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Ceuta et Melilla, leviers de pression entre le Maroc et l’Espagne depuis plus de cinq siècles

Madrid et Rabat ont annoncé mercredi la réouverture « dans les prochains jours » de leurs frontières entre Ceuta et Melilla et le nord du Maroc, fermées depuis deux ans. Vestiges de la colonisation espagnole, ces enclaves témoignent de l’histoire mouvementée entre les deux pays
Une photo prise en 2007 montre des douaniers marocains (à droite) tournant le dos à la police espagnole (à gauche) gardant l’entrée de l’enclave nord-africaine espagnole de Melilla (AFP/Abdelhak Senna)
Une photo prise en 2007 montre des douaniers marocains (à droite) tournant le dos à la police espagnole (à gauche) gardant l’entrée de l’enclave nord-africaine espagnole de Melilla (AFP/Abdelhak Senna)

L’Espagne et le Maroc se sont mis d’accord pour rouvrir le 17 mai à minuit (dans la nuit de lundi à mardi) leurs frontières entre les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla et le nord du Maroc, fermées depuis deux ans, a annoncé mercredi le chef de la diplomatie espagnole.

« Nous sommes arrivés à un accord définitif pour la réouverture des frontières terrestres avec Ceuta et Melilla dans les prochains jours », a déclaré le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, lors d’une réunion à Marrakech de la coalition contre le groupe État islamique.

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Ces postes-frontières avaient été fermés lors de la première vague de la pandémie de covid-19 au printemps 2020, puis maintenus fermés en raison d’une crise diplomatique entre Madrid et Rabat.

En 2019, par exemple, les autorités marocaines ont décidé de donner un coup d’arrêt à la contrebande issue de Ceuta et Melilla, véritable poumon économique pour les deux villes, où le taux de chômage frôlait déjà 30 %. « Ceuta est en train de mourir », écrivait le journal local El Faro de Ceuta

« Ni Ceuta ni l’Espagne ne peuvent résister à la situation dans laquelle se trouve la frontière, dont la précarité des ressources matérielles et surtout humaines est absolument honteuse pour un pays comme le nôtre », s’indignait en janvier 2020 le président de Ceuta Juan Vivas.

Ces frontières terrestres, les seules entre l’Union européenne et l’Afrique, devaient rouvrir « samedi 30 avril à minuit », avait indiqué le ministère espagnol de l’Intérieur.

Mais la fermeture a été prolongée de quinze jours pour préparer la réouverture, selon le journal officiel espagnol.

Soutien au plan d’autonomie marocain au Sahara Occidental

Cet accord intervient après que Madrid a mis fin à près d’un an de crise diplomatique avec Rabat le 18 mars.

Depuis cette date, l’Espagne considère que le plan d’autonomie pour la région contestée du Sahara occidental, qui resterait sous souveraineté marocaine, est « la base la plus sérieuse, la plus réaliste et crédible pour la résolution du différend ».

Le conflit du Sahara occidental, ex-colonie espagnole considérée comme un « territoire non autonome » par l’ONU, oppose depuis des décennies le Maroc aux indépendantistes sahraouis du Front Polisario, soutenus par Alger.

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Par ce changement radical, Madrid a pu mettre fin à une longue crise diplomatique née en avril 2021 à la suite de l’hospitalisation dans un hôpital espagnol du chef du Polisario Brahim Ghali. 

Pour quelle contrepartie ? Aucune, si ce n’est la volonté de l’Espagne de « construire une nouvelle relation » avec son premier partenaire commercial. Du moins officiellement. Car, dans son message adressé au roi du Maroc Mohammed VI, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez a aussi évoqué, au détour d’une phrase, la nécessité de garantir « la stabilité et l’intégrité territoriale des deux pays », ce qui a été interprété comme une référence à Ceuta et Melilla.

Ces villes situées au nord du Maroc, sous souveraineté espagnole depuis, respectivement, les XVIe et XVIIe siècles, sont les seuls vestiges des territoires africains anciennement contrôlés par l’Espagne.

Parmi les interprétations faites de ce revirement diplomatique, la presse espagnole a estimé qu’en soutenant la position marocaine sur le Sahara occidental, l’Espagne voudrait que le Maroc renonce à ses revendications sur Ceuta et Melilla et les îles Canaries.

