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France : menaces sur les financements publics du lycée musulman Averroès

Aboutissement d’une défiance croissante de l’administration française envers cet établissement musulman prisé, la rupture du contrat d’association liant le lycée lillois et l’État devrait être validée par le préfet dans les prochains jours
Avec 98 % de réussite au bac, le lycée Averroès figure encore en 2023 tout en haut des classements annuels des hebdomadaires, basés sur les données de l’Éducation nationale (AFP/Sameer a-Doumy)
Avec 98 % de réussite au bac, le lycée Averroès figure encore en 2023 tout en haut des classements annuels des hebdomadaires, basés sur les données de l’Éducation nationale (AFP/Sameer a-Doumy)

Fondé il y a vingt ans après l’interdiction du voile dans les lieux scolaires, Averroès, premier lycée musulman sous contrat en France, est menacé.

Un avis favorable à la résiliation de son contrat avec l’État a été rendu lundi 27 novembre.

Une commission consultative académique présidée par le préfet du Nord s’est réunie lundi et a voté en faveur de la résiliation du contrat d’association liant à l’État ce lycée musulman situé à Lille (Nord), ont indiqué à l’AFP deux sources proches du dossier.

Le préfet a justifié sa demande de résiliation du contrat d’association liant l’établissement lillois et l’État sur la base d’un rapport de douze pages daté du 27 octobre, dévoilé par Europe 1.

Selon les termes de ce contrat, signé en 2008, les enseignants de l’établissement sont rémunérés par l’Éducation nationale et le personnel parascolaire par la Région.

Concrètement, la décision de la commission signifie que le lycée ne percevra plus d’argent public. Le dernier mot revient maintenant au préfet, qui doit prendre sa décision sur l’avenir de ce contrat « dans les prochains jours », a indiqué l’une des deux sources.

Depuis 2019, les autorités locales refusent de verser la subvention prévue dans le cadre de ce contrat avec l’État, reprochant notamment à Averroès un don qatari de 950 000 euros en 2014.

« Nous pensons que le contrat n’a pas été respecté », a dénoncé Xavier Taquet, directeur de cabinet du président de la Région Xavier Bertrand, qui réclame à l’Éducation nationale de vérifier si le Qatar a demandé des contreparties. 

Ce même versement est aussi mis en exergue dans un récent rapport de la Cour régionale des comptes, qui reproche plus généralement au lycée un manque de transparence sur ses donateurs.

En filigrane est aussi pointé du doigt le lien historique d’Averroès avec les Musulmans de France (ex-Union des organisations islamiques de France – UOIF), organisation issue du mouvement égyptien des Frères musulmans.

Pétition en ligne

« Ces liens sont anciens mais n’interviennent jamais dans le fonctionnement de l’établissement, j’en suis le garant », jure le chef d’établissement Éric Dufour, ex-enseignant dans le privé catholique.

Autres griefs de la Cour : des irrégularités de gouvernance, ainsi que la mention d’un livre prônant la peine de mort pour apostasie ou la ségrégation des sexes dans la bibliographie d’un cours d’éthique musulmane. Selon le rapport de la commission consultative académique, ce livre ferait la promotion d’un islam salafiste.

Le rapport a relevé par ailleurs que les élèves de seconde étudiaient des ouvrages de l’imam Iquioussen, expulsé en janvier pour « incitation à la haine et à la discrimination », ce que nie l’intéressé.

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Embrigadement ? « Nous faisons tout le contraire », s’agace une enseignante d’éthique, Hela Khmosi, auprès de l’AFP. « On les appelle à réfléchir d’eux-mêmes, on leur donne des outils pour analyser, décider par eux-mêmes. »

L’enseignante assure que les élèves n’ont jamais eu en main le livre incriminé, un choix bibliographique qu’Éric Dufour reconnaît malheureux.

Dans un rapport de 2020, l’Éducation nationale avait d’ailleurs jugé que « rien » ne permettait de penser « que les pratiques enseignantes […] ne respectent pas les valeurs de la République ».

C’est justement ce rapport que Makhlouf Mamèche, directeur financier d’Averroès et président de la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (127 établissements privés musulmans, dont 10 sous contrat), voudrait voir pris en compte également par la commission, rejetant en bloc toutes les accusations et dénonçant « un acharnement ».

Si le contrat venait à être rompu, « ce serait la première fois dans toute l’histoire de France qu’une telle décision serait prise », explique le texte d’une pétition en ligne pour sauver le lycée, intitulée « Averroès, nous sommes un lycée républicain ! ».

« Savez-vous, Monsieur le Président de la République, qu’au lycée Averroès, les minutes de silence à la mémoire des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard ont été respectées dans la plus grande dignité et sans aucun incident ? », interpelle le texte.

« Savez-vous qu’Averroès est un modèle de réussite de l’ascenseur social, dont les premières marches se gravissent à l’école, avec des élèves de toutes conditions et dont plus de la moitié sont des boursiers ? »

L’idée de créer un lycée musulman remonte à 1994, lorsque dix-neuf jeunes filles étaient exclues d’un lycée public lillois pour avoir refusé d’ôter leur voile pour aller en cours, malgré une circulaire interdisant les « signes religieux ostentatoires ».

Le lycée Averroès a ouvert en septembre 2003 avec une quinzaine d’élèves dans des locaux de la mosquée du quartier populaire de Lille-Sud, avec le soutien de l’UOIF.

Avec plus de 800 élèves dont 400 sous contrat, Averroès reste de loin le plus gros des six établissements musulmans sous contrat de France. Seul le lycée est reconnu, pas le collège.

L’objectif est de créer une « élite musulmane », selon Bernard Godard, ancien haut-fonctionnaire et spécialiste de l’islam. « Ils ont suivi le modèle des établissements privés catholiques français, qui visent l’excellence », et « séparent l’enseignement du religieux ».

Avec 98 % de réussite au bac, l’établissement figure encore en 2023 tout en haut des classements annuels des hebdomadaires, basés sur les données de l’Éducation nationale. 

Depuis 2012, il possède ses propres locaux : dans la salle des profs cohabitent des enseignants de différentes confessions, certaines femmes voilées, d’autres non.

Lors de pauses, les élèves peuvent se recueillir dans une salle de prière, mais pas question d’interrompre les cours pour s’y rendre.

Dans la classe, presque autant de garçons que de filles, dont la moitié sont voilées.

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