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À Gaza, Israël utilise des bombes de l’époque de la guerre du Vietnam

Il y a un an, Israël déclenchait une guerre de onze jours à Gaza. On sait aujourd’hui que les bombes larguées au cours des 2 750 attaques aériennes de cette offensive étaient en majorité des MK84, dénoncées pour leurs dégâts sur les civils
Une partie d’une bombe MK-84 larguée par un avion de combat israélien F-16 gît parmi les décombres dans le quartier al-Rimal de Gaza, le 18 mai 2021 (AFP)
Une partie d’une bombe MK-84 larguée par un avion de combat israélien F-16 gît parmi les décombres dans le quartier al-Rimal de Gaza, le 18 mai 2021 (AFP)

Rares sont les bombes d’emploi général plus destructrices que la Mark 84, une arme d’environ 907 kg utilisée pour la première fois par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam.

Contenant plus de 400 kg d’explosifs, ces bombes de 4,5 mètres de long et dotées d’une enveloppe en acier présentent une « portée mortelle » de plus de 30 mètres et créent une onde de choc supersonique lorsqu’elles explosent.

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Selon l’ONU, elles peuvent détruire les bâtiments voisins et « rompre les poumons, faire éclater les cavités sinusales et arracher des membres » de toute personne se trouvant dans un rayon de 350 à 360 mètres de l’explosion.

La Mark 84, ou MK 84, une « bunker buster » conçue pour pénétrer des couches d’acier ou de béton, est donc considérée comme particulièrement dangereuse lorsqu’elle est larguée dans des zones civiles.

Employée par les forces américaines en Irak et en Afghanistan, elle aurait également été utilisée lors des frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite qui ont tué au moins 97 civils sur un marché au Yémen en 2016.

Cette bombe est si meurtrière lorsqu’elle est larguée dans des zones densément peuplées que la commission indépendante de l’ONU qui a enquêté sur la guerre de 2014 à Gaza a expressément formulé une mise en garde contre son usage, susceptible de constituer « une violation de l’interdiction des attaques indiscriminées ».

Une arme capricieuse

Pourtant, des experts en déminage à Gaza indiquent à Middle East Eye que sur les 2 750 attaques aériennes lancées sur la bande de Gaza au cours de l’offensive de mai 2021, qui a tué 260 Palestiniens dont 66 enfants en onze jours, Israël a majoritairement largué des MK 84.

L’équipe de démineurs du ministère gazaoui de l’Intérieur passe l’enclave assiégée au peigne fin après chaque bombardement israélien afin d’éliminer les munitions non explosées qui jonchent la bande de territoire. Les restes qu’elle retrouve le plus fréquemment depuis mai proviennent de MK 84, indique-t-elle.

Ce sont des MK 84 qui ont par exemple tué au moins 42 personnes – dont cinq membres d’une même famille – lors du bombardement de la nuit du 15 mai dans la rue al-Wahda, une artère commerciale et résidentielle densément peuplée du centre de Gaza, précise l’équipe de démineurs.

De la fumée s’élève alors qu’une bombe est larguée sur la tour Jala lors d’une frappe aérienne israélienne sur Gaza, le 15 mai 2021 (Mahmud Hams)
De la fumée s’élève alors qu’une bombe est larguée sur la tour Jala lors d’une frappe aérienne israélienne sur Gaza, le 15 mai 2021 (Mahmud Hams)

Le recours à des MK 84 en mai 2021 est d’autant plus déroutant que l’armée de l’air israélienne dispose dans son arsenal d’une autre bombe plus moderne, conçue pour faire le même travail avec beaucoup moins de risques pour les civils. 

Selon Human Rights Watch, Israël pourrait s’être rendu coupable de crimes de guerre à travers des attaques qui ont tué des civils à Gaza. Le Hamas, qui a tiré des roquettes sans cible vers Israël et fait treize morts, pourrait également avoir commis des crimes de guerre

MEE a demandé aux FDI (armée israélienne) pourquoi elles avaient utilisé cette bombe et si elles disposaient d’une arme plus précise dans leur arsenal. Au moment de la publication, les FDI n’avaient pas répondu aux questions de MEE.

