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Yémen : à Marib, la situation des déplacés de plus en plus critique face à l’avancée des Houthis

En raison des combats à Marib, des dizaines de milliers de Yéménites qui manquent déjà du nécessaire pour survivre sont continuellement en danger de mort
Un jeune garçon regarde des tentes dans le camp de déplacés internes d’al-Nogia’a à Marib, au Yémen (MEE/Hashem Khaled)
Un jeune garçon regarde des tentes dans le camp de déplacés internes d’al-Nogia’a à Marib, au Yémen (MEE/Hashem Khaled)
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MARIB, Yémen

Déplacés pour la treizième fois, Oum Amir et ses quatre enfants ont quitté le district d’al-Juba, à environ 25 km au sud de Marib, capitale du gouvernorat yéménite éponyme, pour fuir la mort et la désolation.

Avec rien d’autre que les vêtements qu’elle porte, elle se retrouve désormais en plein désert du Wadi Abeida, privée du minimum vital.

« Nous sommes en hiver, nous avons besoin de couvertures, de lits, de nourriture et de tout ce qui peut protéger nos enfants et nous garder en vie »

– Oum Amir, déplacée et mère de quatre enfants

« La nuit a été très mauvaise. Nous n’avons rien pu emporter avec nous. Nous avons entendu des explosions, des tirs, et soudain, les gens fuyaient… C’était fini », se remémore-t-elle, le visage fatigué et pâle.

« Nous sommes en hiver, nous avons besoin de couvertures, de lits, de nourriture et de tout ce qui peut protéger nos enfants et nous garder en vie. »

Hélas, leurs souffrances ne sont pas encore terminées. Des tirs de missiles et d’obus sporadiques menacent toujours la famille d’Oum Amir et de tant d’autres.

Alors qu’elle préparait un petit-déjeuner à base d’eau non potable et de farine dans une petite tente délabrée, un projectile a explosé à dix mètres de là et provoqué une grande panique.

Les forces rebelles houthies ont intensifié leur offensive vers Marib dans l’espoir de prendre le contrôle de ses abondantes ressources pétrolières et de renforcer leur position dans les pourparlers de paix avec le gouvernement reconnu par la communauté internationale, pour lequel le gouvernorat était auparavant un bastion majeur.

Amas d’ustensiles dans le camp de déplacés d’al-Nogia’a à Marib, au Yémen, le 10 novembre 2021 (MEE/Hashem Khaled)
Amas d’ustensiles dans le camp de déplacés d’al-Nogia’a à Marib, au Yémen, le 10 novembre 2021 (MEE/Hashem Khaled)

Marib se trouve à environ 120 km à l’est de la capitale Sanaa, contrôlée par les Houthis alliés à l’Iran depuis 2014, date à laquelle ils ont chassé le président Abd Rabbo Mansour Hadi. 

La famille d’Oum Amir fait partie des milliers de personnes qui, selon les estimations, ont été déplacées à la suite de l’intensification récente des combats autour de Marib.

« La plupart des déplacés internes venaient du district d’al-Juba, du district de Jabal Murad et d’autres zones du sud qui ont connu une intensification des combats », explique à MEE Fahmi al-Zubairy, responsable du Bureau des droits de l’homme de Sanaa.

« Ils vivent dans des conditions extrêmement précaires en raison de l’absence de véritables plans de réponse de la part de l’ONU et des autres organisations internationales. »

« Au cours des trois derniers mois, plus de 93 000 autres personnes ont été déplacées, ce qui porte le total à plus de 2,3 millions de déplacés à Marib depuis 2015 »

– Khaled al-Shajani, directeur adjoint de l’unité exécutive chargée de la gestion des déplacés internes à Marib

Il ajoute que les déplacés internes courent un grave danger en raison de la poursuite des combats, qui constituent selon lui une violation des Conventions de Genève.

Khaled al-Shajani, directeur adjoint de l’unité exécutive chargée de la gestion des déplacés internes à Marib, accuse les Houthis de procéder à des « déplacements forcés ».

« Avant 2015, 450 000 personnes au total vivaient dans le gouvernorat de Marib. Depuis, le nombre de déplacés internes a atteint à lui seul 2,2 millions.

« Au cours des trois derniers mois, plus de 93 000 autres personnes ont été déplacées, ce qui porte le total à plus de 2,3 millions de déplacés à Marib depuis 2015 », précise-t-il.

« Nous avons environ 160 camps de déplacés internes dans la ville, qui représentent 10 % du total des déplacements dans le gouvernorat. Le reste est réparti dans les quartiers, les villages et les zones rurales.

« Les avancées effectuées par les Houthis début 2020 dans le gouvernorat d’al-Jawf et [aux] frontières du gouvernorat de Marib avec ceux de Sanaa et al-Jawf ont déplacé près de 25 000 familles. »

Une catastrophe humanitaire

Après quatre ans d’accalmie, la lutte pour le contrôle de cette région riche en pétrole constitue depuis début 2020 l’une des batailles les plus sanglantes de la guerre civile du Yémen, qui sévit depuis sept ans.

La guerre a fait un quart de million de morts, déplacé de plus de quatre millions de personnes, poussé l’économie au bord du précipice et causé la propagation de maladies contagieuses, une situation qui donne lieu à ce que l’ONU considère comme la pire crise humanitaire au monde et expose plus de la moitié de la population du Yémen à la famine.

