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Unplugged : Istanbul, la ville de la fête en Turquie, s’est tue

Istanbul avait la réputation d’être la capitale de la fête en Europe. Mais le terrorisme, la politique et une économie défaillante ont durement frappé sa vie nocturne
La chanteuse turque Aylin Aslım joue au Manhattan Rock Bar à Taksim, Istanbul, en 2004. Les grands concerts dans la ville sont maintenant rares (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Le changement a été brutal. Istanbul, avec sa population animée et bourdonnante de 16 millions d’habitants, est rapidement passée du statut de capitale émergente de la fête en Europe à ville fantôme.

Il n’y a pas si longtemps, des stars internationales dont Lady Gaga, Roger Waters et Metallica cherchaient désespérément à ajouter Istanbul à leurs tournées. Associée à une scène locale en plein essor, la scène musicale de la ville a connu une ascension fulgurante jusqu’à la fin 2014.

Les visiteurs venaient d’Europe et de diverses régions du Moyen-Orient. La scène musicale d’Istanbul a atteint une telle importance que même les publications internationales produisaient des listes des meilleurs sites de la ville pour trouver des artistes locaux.

Ces dernières années, cela a rapidement pris fin.

Tout ce qui pourrait attirer une large foule est interdit. Cela a tué l’industrie musicale

Dogan Duru, du groupe Redd

Les raisons : le terrorisme et une économie vacillante. Mais aussi une peur chez les actuels dirigeants du pays des grands rassemblements de jeunes qui ne sont pas d’accord avec leur vision du monde.

Les manifestations du parc Gezi en 2013 ont provoqué l’étincelle de cette aversion pour les jeunes. D’une petite contestation environnementale contre la destruction prévue d’un parc de la ville, ces dernières se sont transformées en indignation massive contre l’autoritarisme croissant du gouvernement après que les forces de sécurité ont eu recours à une force brutale et disproportionnée à l’encontre des manifestants.

Une manifestante anti-gouvernement lors des affrontements sur la place Taksim à Istanbul en juin 2013 (AFP)

Bien que les fonctionnaires de l’actuel parti au pouvoir en Turquie n’aient jamais caché leur mépris pour les influences culturelles occidentales, ils n’avaient en aucune façon tenté d’entraver des événements considérés comme tels auparavant.

« Ils refusent désormais certains types de grands rassemblements. Tout ce qui pourrait potentiellement attirer une large foule est immédiatement interdit », a déclaré Dogan Duru, le chanteur du groupe de rock turc Redd à Middle East Eye. « Cela a tué l’industrie musicale. »

Duru a estimé que les artistes internationaux et les touristes préfèrent s’éloigner par peur, compte tenu de la recrudescence des actes de terrorisme en Turquie dernièrement, mais il a ajouté que le gouvernement a alimenté cette crainte en utilisant toujours l’explication globale de refus des autorisations « sur la base de préoccupations relatives à la sécurité ».

« Je ne vois pas comment ce type d’explication utilisé constamment par le bureau du gouverneur peut rassurer quiconque », a-t-il déclaré.

Un coup fatal porté à la scène musicale locale

Le 19 mai, jour de fête nationale célébrant la jeunesse introduit par le fondateur de la Turquie moderne Mustafa Kemal Atatürk, l’autorisation pour un concert majeur dans le quartier de Beşiktaş à Istanbul, a été refusée. Le motif invoqué était de nouveau des « préoccupations relatives à la sécurité ».

C’était la deuxième fois que Redd, qui faisait partie du programme prévu, devait participer à un événement dont l’autorisation a été refusée.

Les quartiers de Beyoğlu et Beşiktaş de la ville ont toujours été des symboles de la Turquie moderne, de son alliance entre Occident et Orient.

« Ils n’accordent plus d’autorisations pour des événements à Beyoğlu et Beşiktaş. Ils n’accordent pas d’autorisation pour ce qu’ils considèrent comme des événements de style occidental arguant toujours les mêmes problèmes de sécurité », a déclaré Duru.

« Mais comment se fait-il qu’il n’y ait pas de problème de sécurité pour d’autres événements dans ces quartiers, comme lorsque des centaines de personnes se rassemblent dans ces mêmes endroits pour les événements collectifs de l’iftar. »

Les événements musicaux ne sont pas les seuls affectés par le changement d’attitude des autorités – la Marche des fiertés d’Istanbul est interdite depuis trois ans.

Les autorités turques avaient par le passé été saluées par le monde pour avoir assuré la sécurité de milliers de participants de ce défilé, en particulier lorsque la Marche des fiertés est tombée pendant le Ramadan, mois sacré pour les musulmans, en 2014.

Une participante de la Marche des fiertés à Istanbul dimanche (Reuters)

Istanbul était devenue le lieu de la plus grande et la plus grande marche de fiertés dans un pays majoritairement musulman.

Jamais approuvée par les autorités, celles-ci n’ont jamais interdit la marche qui se déroulait depuis 2003 sur l’avenue İstiklal, la rue la plus emblématique d’Istanbul.

Les forces de sécurité veillaient également à ce que les participants de la gay pride soient protégés contre les groupes violents qui cherchaient à s’en prendre à eux.

Cela a changé en 2015 lorsque la police a utilisé des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes contre les participants pour les disperser.

Dimanche, les choses étaient plus ou moins les mêmes après que le bureau du gouverneur ait interdit la marche. Des dizaines de personnes ont été arrêtées et les forces de sécurité ont de nouveau utilisé des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes pour disperser la foule qui s’était rassemblée malgré l’interdiction.

Le plus gros souci pour les musiciens du coin est le refus d’autoriser la tenue de festivals de musique et de concerts sur les campus universitaires. Ces événements constituaient les principaux endroits où les artistes locaux prometteurs se faisaient connaître.