Madrid, qui considère la coopération avec le Maroc en matière de lutte contre l’immigration illégale comme capitale, ne souhaiterait plus de crise comme celle de mai 2021, quand les autorités marocaines ont relâché les contrôles à leur frontière avec Ceuta pour laisser passer des milliers de Marocains, dont des enfants.  

Des « vestiges anachroniques » du colonialisme

Car les deux présides de Ceuta et Melilla sont au cœur d’un conflit vieux de plusieurs siècles qui alimente épisodiquement les tensions entre les deux pays voisins.

Seules frontières terrestres du continent africain avec l’Union européenne, les deux villes sont aussi un moyen de pression et de démonstrations de force.

Le 22 juillet 2021, en pleine crise diplomatique, plus de 200 migrants étaient encore parvenus à entrer à Melilla après avoir franchi la clôture métallique entourant l’enclave espagnole. Une arrivée décrite comme une des plus importantes de « ces dernières années ».

Un jeune garçon escalade une des clôtures de l’enclave espagnole de Melilla à la frontière du Maroc, le 16 mai 2017 (AFP/Antonio RUIZ)
Un jeune garçon escalade une des clôtures de l’enclave espagnole de Melilla à la frontière du Maroc, le 16 mai 2017 (AFP/Antonio RUIZ)

Quelques jours plus tôt, plus d’une centaine de migrants réussissaient à pénétrer dans la ville, malgré les efforts de la police marocaine et de la garde civile espagnole.

Au-delà de la crise diplomatique liée au Sahara occidental, la question du statut de Ceuta et de Melilla se retrouve ainsi propulsée à nouveau sur le devant de la scène internationale.

Vestiges de l’époque coloniale, ces bouts de territoire sont considérés comme deux villes « marocaines, comme le Sahara », avait déclaré en décembre 2020 l’ancien chef du gouvernement marocain Saâdeddine el-Othmani, provoquant la colère du gouvernement espagnol.

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« Si du côté espagnol, une certaine unanimité semble se dessiner autour de l’idée que Ceuta et Melilla sont des villes espagnoles à part, le Maroc, quant à lui, continue de les considérer comme des ‘’vestiges anachroniques’’ du colonialisme des siècles passés et transmet, à chaque occasion qui lui est offerte, cette image négative au reste du monde », explique l’hispaniste Yves Zurlo dans le livre Ceuta et Melilla - Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles, paru en 2005 aux éditions L’Harmattan.

« La permanence de la présence espagnole est, selon le Maroc, un accident de l’histoire auquel il convient de mettre fin, comme cela s’est passé pour Hong Kong et Macao vis-à-vis de la Chine. »

En 2007, la première visite sur place de l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos depuis son accession au trône en 1975 avait provoqué la colère de Rabat, qui avait alors immédiatement rappelé son ambassadeur afin de protester contre un déplacement « regrettable » dans deux villes « occupées ».

« De profondes réactions défensives »

Pour comprendre les enjeux qui entourent ces enclaves, il faut se plonger dans leur longue histoire.

Successivement sous la souveraineté des dynasties des Idrissides, des Omeyyades, des Almoravides et des Almohades, la ville de Ceuta passe dans le giron du Portugal en 1415, au faîte de la guerre civile sous la dynastie mérinide.

Le Premier ministre espagnol José María Aznar, accompagné du roi Mohammed VI, passe en revue les troupes à son arrivée à Rabat, le 16 août 1999, lors d’une visite officielle après une dispute diplomatique au sujet de Ceuta et Melilla (AFP)
Le Premier ministre espagnol José María Aznar, accompagné du roi Mohammed VI, passe en revue les troupes à son arrivée à Rabat, le 16 août 1999, lors d’une visite officielle après une dispute diplomatique au sujet de Ceuta et Melilla (AFP)

« Ville commerçante, elle hébergeait déjà un funduq [hôtel en arabe] de marchands génois dans son quartier est, situé sur la colline de l’Almina. Un petit isthme la séparait du faubourg fortifié d’Alyazira [Algésiras, en Andalousie]. La conquête fut la première d’une série qui, un siècle plus tard, devait aboutir au contrôle des ports les plus importants de la côte atlantique marocaine par le Portugal », expliquait en 1991 Bernarbé López García, historien espagnol spécialiste du Maghreb, dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée.

