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Une « attaque » contre les médias : l’interdiction de sites web par l’Autorité palestinienne suscite l’indignation

Des journalistes et défenseurs des droits de l’homme affirment que le soulèvement populaire libanais a incité l’Autorité palestinienne à étouffer la liberté d’expression
Manifestations dans la bande de Gaza contre la décision de l’Autorité palestinienne de bloquer des sites internet (Mohammed al-Hajjar/MEE)
Par
RAMALLAH, Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie)

L’Autorité palestinienne a bloqué 59 sites d’information palestiniens et pages sur les réseaux sociaux à la suite d’une demande du procureur général, une décision qui, selon les journalistes et les militants de la société civile, vise à étouffer la dissidence et les critiques à l’égard du gouvernement de l’Autorité palestinienne (AP).

L’AP accuse les sites interdits d’insulter ses responsables, de publier des articles et des photos qui menacent la « sécurité nationale » et la « paix civile » palestiniennes et qui nuisent à l’opinion publique palestinienne.

Évoquant les récents soulèvements populaires au Liban et ailleurs dans la région, des critiques ont affirmé que cette répression à l’encontre des médias était une tentative de l’AP visant à s’assurer que les Palestiniens ne leur emboîtent pas le pas.

« L’Autorité palestinienne craint que la presse ne dénonce la corruption, ce qui pourrait conduire à une explosion populaire similaire à ce qui se passe au Liban »

- Ahmad Zoabar, représentant syndical

L’interdiction a d’abord été signalée par Maan, une agence de presse palestinienne qui entretient des liens étroits avec l’AP.

Elle cible des sites web et des pages sur les réseaux sociaux qui critiquent l’Autorité palestinienne ou qui sont perçus comme soutenant Mohammed Dahlan, le rival en exil du président palestinien Mahmoud Abbas.

L’ordonnance du tribunal de bloquer l’accès aux sites est tombée lundi après une demande du parquet en vertu de l’article 39 alinéa 2 de la loi relative aux crimes électroniques, selon Maan.

Les fournisseurs d’accès à internet et les entreprises de télécommunications palestiniens ont appliqué la décision dès son annonce.

L’AP a fait l’objet de vives critiques lorsque la loi relative à la cybercriminalité a été adoptée par décret exécutif en 2017, ses détracteurs accusant le gouvernement basé en Cisjordanie de chercher à juguler les voix de l’opposition et les critiques de ses choix tant politiques et économiques, y compris son actuelle coordination avec Israël en matière de sécurité.

Samidoun, le réseau palestinien de solidarité avec les prisonniers, a déclaré lundi que la décision d’interdire les sites « révélait la crainte [de l’AP] d’une explosion populaire similaire aux révolutions arabes, dont la dernière en date se déroule actuellement au Liban. »

Les sites interdits sont tous considérés comme opposés à l’AP, et parmi eux figurent Quds News Network et Arab48.

Pour Ahmed Jarrar, directeur de Quds News, c’est la deuxième fois que l’AP bloque l’accès au site web du média. Créé en 2013, le réseau est suivi par plus de 7,8 millions de personnes sur les réseaux sociaux.

Jarrar indique à Middle East Eye que le personnel de Quds News est fréquemment harcelé par les forces de sécurité israéliennes et de l’AP, qui l’empêchent notamment de couvrir les manifestations et effectuent régulièrement des contrôles de sécurité.

Il qualifie la décision de bloquer les sites de « massacre contre les médias palestiniens ».

« Nous avons déjà approché la justice palestinienne et nous y retournerons malgré notre sentiment qu’il ne s’agit pas d’une décision judiciaire. Nous contacterons également les institutions des droits de l’homme et les institutions internationales pour nous soutenir et infirmer cette décision », insiste Jarrar.

« Le blocage est un crime »

Depuis l’application de l’interdiction, des journalistes, défenseurs des droits de l’homme et avocats palestiniens se sont unis dans une campagne électronique spontanée sous le slogan « Le blocage est un crime », pour demander l’annulation de l’ordonnance.

Omar Nazzal, membre du secrétariat général du Syndicat des journalistes palestiniens (PJS), estime que la décision de bloquer les sites est choquante et qu’il s’agit d’un jour noir pour la presse palestinienne.

« Cette décision est une atteinte à la liberté d’opinion et d’expression, ainsi qu’au droit des citoyens de s’informer via diverses sources », déclare-t-il à MEE.

Il souligne en outre que le PJS a déjà mis en garde contre les effets destructeurs de la loi sur la cybercriminalité pour les médias en Palestine. « Nous avions déjà prévenu que cette loi était une épée de Damoclès pour les journalistes. »

« Cette décision est une atteinte à la liberté d’opinion et d’expression, ainsi qu’au droit des citoyens de s’informer via diverses sources »

- Omar Nazzal, syndicat des journalistes palestiniens

À Gaza, des journalistes ont organisé une manifestation devant le bureau local du syndicat des journalistes pour exprimer leur rejet de l’interdiction.

Selon eux, cette décision est liée à la crainte de l’AP que les Palestiniens puissent sortir dans la rue – dans la lignée des « révolutions arabes » qui se produisent dans toute la région – pour protester contre leurs propres difficultés politiques et économiques.

Un porte-parole du syndicat de Gaza, Ahmad Zoabar, indique à MEE que le blocage des sites est une décision politique qui sert Israël, empêchant les journalistes palestiniens d’exposer la corruption de l’Autorité palestinienne.

« L’Autorité palestinienne craint que la presse ne dénonce la corruption, ce qui pourrait conduire à une explosion populaire similaire à ce qui se passe au Liban », estime-t-il.

Des milliers de manifestants libanais sont descendus dans la rue ce mois-ci pour protester contre la corruption de l’État et la situation économique désastreuse du pays. Depuis, ils demandent l’éviction du gouvernement libanais et des membres de la classe dirigeante.

Une loi adoptée en catimini

La loi relative à la cybercriminalité a été adoptée pour la première fois en 2017, « en secret » et sans prendre en compte les contributions fournies à l’AP par les institutions de la société civile palestinienne, explique Issam Abdeen, conseiller juridique du groupe palestinien de défense des droits de l’homme Al-Haq.

Après une réaction de rejet généralisée, elle a été modifiée et adoptée à nouveau l’année suivante.

Cependant, ces « amendements étaient insuffisants », déclare Abdeen à Middle East Eye.

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L’article 39 de la loi est particulièrement problématique, selon Abdeen, car il « permet aux services de sécurité de soumettre une demande au procureur général pour bloquer les sites web, laquelle est ensuite envoyée au tribunal, dont la seule tâche est d’examiner la requête et de rendre sa décision dans les 24 heures ».

Les sites web et les liens peuvent être bloqués si les autorités décrètent qu’ils « sont susceptibles de menacer la sécurité nationale, la paix civile, l’ordre public ou la morale publique », stipule l’article.

Al-Haq et d’autres organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme ont demandé à ce que l’article 39 et d’autres articles de la loi soient amendés, mais Abdeen indique que leurs demandes ont été rejetées. Cela « nous a incités à geler notre adhésion au comité formé pour amender la loi », précise-t-il.

« Cette loi est l’une des plus graves et des plus dangereuses pour la liberté d’opinion et d’expression, pour les libertés des médias et les libertés numériques, ainsi que pour l’accès à l’information. »

Mohammed al-Hajjar a complété ce reportage depuis Gaza.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.