À partir de la fin des années 1990 jusqu’à la fin de l’année 2014, les festivals universitaires rivalisaient avec de plus grands festivals commerciaux. Istanbul ne manquait jamais de festivals de musique pendant ses longs étés.

Bien que de tels événements aient toujours rencontré une certaine opposition et aient parfois même été menacés par des groupes extrémistes qui s’opposaient à la consommation d’alcool ou à ce qu’ils considéraient comme des signes de « culture occidentale décadente », ils n’étaient pas officiellement entravés.

Toutefois, avec le changement dans la façon dont les présidents des universités sont nommés – désignés directement par le président turc – et la législation plus stricte du gouvernement sur la publicité pour l’alcool, l’autorisation d’organiser des concerts « de style occidental » est totalement refusée ou alors les organisateurs ont du mal à les sponsoriser.

Un barman verse une chope de la bière locale Efes dans un bar à Istanbul (Reuters)

« Il y a seulement cinq ans, Redd jouait tous les ans dans une dizaine à une quinzaine d’événements universitaires. Aujourd’hui, pas un seul. Pour nous et pour d’autres groupes, il ne s’agit pas de politique, mais de musique. Et c’est la diversité musicale qu’on tue », explique Duru.

« Les nouveaux groupes sont réduits à faire des vidéos YouTube avec les moyens du bord en espérant se faire connaître. C’est un coup porté à l’ensemble de l’industrie, du gars qui vend des cordes de guitare aux organisateurs de concerts en passant par une foule de personnes entre les deux », a-t-il estimé.

« De tels événements requièrent des sponsors et il s’agissait surtout de producteurs d’alcool parce que les gens boivent dans ces événements. »

Politique de la peur

Ce n’est pas seulement le parti au pouvoir, mais tous les politiciens de la Turquie qui ont peur du rock, lequel traite souvent le thème de la rébellion, et préfèrent les formes musicales « aseptisées » selon Duru.

Il a expliqué que, bien que Redd n’ait jamais cherché à faire passer un message politique, il n’a pas non plus évité ces sujets.

En 2011, lorsque Redd a fait la première partie de Bon Jovi à Istanbul, ils ont placé sur scène les silhouettes en carton de deux journalistes emprisonnés tandis qu’ils interprétaient leur morceau intitulé « Masal ».

Les deux journalistes, Ahmet Sik et Nedim Sener, avaient été emprisonnés pour avoir révélé des informations sur l’infiltration de l’État par le mouvement de Fethullah Gülen.

Masal, sorti en 2009, portait sur l’infiltration des forces de police et sur la manière dont ils utilisaient la brutalité policière contre leurs détracteurs, a rapporté Duru.


À cette époque, l’actuel parti au pouvoir était étroitement lié à Gülen. Le prédicateur turc vivant aux États-Unis est depuis devenu son ennemi et est accusé d’avoir orchestré la tentative de coup d’État de juillet dernier.

L’état d’urgence introduit après cette tentative de coup d’État permet au gouvernement de refuser plus facilement les autorisations pour les événements et les concerts qui le gênent.

Pourtant, a déclaré Duru, les jeunes ne vont pas aux concerts avec des plans de contestation politique à l’esprit.

« Je n’ai jamais entendu quiconque assistant à nos spectacles ou parlant en général d’assister à un concert dans le but de lancer un soulèvement politique. Gezi était spontané et toute crainte qu’un autre se dessine est sans fondement », a déclaré Duru.

Cavit, âgé d’une trentaine d’années, a profité de la scène musicale diverse et croissante de sa ville natale pendant les années 2000 et a également été dans la rue pendant les manifestations de Gezi. Il a acquiescé les propos de Duru et a déclaré qu’une répétition de Gezi n’était pas à l’ordre du jour et certainement pas lors d’un événement musical.

Les restrictions gouvernementales sur les événements en plein air sont plus liées aux attaques terroristes potentielles

– Cavit, manifestant du parc Gezi

« L’interruption que subit la scène stambouliote est en partie due à l’ingérence du gouvernement dans les rassemblements publics. Il pourrait être inquiet de l’émergence d’une crise de type Gezi, mais je ne pense sincèrement pas que cela puisse découler d’un festival en plein air ou quelque chose du genre », a-t-il confié à MEE.

Il était cependant disposé à donner au gouvernement le bénéfice du doute concernant les interdictions de concerts.

« Je pense que les restrictions gouvernementales sur les événements en plein air sont plus liées aux attaques terroristes potentielles », a déclaré Cavit.

La dernière attaque majeure à Istanbul a été perpétrée par le groupe État islamique lors du réveillon du Nouvel An quand un kamikaze a tué 39 fêtards dans une boîte de nuit.

Un promoteur de l’événement, qui a souhaité conserver l’anonymat, a déclaré à MEE que, si les attaques militantes avaient abouti au refus des stars internationales de venir, ce n’était pas la seule raison du ralentissement que connaît la scène musicale de la ville.

« Regardez Manchester. Un concert a fait l’objet d’une attaque et, dans les dix jours qui ont suivi, la ville en a tenu un autre par défi », a déclaré le promoteur.

« Istanbul est-elle moins prête à relever le défi ? Non, mais Istanbul, du moins la partie qui aime la culture occidentale, n’a malheureusement pas le soutien de son gouvernement. »

Pour l’instant, les musiciens d’Istanbul, les acteurs de cette industrie et les fans devront attendre leur heure et espérer des jours meilleurs.

« Lorsque vous avez la chance de voir les groupes que vous aimez du monde entier, vous avez l’impression d’appartenir à une communauté internationale avec les mêmes goûts musicaux », a déclaré Cavit.

« C’est un sentiment d’appartenance à une culture mondialisée. Ce n’est plus le cas. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.