Lorsque Philippe II d’Espagne est proclamé roi du Portugal en 1580, à la suite du décès d’Henri le « cardinal-roi », Ceuta est récupérée par les Espagnols, au même titre que toutes les colonies portugaises.

« Sebta [une de ces colonies], ô pauvre petite et misérable. Toi que voilà campée dans les combinaisons tortueuses. Nul secours, ni d’ici, ni de là-bas. Sauf du Seigneur Dieu le Très-Haut », chantait le poète soufi Abderrahmane el-Mejdoub au XVIe siècle, cité par l’historien français Alfred Louis de Prémare dans La Tradition orale du Mejdub. Récits et quatrains inédits.

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Quant à Melilla, elle est prise par la force en 1497 par l’Espagne. « Cette conquête, à laquelle il faudrait ajouter l’occupation du rocher de Vélez de la Gomera (appelé rocher de Badis, une presqu’île située sur la côte méditerranéenne) en 1508 et celle d’Alhucemas en 1673, a fondé, chez les habitants, de profondes réactions défensives qui subsistent encore de nos jours », expliquait Bernarbé López García.

En 1694, après avoir récupéré des villes colonisées par le Portugal et l’Espagne, Maâmora (Kénitra) en 1681, puis Tanger et Larache, le sultan Moulay Ismail part à l’assaut de Sebta en effectuant un siège qui ne prendra fin qu’à sa mort en 1727.

« Le souverain marocain Moulay Ismail, tout en poursuivant ses efforts militaires […] déploie une intense activité diplomatique tous azimuts digne d’un État moderne. Ses successeurs sont à l’origine des premiers traités hispano-marocains au milieu du XVlIIe siècle. Ces traités vont réguler, pour la première fois, les relations entre l’Espagne et le Maroc », retrace Yves Zurlo dans son ouvrage.

Incessants affrontements, sièges et actions de guerre

L’histoire des relations de Ceuta et Melilla avec le Maroc est ainsi jalonnée d’incessants affrontements, sièges et actions de guerre diverses qui mettent parfois l’existence des militaires espagnols en danger et rendent souvent précaire la présence espagnole en Afrique, raconte-t-il.

« Aux sièges organisés en ‘’bonne et due forme’’ par les souverains du Maroc, succèdent les harcèlements improvisés par les tribus voisines des deux forteresses espagnoles qui rendent la vie dans les fronteras [frontières] toujours précaire », rappelle-t-il.

En 1767, afin d’éviter toute nouvelle crise, les deux pays voisins signent un Traité de paix et de commerce dont un des objectifs est de déterminer les limites territoriales des deux enclaves. Mais « l’interprétation qui en sera faite au cours des siècles suivants diffèrera selon que le Maroc ou l’Espagne prendra appui sur ce premier texte », précise l’auteur.

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Pour le Maroc, ce n’est qu’une délimitation territoriale qui n’engage en rien une reconnaissance de sa part de la souveraineté de l’Espagne sur les territoires en question. Pour l’Espagne au contraire, ce traité implique une reconnaissance implicite de la souveraineté espagnole.

En 1961, sitôt l’indépendance du Maroc arrachée aux puissances coloniales française et espagnole, Rabat porte le dossier devant l’Assemblée générale des Nations unies afin de tenter de récupérer les deux enclaves. En vain.

Dans la Constitution de 1978, l’Espagne confirme sa volonté de ne pas céder Ceuta et Melilla, qui « peuvent se constituer en communautés autonomes si leurs conseils respectifs en décident ainsi », indique la cinquième disposition transitoire.

Si à plusieurs reprises, un statut d’autonomie a été envisagé, aucune solution définitive n’a été trouvée.

« La peur d’une réaction marocaine se dissimule derrière des justifications ambiguës, comme celle du président du gouvernement de Felipe González dans le débat sur ‘’l’état des autonomies’’, le 14 février 1985. S’exprimant alors sur le problème en suspens de Ceuta et Melilla, il se contentait de dire que l’on y prêtait ‘’une grande attention’’, précisant que la question de l’autonomie n’était pas suspendue à une simple difficulté de formulation, mais ‘’à d’autres facteurs’’ », rappelait en 1991 Bernarbé López García.

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