En plus de représenter un danger mortel pour les civils, les MK 84 sont souvent imprécises et défaillantes.

Les bombes peuvent atterrir jusqu’à sept mètres de distance de leur cible, selon l’ONU

De nombreux Gazaouis sont toujours déplacés en raison de MK 84 qui se sont enfoncées dans le sol de leur maison sans exploser, ou ne vont pas à l’école pour les mêmes raisons

De même, lors d’une interview accordée en 2016, Dani Peretz, vice-président de la division ingénierie d’Israeli Military Industries – qui fait désormais partie du groupe d’armement israélien Elbit Systems –, a déclaré que les MK 84 utilisés lors de la guerre du Liban en 2006 n’avaient pas explosé dans 40 % des cas.

Ce chiffre se situe habituellement autour de 5 %, selon Action On Armed Violence (AOAV), un organisme de surveillance des armes établi à Londres.

Contrairement à ce qui ce passait au début de leur production en 1955, les MK-84 sont désormais souvent équipés d’un système JDAM (« Joint Direct Attack Munition »), un kit développé par les Américains qui dote les bombes gravitaires d’un guidage GPS. Ces versions « plus intelligentes » de l’arme sont connues sous le nom de GBU-31.

Néanmoins, le JDAM « modifie le comportement de la bombe », estimait Dani Peretz.

Ainsi, dans certains cas, « la [MK 84] atteignait la cible mais […] frappait la mauvaise pièce », tandis que dans d’autres cas, « le détonateur se détachait de la bombe et elle n’explosait pas ».

Les bombes non explosées peuvent exploser soudainement lorsqu’elles sont bougées et tuer ou mutiler des personnes. De nombreux Gazaouis sont toujours déplacés en raison de MK 84 qui se sont enfoncées dans le sol de leur maison sans exploser, ou ne vont pas à l’école pour les mêmes raisons.

Une « portée meurtrière »

Selon l’équipe de démineurs, quatre de ces bombes profondément enfouies se trouvent actuellement sous des écoles gérées par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), qui doivent donc rester fermées. Un porte-parole de l’UNRWA n’a pas répondu aux demandes de commentaires formulées par MEE.

Parmi les autres bombes moins courantes que l’équipe de démineurs a trouvées pendant et après l’offensive figurent des GBU-39 – ou « Small-Diameter Bomb » – de fabrication américaine, beaucoup plus petites que les GBU-31 et potentiellement moins dangereuses pour les civils, ainsi que des BLU-109, des bunker busters de fabrication américaine contenant moins d’explosifs que les GBU-31, mais « susceptibles d’infliger un niveau très similaire de dégâts lors de l’explosion », selon AOAV.

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L’armée de l’air israélienne dispose d’une autre bombe dans son arsenal qui fait le même travail que la MK 84 tout en présentant un risque bien moindre pour les civils.

Une brochure de présentation d’une bombe appelée MPR 500, fabriquée par Elbit Systems, indique qu’elle « offre l’efficacité de la puissante MK 84 » sans provoquer ses « dommages collatéraux élevés », précisant que la MPR-500 présente une « portée meurtrière » inférieure. 

La MPR 500, comme la MK 84, est conçue pour pénétrer des bâtiments, des pièces ou des tunnels, avant d’exploser. Son fabricant indique qu’elle a entre 90 % et 95 % de chances d’atteindre sa cible et d’exploser comme prévu, contre 60 % pour la MK 84. 

En réalité, les fabricants ont déclaré avoir commencé à développer la MPR 500 précisément à cause de l’imprévisibilité – et du coût – de la Mark 84.

Il se pourrait bien qu’Elbit Systems exagère le fossé entre le niveau de danger et l’efficacité de chacune des bombes.

