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« Digne d’une république bananière » : le rassemblement pour la Palestine à Paris se termine par l’arrestation du principal organisateur

La préfecture de police de Paris a décrété l’interdiction du sit-in quelques heures avant et le président de l’Association France Palestine Solidarité Bertrand Heilbronn a été arrêté
Lors du rassemblement à Paris de solidarité avec la Palestine, le 12 mai 2021 (MEE/Samia Chiki)
Lors du rassemblement de solidarité avec la Palestine à Paris, le 12 mai 2021 (MEE/Samia Chiki)
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PARIS, France

Afin de dénoncer les expulsions, les assassinats et les agressions subies par les Palestiniens ces derniers jours, plusieurs organisations et collectifs français (Association France Palestine Solidarité-AFPS, Nouveau parti anticapitaliste, Parti communiste français, Union juive française pour la paix, Mouvement jeunes communistes de France et le Collectif national pour une paix juste et durable) ont appelé à un premier rassemblement à Paris, mercredi 12 mai à 16 h, au métro Invalides.

Mais à 13 h, la préfecture de police émettait une interdiction de rassemblement au motif de « délai insuffisant [de déclaration] et forces de l’ordre mobilisées ailleurs », d’après Taoufik Tahani, président d’honneur de l’AFPS.

Interviewé par Middle East Eye, celui-ci juge cette décision « incompréhensible » : « La preuve en est que d’autres rassemblements ont déjà été autorisés face à une situation d’urgence. »

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Selon lui, c’est la question palestinienne qui dérange et il souhaite faire passer un message au gouvernement français : « Nous allons continuer à être solidaires du peuple palestinien et à dénoncer l’agression israélienne. »

Les organisateurs ont annoncé sur les réseaux sociaux la décision du préfet de police, Didier Lallement, et ont tenu à être présents afin d’informer de l’interdiction aux participants venus sur place.

Les forces de l’ordre étaient déployées en nombre important dès la sortie du métro Invalides, contraignant tous les manifestants à rester dans un périmètre de quelques mètres.

« Nous ne pouvons pas rester silencieux »

Parmi la centaine de présents, Eloïse, étudiante à Sciences-Po Paris, très émue, explique à MEE avoir tenu à être là car la situation actuelle en Palestine lui est insupportable : « Nous devons dénoncer l’apartheid israélien et soutenir le peuple palestinien face aux raids aériens. 

« La majorité des médias déforment la réalité, c’est aussi pour cela qu’il est important d’être mobilisés afin de montrer que la manipulation médiatique ne fonctionne plus et soutenir les Palestiniens opprimés. »

Bien que frustrés de ne pas pouvoir manifester comme prévu, ils restent durant une demi-heure, scandant des slogans et se munissant de leur téléphone pour filmer. Mohamed, un jeune Palestinien de Gaza, brandit les photos des enfants tués par les raids israéliens ce lundi : « Nous ne pouvons pas rester silencieux ou alors, nous sommes complices de ce que subit mon peuple. »

« Nous devons dénoncer l’apartheid israélien et soutenir le peuple palestinien face aux raids aériens »

- Eloïse, étudiante à Sciences-Po Paris

Les forces de police somment alors les manifestants de quitter les lieux et entament une série de verbalisation afin de les décourager. Ils demandent à Elyes, enseignant d’espagnol, de partir.

« On en a ras-le bol de cette situation qui se répète tous les trois, quatre ans, c’est un massacre ethnique, il faut dénoncer cette complicité avec Israël et toutes ces morts, qui sont insupportables », dit-il à MEE.

« Aucun rassemblement n’a posé de problème dans d’autres pays d’Europe, comme à Londres, alors qu’[en France], la liberté d’expression est entravée aujourd’hui, la situation devient lourde et insupportable, mais je manifesterai jusqu’au bout et serai présent aux prochains rassemblements. »

Chahinez, étudiante en droit, déplore qu’en pleine période de Ramadan et de fête de l’Aïd al-Fitr, les Palestiniens soient encore une fois victimes de violences : « Des enfants, des veuves, des personnes âgées sont tuées, c’est insoutenable. »

Sarah et Ibtissem avaient pour leur part programmé d’assister à la marche de commémoration de la Nakba ce samedi 15 mai à Barbès, dans le 18e arrondissement de Paris, mais face à la gravité et l’urgence, elles ont décidé de se mobiliser dès aujourd’hui.

« Je suis bouleversée, je n’en dors plus la nuit, on ne peut rien faire à part se réunir et exprimer notre soutien », confie Sarah.

« Il s’agit de la survie d’un peuple, j’ai 33 ans, je suis née avec ce conflit qui coule dans nos veines, je suis musulmane, je fais des douaas [invocations] mais on se sent impuissants, et qu’on nous interdise d’être ici aujourd’hui est une aberration », dénonce son amie.

Tous promettent de revenir au rassemblement organisé ce jeudi place de la République à 14 h et à la marche du samedi 15 mai à Barbès.

Le président de l’AFPS arrêté

Quelques heures plus tard, une délégation composée de représentants des organisations de ce rassemblement ainsi que d’élus, dont la députée communiste Elsa Faucillon, est reçue au Quai d’Orsay afin d’alerter sur la situation.

À l’issue de cet entretien, dès leur sortie, le président de l’AFPS, Bertrand Heilbronn, est arrêté, menotté et placé en garde à vue au commissariat du 7e arrondissement, accusé d’avoir appelé à manifester alors que le rassemblement avait été interdit juste quelques heures avant. 

Dans un communiqué, l’AFPS indique au contraire « avoir informé par tous moyens de l’interdiction. Bertrand Heilbronn et les responsables d’associations étaient présents pour informer ceux qui se présentaient de l’interdiction et faire en sorte que les choses se passent le mieux possible ».

L’AFPS a immédiatement exigé sa libération, dénonçant « ce pouvoir qui cueille à la sortie d’un ministère le président d’une association défendant le droit et les droits humains, juste après l’avoir reçu, lui signifie sa garde à vue, le menotte à un banc à son arrivée au commissariat. »

Il sera relâché après cinq heures de garde à vue. Pour Taoufiq Tahani, qui est resté en alerte toute la soirée de mercredi, « son arrestation est un scandale, digne d’une république bananière ».