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Au Maghreb, le duel Macron-Le Pen vu comme le scénario du pire pour les visas

Algériens, Tunisiens et Marocains confient n’avoir aucune illusion sur les deux finalistes de la présidentielle française qui, à leurs yeux, incarnent une politique toujours plus répressive de l’immigration
Tracts électoraux pliés des deux finalistes du premier tour de la présidentielle française : à gauche, celui d’Emmanuel Macron, à droite, celui de Marine Le Pen (AFP/Nicolas Tucat)
Tracts électoraux pliés des deux finalistes du premier tour de la présidentielle française : à gauche, celui d’Emmanuel Macron, à droite, celui de Marine Le Pen (AFP/Nicolas Tucat)

« Si Marine Le Pen est élue présidente, le Maroc devra jouer le rapport de force pour obtenir une reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ! » Khalid, ingénieur résidant dans la banlieue de Casablanca, capitale économique du Maroc, a suivi « avec beaucoup de passion » le déroulement du premier tour de la présidentielle française.

Le récent soutien de l’Espagne au plan d’autonomie marocain pour le territoire contesté du Sahara occidental devrait ouvrir la voie au ralliement d’autres pays, espère-t-il.

« Ce sont les débats qui m’intéressent mais pas les résultats. Mon intérêt vient du fait que nous n’avons pas, au Maroc, de campagne électorale aussi animée avec des débats d’idées », explique-t-il à Middle East Eye.

La France durcit l’octroi des visas à l’égard du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie
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Comme à chaque élection présidentielle française, les Marocains – qui représentent par ailleurs la deuxième plus importante communauté étrangère non européenne en France avec quelque 750 000 personnes – ont eu les yeux rivés sur leurs écrans pour suivre les résultats du premier tour, à l’issue duquel s’est dessiné pour le 24 avril un duel entre Emmanuel Macron (arrivé en tête avec 27,6 % des voix) et Marine Le Pen (23,4 % des voix).

Le durcissement dans la politique d’octroi des visas par la France à l’égard du Maroc, mais aussi de l’Algérie et de la Tunisie, en septembre 2021, pour faire pression sur les pays de la rive sud de la Méditerranée afin qu’ils reprennent leurs ressortissants en situation irrégulière, y est sans doute pour beaucoup.

Amina, 29 ans, habituée à obtenir des visas touristiques sans difficulté avant septembre dernier, reconnaît que la politique de la France en matière d’immigration représente « un enjeu important ».

« On m’a refusé récemment un visa alors que mon dossier était complet. Je n’ai pas l’impression que Macron, qui a surfé sur les thèmes de Zemmour, soit très différent de Le Pen sur ce sujet-là », témoigne cette cadre de Rabat, qui plaçait ses espoirs dans la candidature du chef de file des Insoumis Jean-Luc Mélenchon, un natif de Tanger (dans le nord du Maroc).

« C’est toujours compliqué avec la France »

En Algérie, où le nombre de visas accordés a été réduit de moitié, l’inquiétude est la même. « Ce quota risque encore d’être revu à la baisse si Macron est réélu », commente Fatima, une Algéroise de 27 ans, à MEE.

« Et si Marine Le Pen entre à l’Élysée, elle adoptera certainement d’autres mesures contre les migrants. Bref, nous ne pouvons pas rester indifférents face à ces résultats. La diaspora algérienne en France [entre 800 000 et 1,2 million de personnes selon les estimations] est très importante et une élection de Marine Le Pen risque d’aggraver sa situation, déjà dégradée par le quinquennat de Macron. »

« Je pense que l’un comme l’autre [Macron comme Le Pen] va progressivement fermer la France à l’immigration. Ces cinq prochaines années, les musulmans se feront encore taper dessus »

- Amine, un Algérois de 32 ans

« J’ai l’impression de faire partie de l’une des dernières vagues migratoires en France », confie Amine, un Algérois de 32 ans, à MEE, un peu « désabusé » devant l’affiche du deuxième tour.

« Je pense que l’un comme l’autre [Macron comme Le Pen] va progressivement fermer la France à l’immigration. Ces cinq prochaines années, les musulmans se feront encore taper dessus. Pour moi, la réélection de Macron, c’est le maintien de la même politique de violences policières et de réduction des visas. Le candidat de La République en marche fait des discours consensuels, mais sur le terrain, il mène une politique d’extrême droite. »

À Tunis, devant le bâtiment de TLScontact, où se déposent les dossiers de demande de visa, Mounira, la quarantaine, mariée depuis quinze ans à un Français, se projette déjà dans une France dirigée par le Rassemblement nationale (RN).

