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De faux journalistes faisant de la propagande pro-émiratie démasqués

Plusieurs médias ont publié des articles de faux analystes faisant les louanges des Émirats arabes unis et plaidant pour une ligne dure contre le Qatar, la Turquie et l’Iran
Les photos de profil de Raphael Badani ont été volées sur le blog du fondateur d’une startup de San Diego (capture d’écran Newsmax)
Les photos de profil de Raphael Badani ont été volées sur le blog du fondateur d’une startup de San Diego (capture d’écran Newsmax)
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Le placement d’un grand nombre d’articles d’opinion sur le Moyen-Orient dans des médias conservateurs par un mystérieux réseau de présumés analystes qui étaient en réalité de faux journalistes a été démasqué par un site américain.

Le Daily Beast a constaté qu’au moins dix-neuf imposteurs avaient passé l’an dernier à placer près de 100 articles dans une cinquantaine de publications différentes, y compris le Jerusalem Post et Al-Arabiya.

Ces articles faisaient les louanges des Émirats arabes unis (EAU) et appelaient à une ligne dure contre le Qatar, la Turquie, l’Iran et ses groupes intermédiaires en Irak et au Liban.

Le 6 juillet, Twitter a suspendu seize comptes pour violation des « politiques sur la manipulation de plateforme et les spams » de l’entreprise après le partage par le Daily Beast des résultats de son enquête sur le réseau.

« En utilisant la technologie, la surveillance humaine et les partenariats avec des chercheurs et d’autres organisations indépendantes spécialisés dans ces problèmes, nous travaillons pour identifier la manipulation de la plateforme et prendre des mesures », a déclaré un porte-parole de Twitter au Daily Beast dans un communiqué.

« Comme le veut la pratique, si nous disposons de preuves raisonnables pour attribuer une activité à une opération d’information soutenue par un État, nous les divulguerons – après une enquête approfondie – publiquement. »

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Marc Owen Jones, professeur assistant à l’Université Hamad Ben Khalifa au Qatar, a été le premier à remarquer les tweets suspects de la part de certains utilisateurs de Twitter. 

« Il y a de véritables commentateurs qui expriment des opinions similaires mais peut-être pas autant que certains le souhaiteraient, et certainement pas des commentateurs qui peuvent prétendre être ‘’indépendants’’ », explique-t-il à Middle East Eye.

« Cette opération est conçue pour donner l’illusion qu’une pluralité et un éventail diversifié de commentateurs dans le monde entier partagent les mêmes points de vue sur la politique au Moyen-Orient. On pourrait comparer cette technique à de l’astroturfing [techniques de propagande à des fins publicitaires ou politiques qui consistent à donner l’impression qu’une opinion est populaire] utilisé à une échelle mondiale. »

L’un des comptes Twitter fermés avait été attribué à un certain « Raphael Badani », dont la biographie sur le site d’information et d’opinion américain Newsmax le décrit comme spécialisé dans « le risque géopolitique au Moyen-Orient ».

En réalité, ses photos de profil ont été volées sur le blog d’un fondateur de start-up de San Diego, tandis que son faux profil LinkedIn le décrivait comme un diplômé des universités de George Washington et Georgetown, selon le Daily Beast.

« Cet éditorial a été retiré »

Après l’enquête du site américain, le Washington Examiner a retiré un article rédigé par Raphael Badani le mois dernier. Cet article expliquait que le sauvetage du FMI au Liban devrait être subordonné à la réduction de l’influence du Hezbollah dans le pays.

À sa place, l’équipe du site a laissé une note disant : « Cet éditorial a été retiré après une enquête sur sa provenance et sa paternité. »

Les sites nord-américains Human Events et The Post Millennial, ainsi que des journaux asiatiques tels que le South China Morning Post, ont également publié des articles critiquant le Qatar et appelant à des sanctions plus sévères contre l’Iran.

Les imposteurs de ce réseau utilisaient un mélange d’avatars volés ou générés par l’intelligence artificielle (IA) et de fausses biographies.

Tous les avatars volés ont été inversés par image miroir et recadrés à partir de leurs originaux, ce qui les rend difficiles à repérer grâce aux recherches d’images inversées de Google.

Les personnages identifiés par le Daily Beast ont généralement contribué à deux sites liés, The Arab Eye et Persia Now.

Ironiquement, The Arab Eye se décrit comme un rempart contre les « fake news » et les « récits biaisés » et se donne pour mission « cruciale » de faire « entendre les opinions de l’autre côté de la rue sur les questions relatives au Moyen-Orient ».

Comme la majorité de leurs contributeurs, les sites eux-mêmes, hébergés à la même adresse IP, semblent être faux.

Un trait commun des imposteurs : l’éloge qu’ils faisaient des Émirats arabes unis, notamment de leur « résilience exemplaire » à la pandémie du coronavirus, leurs « liens diplomatiques solides » avec l’Union européenne, et leur soutien présumé à l’égalité des sexes à travers l’Expo 2020 de Dubaï, désormais reportée.

Pour Marc Owen Jones, « les perspectives émises par les faux journalistes reflètent une politique étrangère saoudo-émiratie [anti-Turquie, anti-Iran, anti-Qatar], suggérant que l’opération est dirigée par une entité liée à ces pays. C’est hautement probable compte tenu du positionnement politique très spécifique [de ces publications]. »

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Plus récemment, le réseau s’est concentré à attaquer Facebook après sa décision de nommer à son conseil de surveillance Tawakkol Karman, lauréate du prix Nobel de la paix 2011 et ancien membre du parti Islah affilié aux Frères musulmans au Yémen.

Dans des articles pour le Jewish News Service, Asia Times, Politicalite et Middle East Online, le réseau a décrit Karman comme une « actrice politique néfaste au passé douteux » qui fera de Facebook la « plateforme de choix pour une idéologie islamiste extrême ».

Alors qu’aucun des comptes Twitter connectés à ce réseau d’imposteurs ne dépasse les quelques dizaines de followers, quelques-uns ont tout de même réussi à obtenir l’adhésion de personnalités en vue pour leurs écrits.

Un article de « Joyce Toledano » dans Human Events sur la façon dont le Qatar « déstabilise le Moyen-Orient » a ainsi été salué par le compte Twitter de Ryan Fournier, cofondateur de Students for Trump, qui compte près d’un million de followers, tandis que la sénatrice française Nathalie Goulet a fait la promotion de l’invective d’une certaine « Lin Nguyen » à l’encontre de Facebook et Tawakkol Karman.

Pour le professeur de l’Université Hamad Ben Khalifa au Qatar, « les médias doivent absolument être plus rigoureux lors de la sélection des journalistes. Il est impératif qu’ils ne diffusent pas de la propagande écrite au nom d’acteurs opaques dans le but de générer du contenu. C’est l’antithèse d’un bon journalisme. »

Traduit de l’anglais (original).