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Violence ou dialogue ? L’Irak à la croisée des chemins alors que l’impasse avec les sadristes s’accentue

Alors que Moqtada al-Sadr a réclamé la dissolution du Parlement et des élections anticipées, estimant qu’il n’y avait « aucun intérêt » à dialoguer dans un contexte de paralysie politique totale, l’évolution rapide de la situation renforce la crainte d’affrontements entre chiites
Des partisans de Moqtada al-Sadr protestent à l’intérieur du bâtiment du Parlement à Bagdad, le 27 juillet 2022 (Reuters)

Après un week-end de protestations et de dénonciations véhémentes, Moqtada al-Sadr a fait monter les enchères lundi en appelant ses partisans dans les provinces du sud et du centre de l’Irak à descendre dans la rue.

Les partisans de l’influent ecclésiastique chiite ont envahi samedi la zone verte fortifiée de Bagdad et occupé le bâtiment du Parlement pour protester contre ses rivaux soutenus par l’Iran, qui l’empêchent de former un gouvernement.

Lorsque Sadr a appelé les tribus et d’autres forces politiques irakiennes à se joindre à ce qu’il a qualifié de « révolution », les tensions n’ont fait qu’augmenter. Le puissant leader chiite a déclaré que ses partisans avaient « libéré » la zone verte en vue d’un « changement radical du système politique et de la Constitution ».

En réponse, le Cadre de coordination, alliance chiite soutenue par l’Iran qui a contrecarré à chaque fois les plans de Sadr lorsqu’il a tenté de former un gouvernement après sa victoire aux élections d’octobre dernier, a appelé à une manifestation « pour soutenir [sa] légitimité et préserver les institutions étatiques ».

Les adversaires de Sadr ont menacé de s’emparer de l’aéroport de Bagdad et de la résidence du Premier ministre Moustafa al-Kazimi, qu’ils accusent d’avoir facilité la prise de la zone verte par les sadristes. 

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Aux premières heures de lundi, les forces de sécurité se sont déployées autour de Bagdad, notamment vers l’aéroport et la zone verte. Sadr a ensuite déployé ses propres forces paramilitaires, les Saraya al-Salam, dans les rues menant au quartier fortifié, où se trouvent la plupart des bâtiments gouvernementaux et des ambassades. 

Lundi soir, certains partisans du Cadre de coordination ont commencé à se diriger vers la zone verte, mais ils avaient reçu l’ordre d’éviter toute confrontation avec les sadristes.

De nombreux dirigeants politiques et diplomates occidentaux ont essayé de communiquer avec Sadr pour apaiser la situation et ouvrir des voies de dialogue entre les deux camps. Cependant, ce dernier refuse de recevoir des visites ou des appels de non-sadristes, indique des dirigeants sadristes à Middle East Eye.

Mohammed Salih al-Iraqi, le « ministre du leader » de Sadr, largement considéré comme son porte-parole, a indiqué lundi que Hadi al-Ameri, chef du bloc parlementaire Fatah et dirigeant du Cadre de coordination, avait réitéré ses efforts pour contacter Sadr et entamer un dialogue entre les deux camps rivaux.

D’après la déclaration de Mohammed Salih al-Iraqi, Sadr n’entamera le dialogue qu’une fois qu’Amiri aura quitté le Cadre de coordination et que ses partis auront dénoncé les propos explosifs attribués à Nouri al-Maliki, entendus dans des enregistrements audio divulgués. Il a également précisé qu’un médiateur devait être présent.

Des partisans de Moqtada al-Sadr protestent à Bagdad, le 30 juillet 2022 (Reuters)
Des partisans de Moqtada al-Sadr protestent à Bagdad, le 30 juillet 2022 (Reuters)

Mercredi, Sadr a réclamé la dissolution du Parlement et des élections législatives anticipées.

« Je suis certain que la majorité de la population est exaspérée par la classe dirigeante dans son intégralité, y compris certains [politiciens] appartenant à mon courant », a reconnu le leader chiite dans son discours retransmis sur les télévisions locales.

« À partir de maintenant, il n’y aura plus d’anciennes figures, quelles que soit leur appartenance », a-t-il assuré, proposant « un processus démocratique révolutionnaire pacifique, puis des élections démocratiques anticipées après la dissolution du Parlement actuel ».

« Les révolutionnaires et les contestataires participant au sit-in doivent rester et poursuivre leur campement jusqu’à la mise en application des revendications », a-t-il martelé.

Pour tenter de trouver une sortie de crise, le Premier ministre Moustafa al-Kazimi, qui expédie les affaires courantes, a proposé un « dialogue national ».

« Ne croyez pas les rumeurs selon lesquelles je ne veux pas de dialogue », a assuré Sadr mercredi.

« Mais nous avons déjà essayé et vécu le dialogue avec eux, il ne nous a rien apporté à nous et à la nation, ne serait-ce que ruine et corruption […] malgré leurs promesses », a-t-il fustigé.

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Il n’y a « aucun intérêt à attendre d’un tel dialogue, en particulier après que le peuple a exprimé sa parole libre et spontanée », a-t-il ajouté, en allusion au mouvement de contestation.

Personne ne sait si Sadr tient sérieusement à faire tomber le système politique irakien, ni si ses forces pourraient sortir victorieuses en cas de recours à la violence de la part de l’armée ou de ses adversaires pour expulser ses partisans de la zone verte.

Les dirigeants politiques et militaires sadristes se disent pleinement conscients que leurs adversaires ne garderont pas le silence et qu’une confrontation militaire est très probable. Ils affirment s’attendre à la violence et y être prêts.