« Nous souffrons de tout, après avoir tout perdu […] Nous sommes en hiver, nous avons des enfants, nous n’avons rien pour les protéger du froid »

– Saleh Mohammed, déplacé interne

Environ 10 000 personnes ont été déplacées au cours du seul mois d’octobre, ce qui constitue la plus grande vague de déplacements enregistrée en un seul mois cette année.

« Nous sommes également préoccupés par l’escalade des combats autour de Marib. Cela accentue désormais les déplacements dans cette région, qui compte déjà plus d’un million de déplacés », a déclaré à Genève David Gressly, coordinateur résident et humanitaire de l’ONU pour le Yémen.

La récente escalade observée à Marib a déjà entraîné le déplacement de dizaines de milliers de civils, dont la quasi-totalité sont des femmes et des enfants, principalement originaires des districts situés au sud de la ville de Marib, qui ont connu de violents combats ces derniers temps.

Près de 90 % des déplacés internes à Marib vivent dans une extrême pauvreté, selon l’ONU.

« En réponse aux vagues de déplacés, le gouverneur de Marib, Sultan al-Arada, a alloué des fonds à cinq sites qui sont en train d’être préparés et équipés pour devenir de nouveaux camps de déplacés internes », indique à MEE Saif Muthana, directeur de l’unité exécutive chargée de la gestion des déplacés internes à Marib.

Des camps envahis par un froid glacial

« C’est la septième fois que ma famille et moi sommes déplacés », confie à MEE Ali Nassar Dohbool (42 ans), qui a une tente dans le camp de déplacés internes d’al-Nogia’a, dans le district d’al-Wadi, au sud de Marib.

« La dernière fois, nous nous sommes retrouvés chez des proches dans le district de Jabal Murad. Puis la guerre nous a tous poussés à fuir à nouveau. C’est un long périple de souffrance. »

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Les habitants des camps éprouvent des difficultés à couvrir leurs besoins fondamentaux, qu’il s’agisse de s’approvisionner en nourriture, en médicaments et en eau ou encore de s’abriter. Fahmi al-Zubairy explique qu’il s’agit de la plus grande vague de déplacements jamais enregistrée dans le gouvernorat et que peu de ressources sont disponibles pour y faire face.

« Nous souffrons de tout, après avoir tout perdu […] Nous sommes en hiver, nous avons des enfants, nous n’avons rien pour les protéger du froid », affirme Ali Saleh Mohammed. Père de dix enfants, il a quitté le gouvernorat d’al-Jawf lorsque les forces houthies en ont pris le contrôle l’an dernier.

Manal Abdu, une infirmière yéménite travaillant dans le camp de déplacés internes d’al-Khowlah, dans le district d’al-Wadi, décrit une situation sanitaire catastrophique. 

« Ce que les organisations internationales et les parties prenantes négligent, c’est que le froid dans le désert est glacial et que personne ne peut le supporter. Ils ont besoin de couvertures, de chauffages électriques et d’autres choses pour se protéger des maladies qui peuvent affecter leur santé », souligne-t-elle.

« L’afflux de nouveaux déplacés internes aggrave le problème et accentue les souffrances. »

Un avenir sombre

Dans un gouvernorat aux infrastructures fragiles et face à une communauté hôte de plus en plus vulnérable, les organisations internationales sont devenues incapables d’atténuer les souffrances.

Début novembre, un groupe de quatorze organisations humanitaires internationales opérant à Marib a fait part dans un communiqué d’une inquiétude profonde face à la situation des déplacés internes dans la région, tandis que l’UNICEF a averti que la récente flambée de violence contribuait à exacerber une situation déjà désespérée pour les enfants, dont le nombre est estimé à 1,7 million.

Ali Nassar Dohbool juge les organisations humanitaires « trop faibles et désorganisées ».

« Nous avons peur de l’avenir […] Que se passera-t-il si la guerre arrive dans ces camps ? »

– Ali Saleh Mohammed, déplacé interne

« Ils ne nous donnent pas d’abris, de couvertures ou d’autres biens de première nécessité, juste de la soupe et des kits de nettoyage. Nous n’en savons rien, peut-être qu’ils ne sont pas encore arrivés jusqu’à nous, peut-être qu’ils ne viendront pas du tout. Nous n’en avons aucune idée », se désole-t-il.

Khaled al-Shajani dénonce une gestion irresponsable et biaisée de la situation d’urgence dans laquelle vivent les déplacés internes de la part des organisations internationales.

« Nous continuons d’agir dans un environnement difficile, avec un manque criant de fonds, ce qui fait que la réponse actuelle à Marib est totalement insuffisante pour gérer la crise », a déclaré un groupe d’organisations dans un communiqué.

Si les combattants houthis continuent de progresser vers la ville de Marib, les organisations internationales et les autorités gouvernementales seront confrontées à un défi humanitaire de taille pour reloger et prendre en charge les centaines de milliers de déplacés internes.

« Nous avons peur de l’avenir […] Que se passera-t-il si la guerre arrive dans ces camps ? », s’interroge Ali Saleh Mohammed. « Nous ne pouvons rien faire, si ce n’est prier Allah de nous aider et de protéger nos enfants. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.