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Hassan Iquioussen face à la mécanique islamophobe française

Effets d’annonce, précipitation politique, surenchère médiatique, acharnement policier, instrumentalisation du droit et de la justice… La procédure d’expulsion qui vise l’imam Hassan Iquioussen condense tous les éléments d’une mécanique islamophobe qui s’est intensifiée sous la présidence Macron
« L’annonce [de l’expulsion de l’imam] permet d’occuper le terrain politique et médiatique grâce à un outil de gouvernement efficace mis en place par les majorités précédentes : l’islamophobie » – Rafik Chekkat (Twitter)

Mardi 30 août 2022, des dizaines de policiers perquisitionnent le domicile de Hassan Iquioussen, fouillent les alentours et quadrillent le secteur. Retransmise en direct sur les chaînes d’information en continu, la traque vise à marquer les esprits. Plus tôt dans la journée, l’arrêté d’expulsion de l’imam de 57 ans a été confirmé par le juge des référés du Conseil d’État.

La disproportion entre l’ampleur du dispositif policier et médiatique et les faits reprochés à l’imam a de quoi interroger. Dépeint comme un « antisémite », « ennemi de la République », qui « nie l’égalité entre les femmes et les hommes », Hassan Iquioussen est depuis cet été dans le collimateur de l’exécutif.

Cette affaire témoigne de la fuite en avant sécuritaire d’un gouvernement qui a fait de la lutte contre le « séparatisme islamiste » un chantier majeur de son premier quinquennat. Le second poursuit cette dynamique mortifère et fait souffler un vent mauvais sur les droits et libertés des personnes et institutions musulmanes.

Communication politique

En plein été, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin annonce dans un tweet sa volonté d’expulser l’imam Hassan Iquioussen, à qui il reproche des propos tenus il y a des années, parfois des décennies. Une énième annonce qui permet d’occuper le terrain politique et médiatique grâce à un outil de gouvernement efficace mis en place par les majorités précédentes : l’islamophobie.

Cette affaire témoigne de la fuite en avant sécuritaire d’un gouvernement qui a fait de la lutte contre le « séparatisme islamiste » un chantier majeur de son premier quinquennat. Le second poursuit cette dynamique mortifère et fait souffler un vent mauvais sur les droits et libertés des personnes et institutions musulmanes

Hasard du calendrier, la déclaration du ministre intervient le jour même de la réception à l’Élysée du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane. Un contre-feu habile qui détourne l’attention médiatique et politique d’une visite gênante pour une majorité qui se veut exemplaire en matière de lutte contre le « séparatisme islamiste ».

Le lendemain, le 29 juillet 2022, Gérald Darmanin signe l’arrêté d’expulsion ministériel vers le Maroc, pays où Hassen Iquioussen n’a jamais résidé. L’annonce politique précède une nouvelle fois la mesure administrative. La suspension de l’expulsion par le juge des référés du tribunal administratif de Paris constitue un sérieux revers pour le ministre de l’Intérieur.

Ce dernier multiplie alors les annonces spectaculaires sur la nécessité de durcir la législation sur l’entrée et le séjour des étrangers en France. Si les juges ne permettent pas d’aller au bout de la procédure, il faudra passer par une réforme législative, prévient-il. En parallèle, de fortes pressions sont mises sur le Conseil d’État afin qu’il valide une mesure d’expulsion fragile sur le plan du droit.   

Bricolage juridique

Qu’est-ce qui peut justifier l’expulsion d’un homme de 57 ans, né et socialisé en France, dont les enfants et petits-enfants sont nés en France, pour de simples propos tenus il y a des années ? Posée ainsi, la question ne souffre aucun débat. Rien ne saurait justifier une telle mesure. Mais l’affaire se complique lorsque l’homme en question est musulman, et plus encore lorsqu’il officie comme imam.

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Là où la raison juridique vacille, l’islamophobie prend le relais et permet de pallier les carences du droit en offrant une justification pour n’importe quelle mesure punitive. En mai 2022, un imam de Saint-Chamond (Loire) a été expulsé vers les Comores pour avoir cité un passage du Coran lors d’un prêche le jour de l’Aïd.

Plus récemment encore, un imam d’Empalot, Mohamed Tataiat, a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et 30 000 euros d’amende pour un prêche jugé « antisémite » par la cour d’appel de Toulouse (l’imam avait d’abord été relaxé par le tribunal correctionnel de Toulouse). Là aussi, les propos (en arabe) incriminés ont été isolés et sortis de leur contexte. 

