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France : la « grande marche civique » contre l’antisémitisme, victime des querelles politiciennes

Le rejet de la présence de l’extrême droite et la dissidence de la gauche radicale ont déjà sapé le caractère unitaire dont voulait se prévaloir la manifestation organisée dimanche 12 novembre à Paris pour « défendre les valeurs de notre République »
À l’origine de cette initiative, qui s’inscrit dans le contexte de la guerre israélo-palestinienne : le président du Sénat Gérard Larcher et la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, respectivement 3e et 4e personnages de l’État français (AFP)
Par MEE

La « grande marche civique » contre l’antisémitisme prévue le dimanche 12 novembre en France, présentée comme un grand événement unitaire pour « tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de notre République et sont déterminés à les défendre », fait, pour le moment, plutôt ressortir les divisions au sein de la classe politique du pays.

À l’origine de cette initiative, qui s’inscrit dans le contexte de la guerre israélo-palestinienne : le président du Sénat Gérard Larcher et la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, respectivement 3e et 4e personnages de l’État français.

Dans une tribune publiée mardi 7 octobre dans Le Figaro, les deux personnalités politiques relèvent que « les actes antisémites se multiplient dangereusement » en France.

« En quatre semaines à peine, plus de 1 000 faits ont été enregistrés, soit deux fois plus qu’au cours de toute l’année 2022. Cela se traduit sur notre sol par des injures, des menaces, des violences contre nos compatriotes de confession juive », soulignent-ils en appelant à une mobilisation générale entre le palais Bourbon et le palais du Luxembourg à Paris.

Le ministère de l’Intérieur a exactement recensé au 8 novembre 1 159 actes antisémites, 518 interpellations et 7 000 signalement sur la plateforme Pharos (site créé en 2009 par le gouvernement français pour signaler des contenus et comportements en ligne illicites).

Seulement voilà, l’initiative a été diversement accueillie en France – qui accueille les plus importantes communautés juive et arabo-musulmane en Europe –, en raison de la participation annoncée de l’extrême droite.

La députée du Rassemblement national (RN, extrême droite) Marine Le Pen a confirmé sa présence, ainsi que celle du président du parti. « Bien sûr, j’y participerai, Jordan Bardella y sera, l’ensemble de nos élus y seront », a-t-elle déclaré mercredi sur RTL. 

« J’appelle l’ensemble de nos adhérents et de nos électeurs à venir se joindre à cette marche », a ajouté l’ancienne candidate d’extrême droite à la présidentielle, jugeant qu’« il [était] temps que le peuple français [...] exprime son rejet absolument total de l’augmentation spectaculaire des actes visibles d’antisémitisme ».

Éric Zemmour et Marion Maréchal seront aussi présents à la marche, a a annoncé leur parti, Reconquête.

« Cordon républicain »

Dans le camp présidentiel, qui sera représenté à la marche par la Première ministre Élisabeth Borne, la présence du RN pose aussi problème.

« À mon sens, le Rassemblement national n’a pas sa place dans cette manifestation », a commenté le porte-parole du gouvernement Olivier Véran mercredi, tout en rappelant que « c’est une manifestation publique à laquelle chacun est libre, en conscience, de participer ».

Le secrétaire général de Renaissance, Stéphane Séjourné, a ainsi appelé « solennellement les organisateurs, ainsi que les partis politiques qui y participeront, à ne pas être les complices de la banalisation d’un parti fondé par des antisémites », en référence au Front national, l’ancêtre du Rassemblement national de Marine Le Pen.

À gauche, l’initiative est soutenue par le Parti socialiste (PS) qui a appelé « tous les Français, quelle que soit leur position sur la guerre au Proche-Orient, à se joindre à la manifestation ».

Dans un communiqué commun, le PS, le Parti communiste français et Europe Écologie Les Verts (EELV) ont exprimé leur souhait, dans un communiqué commun, de « marcher contre l’antisémitisme et tous les fauteurs de haine et de racisme », tout « en réalisant un cordon républicain » excluant le RN. 

Jeudi 9 novembre, c’était au tour du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) de dénoncer la présence de l’extrême droite à la marche. « Nous ne souhaitons pas que des personnes qui sont héritières d’un parti fondé par des anciens collaborateurs soient présentes », a déclaré sur LCI son président Yonathan Arfi, qui a par ailleurs apporté son « plein soutien à l’appel ».

« En annonçant qu’il participerait à cette manifestation, le Rassemblement national savait qu’il créerait la polémique, qu’il détournerait la manifestation de son objet principal qui est la lutte contre l’antisémitisme », a-t-il accusé, critiquant « une forme d’instrumentalisation de cette marche qui est indécente ». 

Le président du CRIF en a aussi après Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise (gauche radicale). Le parti a diffusé sur les réseaux sociaux un communiqué pour annoncer qu’il ne participerait pas à l’événement.

« Lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme est impraticable aux côtés d’un parti qui trouve ses origines dans l’histoire de la collaboration avec le nazisme. Nous n’oublions pas pour notre part que son président Jordan Bardella a déclaré il y a trois jours que Jean-Marie Le Pen n’était pas antisémite alors qu’il a été condamné pour négationnisme », a rappelé LFI.

La tribune de Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher avait été accueillie par un tweet cinglant de Jean-Luc Mélenchon.

« Les amis du soutien inconditionnel au massacre ont leur rendez-vous », avait-il lancé, dans une allusion aux bombardements israéliens sur Gaza, qui ont, depuis le 7 octobre, fait plus de 10 800 morts selon un dernier bilan. D’après le Hamas, il y aurait au moins 1 350 enfants palestiniens sous les décombres. Côté israélien, le bilan est de quelque 1 400 morts.

Yonathan Arfi, aux yeux de qui l’attitude de LFI est « indigne », a d’ores et déjà annoncé qu’il ne participerait pas à une autre manifestation éventuellement organisée par LFI, qui a indiqué réfléchir à cette option.

Pour le président du CRIF, « le RN et LFI sont des acteurs qui se situent en dehors du champ républicain ».

« La France insoumise cultive des amitiés avec des antisémites assumés », « ils sont dans un soutien quasi assumé au Hamas, nous avons là le bal des incendiaires », a-t-il dénoncé.

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