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Le revirement espagnol sur le Sahara occidental, entre bêtise et démesure

L’important dans cette affaire réside dans l’incapacité du gouvernement espagnol à comprendre que ni le makhzen ni les dirigeants algériens ne renonceront aux objectifs qu’ils se sont fixés
La classe politique espagnole, de gauche comme de droite, a condamné, pour une fois à l’unisson, la décision de Pedro Sánchez (en photo) d’abandonner sa traditionnelle neutralité active, vieille de plusieurs décennies, sur le dossier du Sahara occidental (AFP/Vladimir Simicek)
La classe politique espagnole, de gauche comme de droite, a condamné, pour une fois à l’unisson, la décision de Pedro Sánchez (en photo) d’abandonner sa traditionnelle neutralité active, vieille de plusieurs décennies, sur le dossier du Sahara occidental (AFP/Vladimir Simicek)

Dans cette affaire de revirement de la position historique espagnole sur le Sahara occidental, il y a les faits. Et il y a les interprétations.

Les faits sont les suivants. Dans ce sempiternel conflit, le gouvernement espagnol vient d’abandonner sa traditionnelle neutralité active, vieille de plusieurs décennies, pour épouser la position marocaine.

La proposition de Rabat pour régler définitivement cette question est l’octroi d’une autonomie. Il faut dire qu’il ne s’agit pas ici d’une généreuse autonomie à l’espagnole avec ses larges prérogatives. Le régime alaouite continuerait à contrôler étroitement l’ancienne colonie.

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Ce brutal revirement espagnol a son importance car il risque de provoquer un effet d’entraînement des autres États de l’Union européenne, mais aussi parce que pour les Nations unies, l’Espagne reste la puissance administrative du territoire – le Maroc étant un administrateur de fait –, tant qu’un référendum d’autodétermination n’a pas eu lieu.

Cette initiative espagnole (une lettre envoyée par Pedro Sánchez, le président socialiste du gouvernement espagnol, au roi du Maroc) a pris tout le monde de court.

À commencer par les Nations unies, dont le porte-parole, Stéphane Dujarric, vient de rappeler timidement que le conflit doit être résolu dans le cadre d’un processus politique sous ses directives.  

Et surtout, la classe politique de la péninsule Ibérique, de gauche comme de droite, qui a condamné, pour une fois à l’unisson, la décision de Sánchez d’abandonner une « deuxième fois » aux Marocains cette ancienne province espagnol (la première fois était en 1975, lors de l’accord de partition du Sahara occidental entre le Maroc et la Mauritanie).

Les alliés gouvernementaux de M. Sánchez et ses soutiens parlementaires l’ont fait bruyamment savoir en accusant l’exécutif d’avoir cédé au « chantage » du Maroc.

Et même le Partido popular (PP), le principal parti de l’opposition, a dénoncé cette rupture du consensus national en matière de politique étrangère. Pour le moment, seul le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) soutient son chef.

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Ça, ce sont les faits. Maintenant, viennent les interprétations.

Que s’est-il passé pour que Sánchez, un ancien défenseur des indépendantistes sahraouis, étrille une position consensuelle vieille de 46 ans et torde le cou au programme de son propre parti au risque de se mettre à dos ses partenaires politiques et l’Algérie, un « allié stratégique » dit-on au ministère espagnol des Affaires étrangères ?

Premièrement, il y avait la nécessité, assure-t-on à Madrid, avec la guerre qui fait rage en Ukraine, de ne pas avoir deux fronts ouverts à la fois. Le russe et le marocain.

Comme si l’Espagne avait une position prépondérante dans les structures de l’OTAN. Comme si les sautillements diplomatiques marocains pouvaient être perçus comme constitutifs d’un véritable front.

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Des éditorialistes, très rares, proches des positionnements de la Moncloa (siège du gouvernement), soulignent pourtant ce point. Certains d’entre eux vont, sous une pluie de reproches il est vrai, jusqu’à présenter l’autonomie sous contrôle marocain comme la meilleure solution pour le peuple sahraoui.

Deuxièmement, pour Madrid, la coopération avec le Maroc en matière de lutte contre l’immigration illégale est capitale.

Et il n’est pas question d’une autre fâcherie marocaine, comme celle de mai 2021 quand les autorités marocaines ont ouvert les portes de leur frontière avec Ceuta pour laisser passer des milliers de Marocains, dont des enfants.  

Sur ce dernier point, pour venir en aide à son chef, Miquel Iceta, le ministre de la Culture et des Sports, a retweeté un article paru dans la presse qui affirme qu’en échange de la reconnaissance du plan d’autonomie, le Maroc aurait « renoncé à Ceuta, Melilla et aux îles Canaries ».

Le fait que le ministre Iceta, un fidèle parmi les fidèles de Sánchez, ait sauté allègrement sur cette étonnante assertion, non recoupée pour le moment, pour justifier le revirement espagnol montre que l’entourage du président du gouvernement est soit perplexe, soit qu’il raconte n’importe quoi.

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La renonciation du Maroc à ses revendications territoriales historiques sur les enclaves de Ceuta et Melilla, plus que les îles Canaries, sur lesquelles ne pèse aucune revendication sérieuse à part les eaux territoriales, serait un coup de tonnerre dans le ciel patriotique et patriotard marocain.

Troisièmement, on évoque une légère pression américaine sur Pedro Sánchez pour qu’il se montre conciliant envers les revendications marocaines.

