui mène la résistance contre l’interdiction imposée par le gouvernement. « C’est une ingérence dans la vie privée. »

Une cliente choisit ses boissons au rayon alcool d’un supermarché juste avant l’interdiction de vente d’alcool annoncée par le gouvernement (AFP)
Une cliente choisit ses boissons au rayon alcool d’un supermarché juste avant l’interdiction de vente d’alcool annoncée par le gouvernement (AFP)

Une déclaration publique du ministre de l’Intérieur turc confirme que les supermarchés et les magasins de vins et spiritueux ne devraient pas pouvoir vendre d’alcool. Mais la circulaire officielle publiée par le gouvernement n’en fait pas mention.

Deux responsables turcs assurent toutefois que l’interdiction sera appliquée quoi qu’il en soit, malgré la confusion.

« Nous comptons 10 000 membres et pendant ce temps-là, ils ne gagnent pas d’argent. C’est pourquoi tout le monde vend autant que possible, en essayant de ne pas se faire prendre par les autorités », indique Aybaş, interrogé par Middle East Eye. « Les propriétaires de magasins sont désespérés. Les gens ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, certains songent même au suicide. »

« Une réduction de la distanciation »

Le quadragénaire habite Ankara et gère un magasin de vins et spiritueux depuis dix ans. Il a franchement pris position contre cette interdiction sur Twitter et dans les médias traditionnels, accordant de nombreuses interviews en expliquant que l’interdiction elle-même était inconstitutionnelle.

Sur les réseaux sociaux, les internautes l’ont érigé en champion de la cause, des mèmes le présentent comme un combattant de la démocratie.

Le ministre turc de l’Intérieur Süleyman Soylu certifiait en décembre 2020 qu’imposer des restrictions sur la vente d’alcool pendant les weekends du confinement était logique car l’alcool était un facteur de multiplication des cas de COVID-19.

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« Ils peuvent s’y opposer autant qu’ils le veulent. Mais notre décision est cohérente avec les opinions des scientifiques », a-t-il affirmé. « L’alcool a un impact qui engendre une réduction de la distanciation. D’autres nations occidentales ont fait la même chose pendant la pandémie. »

Pour Süleyman Soylu, les boissons alcoolisées sont un facteur de propagation de la maladie, dans un pays qui a pourtant l’un des taux de consommation d’alcool parmi les plus bas enregistrés dans l’OCDE.

Pourtant, une membre du conseil scientifique pour le COVID-19, Serap Şimşek Yavuz, a déclaré à la télévision que l’interdiction d’alcool ne répondait à aucune logique.

« Je suis franchement étonnée », a-t-elle déclaré. « Je ne comprends pas ce raisonnement. »

L’interdiction elle-même a suscité une vive réaction chez les Turcs : près de 40 000 tweets ont été publiés avec le hashtag « Pas touche à mon alcool » le weekend dernier, tandis que les gens faisaient des stocks de boissons alcoolisées avant l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Motivations idéologiques

La consommation d’alcool a toujours été un sujet sensible en Turquie, un point de tension symbolique entre les conservateurs religieux et les laïcs au fil des ans, lequel divise culturellement la société turque.

L’association des bars d’Ankara a déposé un recours contre l’interdiction, affirmant que cette décision n’a pas le moindre fondement juridique puisque le gouvernement ne peut bloquer la vente des boissons légales.

La Confédération des commerçants et artisans turcs (TESK) a également indiqué dans un communiqué que ses membres continueraient à vendre de l’alcool.

« Par nos déclarations et nos messages, nous avons sensibilisé le public à ce sujet », estime Aybaş.

« Notre désobéissance civile est bien accueillie par la société. Les gens avaient même peur de mentionner l’alcool à la télé. Plus maintenant »

- Özgür Aybaş

« Notre désobéissance civile est bien accueillie par la société. Les gens avaient même peur de mentionner l’alcool à la télé. Plus maintenant. »

Ces dernières années, le gouvernement a restreint la vente et la publicité pour les boissons alcoolisées. Les magasins ne sont pas autorisés à vendre de l’alcool après 22 h et les cigarettes et l’alcool sont même floutés à la télévision.

Pour beaucoup dans le pays, cette interdiction a des motivations idéologiques, car le confinement coïncide avec le mois sacré du Ramadan dans l’islam, une période pendant laquelle la consommation d’alcool par les musulmans pieux est considérée comme particulièrement immorale.

Veli Agbaba, vice-président du principal parti d’opposition (CHP), a déclaré que cette interdiction « était une intervention contre le mode de vie des gens ».

Puisque les supermarchés et les magasins d’alcool refusent d’appliquer l’interdiction, le gouvernement cherche d’autres moyens de mettre en œuvre sa décision.

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Les autorités sanitaires locales de 22 provinces ont annoncé des décisions visant à interdire la vente de boissons alcoolisées, même si des avocats estiment qu’elles n’ont aucune autorité pour cela. D’autres conseils provinciaux devraient adopter des décisions similaires.

« Tout le monde est persuadé que cette interdiction a des motivations idéologiques », a déclaré Aybaş.

« J’ai reçu des milliers de messages venant de politiques aux journalistes, en passant par des jeunes. Ils m’ont tous félicité pour les encouragements. Les gens en ont marre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.