Les motifs invoqués par le juge des référés du Conseil d’État pour annuler l’ordonnance du tribunal administratif de Paris ne trompent personne. La volonté de l’exécutif est première dans l’affaire Iquioussen. Le Conseil d’État, qui semble plus sensible aux pressions politiques que les tribunaux administratifs, a une nouvelle fois validé le passage en force du gouvernement. 

Spirale répressive

Les dissolutions décidées en Conseil des ministres de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI), du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), de l’association humanitaire BarakaCity ou encore des éditions Nawa ont toutes été confirmées par le Conseil d’État. Ce dernier s’aligne presque systématiquement sur la volonté de ségrégation de l’exécutif.

Le vote de la « loi séparatisme » à grand renfort de communication a en effet créé un climat favorable à la multiplication des mesures d’exception contre les personnalités et institutions musulmanes

Dans la précipitation politique caractéristique de cette affaire, l’expulsion de Hassan Iquioussen a d’abord été présentée comme résultant d’une application des dispositions de la loi confortant le respect des principes de la République du 24 août 2021 (dite « loi séparatisme »). Il n’en est rien. Mais à côté de la lettre du texte, il y a son esprit.

Le vote de la « loi séparatisme » à grand renfort de communication a en effet créé un climat favorable à la multiplication des mesures d’exception contre les personnalités et institutions musulmanes. Erigée en grande cause nationale par Emmanuel Macron dans son discours des Mureaux du 2 octobre 2020, la lutte contre le « séparatisme » autorise dans les faits beaucoup de choses.

Des associations ont été dissoutes pour avoir lutté contre l’islamophobie, tandis que des mosquées ont été fermées car des imams avaient critiqué ces dissolutions. Les institutions musulmanes qui ont apporté leur soutien à Hassan Iquioussen se trouvent elles aussi dans le viseur du gouvernement. Celui-ci tire prétexte de la critique de ses précédentes mesures répressives pour justifier de nouvelles mesures arbitraires.

Combattre l’islamophobie institutionnelle

La logique répressive gouvernementale a dans un premier temps créé une forme de stupeur parmi les populations que cette répression vise. Nombre d’activistes, de cadres associatifs et religieux ont déserté une lutte contre l’islamophobie que les autorités entendent criminaliser. En attestent les fermetures précitées ainsi que la « Charte des principes de l’islam de France » (plus connue sous le nom de « Charte des imams »).

Ce texte politique, sans équivalent dans les autres cultes, que doivent signer les responsables de mosquées sous peine de diverses mesures de rétorsion administratives, prohibe dans son article 9 l’usage de la formule « racisme d’État ». Celle-ci relèverait de la posture victimaire et encouragerait la « haine de la France ». Assimilée à une forme de diffamation envers l’État, l’expression est proscrite.

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L’exécutif semble ainsi déterminé à faire de la chasse aux musulmans (sous couvert de lutte contre le « séparatisme ») un chantier majeur de son second quinquennat. Cette volonté risque toutefois de se heurter à une résistance croissante, illustrée par la dénonciation unanime de l’expulsion de Hassan Iquioussen par les musulmanes et musulmans installés en France.

Une mobilisation large, laquelle transcende les clivages et les courants qui traversent la communauté et témoigne d’une forme de maturité politique. Les musulmans ont compris très tôt que c’est bien l’ensemble du tissu communautaire qui est une nouvelle fois pris pour cible par les autorités à travers la figure de Hassan Iquioussen.

La mobilisation démarrée sur les réseaux sociaux se poursuit désormais à travers l’organisation d’initiatives multiples sur le terrain. Cette mobilisation ne bénéficie que faiblement du soutien des forces de gauche, le plus souvent rétives à toute forme d’organisation communautaire et paralysées à l’idée d’être taxées par leurs adversaires de « soutiens de l’islamisme ».

Ardemment combattue mais faiblement défendue, la plus forte minorité religieuse en Europe n’a ainsi d’autre choix que de compter sur ses propres forces. Pour faire reculer l’islamophobie institutionnelle et empêcher que l’expulsion de Hassan Iquioussen puisse servir de tremplin à d’autres mesures punitives. La légalité est avant tout affaire de pouvoir, non de justice.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Avocat, Rafik Chekkat a exercé dans des cabinets d’affaires internationaux et intervient désormais en matière de discriminations et libertés publiques. Concepteur et animateur du projet Islamophobia, il codirige la rédaction de la revue Conditions. Rafik Chekkat est diplômé en droit (Université Paris 1) et en philosophie politique (Université de Paris). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @r_chekkat Rafik Chekkat is a lawyer who works on discrimination and civil liberties issues. Chekkat holds a degree in law from University of Paris 1 and a degree in political philosophy from University of Paris. You can follow him on Twitter: @r_chekkat.
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