C’est très probable, car les Américains se sont impliqués diplomatiquement pour convaincre l’Algérie de rouvrir le Gazoduc Maghreb Europe (GME) reliant l’Algérie à l’Espagne à travers le Maroc.

La vice-secrétaire d’État américaine Wendy Sherman s’est déplacée personnellement à Alger dans le cadre d’une tournée qui l’a emmenée à Rabat et à Madrid. Sans succès.

Quelques heures avant que le Maroc n’annonce la décision espagnole de reconnaître le plan d’autonomie marocain, Alger répondait par une fin de non-recevoir à la demande américaine. 

Le maître du timing

Mais toutes ces interprétations ne peuvent pas expliquer entièrement la démesure, selon l’immense majorité des analystes espagnols, du revirement espagnol, d’autant plus qu’en Espagne, l’électeur socialiste, celui de Pedro Sánchez, est celui, avec les autres sympathisants de gauche, qui communie le plus avec les indépendantistes sahraouis.

Pour les uns, il y a quelque chose de mystérieux dans ce revirement. Car fâcher l’Algérie, premier fournisseur de gaz de l’Espagne, a quelque chose de « descabellado » (fou), s’inquiètent certains commentateurs, qui mettent en avant la vulnérabilité énergétique de leur pays. Le rappel par l’Algérie de son ambassadeur à Madrid en a rajouté une couche.

D’autres croient savoir qu’il existe une conjuration hispano-américano-marocaine, avec le soutien de Bruxelles, pour pousser les Sahraouis dans les bras du régime marocain.

Il y a peut-être quelque chose de vrai, et aussi beaucoup de faux, dans ces commentaires. Mais l’important réside dans l’incapacité du gouvernement espagnol à comprendre l’idiosyncrasie  un mot qu’affectionnent les Espagnols  du makhzen, et celle des dirigeants algériens.

Le Palais royal marocain ne va renoncer à rien et ne cédera rien à l’Espagne. Après le Sahara, viendra le tour de Ceuta et Melilla, aujourd’hui asphyxiées économiquement

Le Palais royal marocain ne va renoncer à rien et ne cédera rien à l’Espagne. Après le Sahara, viendra le tour de Ceuta et Melilla, aujourd’hui asphyxiées économiquement. Melilla a été privée en 2018 de sa douane, vieille de plusieurs décennies, sans que le gouvernement Sánchez ne proteste.

De même, Rabat ne fera pas marche arrière sur les lois approuvées par la Chambre des représentants en 2019, qui délimitent ses frontières maritimes avec l’Espagne en chevauchant celles des îles Canaries. 

Le régime de Mohammed VI, comme celui de Hassan II, ne comprend que les rapports de forces. La Marche verte de 1975 et l’assaut organisé contre Ceuta en mai 2021 sont l’expression de cette politique musclée.

Pour montrer qui est le maître du timing, le Palais royal marocain  et non la Moncloa  a annoncé en premier le revirement espagnol.

Apparemment, ni Pedro Sánchez ni le petit groupe qui gravite autour de lui n’était au courant que la lettre envoyée par le président du gouvernement au roi Mohammed VI il y a quelque temps, et non pas le jour même comme on semble le croire en Espagne, allait être rendue publique par les Marocains, sans en aviser les Espagnols.

La vice-présidente du gouvernement espagnol, Yolanda Díaz, s’est déclarée surprise et frustrée par l’annonce, dont elle répète n’avoir pas eu connaissance avant que les Marocains n’en fassent écho dans la presse.

Et le ministre espagnol des Relations extérieures, José Manuel Albares, qui était en visite à Barcelone, a dû organiser dans l’urgence une conférence de presse pour confirmer l’annonce de Rabat. Selon des témoins, M. Albares avait l’air d’avoir été pris au dépourvu. Il s’attendait sûrement à ce que l’annonce se fasse en concertation avec les Marocains.

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L’autre idiosyncrasie que ne comprennent pas les hôtes de la Moncloa est l’algérienne. Quand on lui a posé la question sur de probables représailles des Algériens après l’acceptation du plan d’autonomie, le ministre Albares a fait semblant de croire que la manne financière qu’Alger allait accumuler en augmentant les livraisons de gaz à l’Europe devrait l’empêcher de commettre l’irréparable : priver Madrid de son approvisionnement en gaz.

Or, si les Algériens, qui ont coutume de prendre leur temps avant de prendre des décisions de portée majeure, ne vont pas fermer le robinet de Medgaz, le gazoduc qui relie l’Algérie à l’Espagne, ils vont à coup sûr privilégier dans un futur proche le Transmed, le gazoduc qui relie leur pays à l’Italie.

Quant aux futurs investissements conjoints hispano-algériens, ils risquent de pâtir de cette colère algérienne qui monte chaque jour, si on regarde de près les interpellations et les annonces du côté d’Alger.

L’ancien ambassadeur d’Espagne à Rabat, Jorge Dezcallar, qui fut aussi l’ancien patron des services secrets espagnols (CNI), vient d’écrire un article d’opinion dans le quotidien El País.

Ce connaisseur du Maroc et du makhzen, concepteur du fameux « matelas d’intérêts » (tant qu’il existe de gros investissements espagnols au Maroc, celui-ci ne se lancera pas dans des hostilités envers Madrid), se pose la question de savoir si la décision de Pedro Sánchez est un acte réfléchi ou une bêtise. Et il semble plutôt pencher pour la seconde option.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @alilmrabet.