« Si Le Pen devenait présidente, alors je deviendrais Française ! », assure-t-elle à MEE, en évoquant le droit à la nationalité accessible par le mariage. « Jusqu’ici, je renouvelle mon visa facilement en tant que femme de Français. Mais si elle [Le Pen] passe, il ne faut pas se leurrer, cela sera de plus en plus difficile d’obtenir des visas et cela me compliquera la vie, alors que mes enfants vont aller étudier en France. »

Pour les Algériens, Emmanuel Macron « n’est pas différent de ses prédécesseurs »
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Cyrine, 25 ans, ressort de l’immeuble avec le sourire : en quatre jours, elle a obtenu son visa. Interne en médecine, elle compte jouer les touristes en France pour la seconde fois... et peut-être y terminer un jour ses études.

« Je redoute que Marine Le Pen devienne présidente. Je me dis que cela changerait mes plans de carrière. Emmanuel Macron, lui, est favorable aux Tunisiens », affirme-t-elle à MEE, en estimant que la réduction du nombre de visas n’est qu’« un jeu politique pour l’élection ».

Un peu plus loin, adossé au muret d’un parking en face du centre, Amor attend ses parents. Cet ingénieur informatique vit en France depuis 2017 avec sa femme allemande. Pour lui, la présidentielle française ne changera pas grand-chose aux visas : « C’est toujours compliqué avec la France. »

Ses parents ont d’ailleurs préféré déposer une demande de visa Schengen auprès de l’Allemagne. « Comme j’ai un appartement en Allemagne, ils peuvent obtenir un visa de deux ans, c’est bien plus simple. » 

« Cela ne changera pas grand-chose à notre vie à nous »

Même si le trentenaire, qui se définit comme « un citoyen du monde », préfèrerait voir Macron gagner, il nuance : « Pour la Tunisie, ce serait mieux que Le Pen passe. Ce serait l’occasion de revoir tous les contrats entre les deux pays. Dans le Sud tunisien, il y a un tiers de notre territoire auquel on n’a pas accès car il est exploité par Total. Le Pen est comme Trump, qui a été le meilleur président américain d’un point de vue économique. »

Cependant, pour de nombreux Algériens, Marocains ou Tunisiens, la montée de l’extrême droite est un facteur de dégoût.

À Alger, Yasmine, 32 ans, qui a pourtant séjourné en France dans le cadre de ses études, reconnaît ne suivre l’élection « que de loin ». 

« Le fait de voir plusieurs partis se réclamant de la République calquer les idées de l’extrême droite, et Éric Zemmour, condamné pour des propos racistes et xénophobes, tenter de briguer la plus haute fonction en France ont fait que je me suis désintéressée de la politique française », résume-t-elle à MEE.

« Pour la Tunisie, ce serait mieux que Le Pen passe. Ce serait l’occasion de revoir tous les contrats entre les deux pays. Le Pen est comme Trump, qui a été le meilleur président américain d’un point de vue économique »

- Amine, ingénieur informatique à Tunis

À Casablanca, Said la rejoint : « Que ce soit Macron ou Le Pen, on a affaire à un discours de droite. Hier soir, j’en ai discuté avec des amis, qui sont tous d’accord sur l’ampleur que prend l’extrême droite en France. »

À Tunis, même sentiment : « La présidentielle française ? Cela ne m’intéresse pas. On a déjà assez de nos politiques à nous, alors s’occuper de ceux des autres... », s’exclame une dame qui vérifie une dernière fois ses papiers avant de rejoindre la file d’attente devant le centre de TLScontact.

La crise politique et financière que subissent les Tunisiens a pris le pas, pour beaucoup, sur leur envie de s’intéresser à ce qui se passe ailleurs.

« Quoi qu’il se passe en France, cela ne changera pas grand-chose à notre vie à nous », assure un passant qui désigne le bâtiment de TLS. « Je ne voyage plus depuis des années. Avant, j’aimais aller en Europe. Maintenant, je n’en ai plus les moyens. Je suis déjà content lorsque je remplis mon panier… »

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