« Sadr est prêt à aller jusqu’au bout, et il est également préparé au pire des scénarios », affirme à MEE un dirigeant sadriste, ajoutant que Sadr est furieux contre ses adversaires « au point d’éprouver de la haine ».

« Il ne sera pas satisfait tant qu’il ne leur aura pas fait mal. Il continuera l’escalade jusqu’à ce qu’ils reconnaissent leur erreur et admettent qu’il est l’un des acteurs les plus importants du processus politique et de l’Irak dans son ensemble », souligne le dirigeant sadriste.

« Nous n’attaquerons personne, nous n’engagerons aucun combat. Nos ordres sont clairs à cet égard, mais la donne change complètement en cas de légitime défense. Nous ne resterons pas là à regarder si quelqu’un nous agresse. »

Sadr, le problème et la solution

Sadr compte des millions de partisans, contrôle l’une des plus grandes factions armées chiites et possède un empire financier dont les revenus annuels dépassent les budgets de nombreux petits pays voisins. Il est l’un des deux hommes en Irak capables de faire descendre des millions de personnes dans la rue d’un seul mot, avec le Grand Ayatollah Sayyed Ali al-Sistani.

Depuis dix mois, l’Irak est dans l’incertitude alors que Sadr et ses rivaux se bousculent autour de visions concurrentes quant à l’avenir politique du pays.

« Sadr a des hommes, des armes et de l’argent, et fait preuve d’une insouciance sans pareille. Tout cela est effrayant »

– Un haut responsable du gouvernement

À l’issue des élections d’octobre, Sadr a obtenu 74 sièges au Parlement, soit plus que tout autre parti, et a conclu une alliance avec les partis sunnites et kurdes dans l’intention de bouleverser le système traditionnel de partage du pouvoir en Irak.

Néanmoins, ses adversaires soutenus par l’Iran, qui auraient été écartés du pouvoir si Sadr y était parvenu, ont réussi à l’en empêcher en recourant à toutes sortes de méthodes, allant de contestations judiciaires à des attaques de roquettes.

Le mois dernier, Sadr a ordonné à ses députés de démissionner en signe de protestation, ce qui a engendré une nouvelle crise politique et permis aux partis du Cadre de coordination de devenir le bloc le plus important du Parlement. Les dirigeants du Cadre de coordination s’emploient depuis à former leur propre gouvernement et ont désigné la semaine dernière Mohammed Shia al-Soudani, proche de Nouri al-Maliki, comme candidat au poste de Premier ministre.

Sadr y a vu un défi et une tentative de provocation, affirment des dirigeants sadristes à MEE. C’est la nomination de Soudani qui l’a incité à envoyer ses partisans dans la zone verte et à empêcher le Parlement de siéger.

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« Cela fait des années que Sadr est devenu un gros problème pour ses adversaires. Sa présence est un problème et son absence en est un aussi. Il a des hommes, des armes et de l’argent, et fait preuve d’une insouciance sans pareille. Tout cela est effrayant », affirme à MEE un haut responsable du gouvernement.

« À l’heure actuelle, il veut dire à tout le monde que même s’il n’a pas pu atteindre son objectif au Parlement selon leurs normes, il l’atteindra en utilisant son influence dans la rue et ses propres normes. »

Selon le responsable, les rivaux de Sadr sont désorientés et ne savent pas comment s’y prendre avec lui.

« S’ils emploient la force, il n’hésitera pas à y recourir, et s’ils passent par une trêve et un compromis, il voudra les briser. Alors ils l’ignorent, et maintenant, tout le monde en paie le prix. »

Le facteur Sistani

Les combats entre chiites constituent l’une des principales lignes rouges depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. La franchir, c’est défier la volonté de Sistani, le chef de la communauté chiite.

Toutes les forces chiites, y compris l’Iran et ses intermédiaires, sont pleinement conscientes des conséquences d’une intervention de Sistani à leur encontre. Si une faction venait à être accusée d’encourager ou de soutenir les combats, Sistani pourrait mettre fin à sa présence par une fatwa (déclaration), indiquent à MEE des dirigeants chiites et des commandants de factions armées.

Tout affrontement serait brutal. La plupart des factions chiites ont une branche armée. Bien que les Saraya al-Salam de Sadr soient peut-être la plus importante en nombre, les équipements modernes que possèdent les factions liées à Sistani, notamment la Division de combat d’al-Abbas, ainsi que les factions liées à l’Iran, notamment Asaïb Ahl al-Haq et les Kataeb Hezbollah, garantissent leur supériorité et assureraient leur victoire dans toute confrontation, affirment des commandants à MEE.

« De notre côté, nous observons les choses et attendons les ordres. Nous n’interviendrons pas à ce stade en faveur d’un quelconque camp, mais nous n’hésiterons pas à nous défendre et à défendre nos positions »

- Un commandant proche de Sistani

« Ce qui se passe actuellement nous inquiète et nous craignons l’imprudence de Sadr tout comme l’arrogance de ses adversaires, mais il n’est pas nécessaire selon nous d’intervenir maintenant », explique à MEE un commandant proche de Sistani.

« Dans les batailles modernes, l’élément humain n’est plus le facteur décisif, celui-ci est la technologie. De nombreuses factions armées disposent de technologies modernes qui peuvent faire basculer tout affrontement en leur faveur. Mais la question est de savoir si l’un des décideurs laissera les choses dégénérer vers un affrontement », souligne-t-il.

« De notre côté, nous observons les choses et attendons les ordres. Nous n’interviendrons pas à ce stade en faveur d’un quelconque camp, mais nous n’hésiterons pas à nous défendre et à défendre nos positions. »

Il leur suffit d’un mot de Sistani pour intervenir, précise-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et actualisé.