Leurs brochures comparent à plusieurs reprises « des choux et des carottes », indique à MEE Mark Hiznay, directeur associé de la division armement de Human Rights Watch.

Une pelleteuse dégage les décombres d’un bâtiment détruit dans le quartier résidentiel al-Rimal de Gaza après une frappe aérienne israélienne, le 16 mai 2021 (AFP)
Une pelleteuse dégage les décombres d’un bâtiment détruit dans le quartier résidentiel al-Rimal de Gaza après une frappe aérienne israélienne, le 16 mai 2021 (AFP)

Par ailleurs, les affirmations faisant état de faibles dommages collatéraux pourraient également être discutables, dans la mesure où les MPR 500 ont tué 28 civils dont 15 enfants en 2014, selon le rapport de la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a étudié le conflit de Gaza de 2014.

Elbit a néanmoins convaincu l’US Air Force de l’utilité d’investir dans ces armes.

Les Israéliens se sont également laissé convaincre. Comme l’a confirmé à MEE un porte-parole des forces armées israéliennes, les bombes MPR-500 font l’objet « d’une utilisation opérationnelle au sein des FDI ».

Cependant, selon l’équipe de démineurs de Gaza interrogée par MEE, si des traces de MPR 500 ont bien pu être observées sur le terrain en 2012 et 2014, aucune preuve d’une utilisation de ces bombes en mai n’a été découverte.

Interrogées quant à savoir si elles ont effectivement largué des MPR 500 à Gaza en mai, les FDI n’ont formulé aucun commentaire. Les experts estiment par ailleurs que le nombre exact de MPR 500 dans l’arsenal israélien est probablement hautement confidentiel.

Un porte-parole d’Elbit, qui possède des usines dans divers pays, notamment Royaume-Uni, n’a pas répondu aux questions portant sur le nombre de MPR 500 vendues par le groupe à Israël. Elbit ne cesse de sous-entendre que tous ses systèmes sont utilisés par les FDI, sans donner de détails.

Dans ce cas, pourquoi les Israéliens utiliseraient-ils des MK 84 au lieu des MPR 500 alors même que l’on sait qu’ils sont extrêmement destructeurs, capricieux et plus dangereux pour les civils ?

Pourquoi utiliser des MK-84 ?

1) Pour se débarrasser des vieux stocks 

En général, il est de notoriété publique que les forces aériennes utilisent leurs vieux stocks, explique Brian Castner, conseiller principal pour les situations de crise spécialisé dans les armes et les opérations militaires à Amnesty International.

Les bombes sont chères à stocker et à entretenir et doivent être gardées sous haute surveillance. Elles ont une durée de vie limitée et, à partir d’un certain moment, il peut devenir dangereux de les manipuler et de les charger : ainsi, il s’avère logique de larguer les plus anciennes en premier.  

De plus, si Elbit Systems – qui a recruté de nombreux anciens officiers de haut rang des FDI et exerce une certaine influence sur ces dernières – souhaite qu’Israël fasse le plein de MPR-500, il serait dans son intérêt commercial de faire pression sur l’armée israélienne pour qu’elle se débarrasse de ses MK 84 aussi vite que possible.

Ni les FDI, ni Elbit n’ont répondu aux questions de MEE à ce sujet.

2) À cause des pressions américaines

Dans le cadre d’un accord d’assistance à la sécurité couvrant la période 2019-2028, les États-Unis ont accepté, sous réserve de l’approbation du Congrès, de verser à Israël 3,8 milliards de dollars par an en financement militaire étranger, dont la quasi-totalité doit être dépensée en armes de fabrication américaine

Les achats d’Israël sont majoritairement dictés par le Pentagone, qui souhaite également se débarrasser de ses vieilles bombes. Les États-Unis pourraient donc chercher à se délester de certaines de leurs MK 84 qu’ils ont vendues à Israël par le passé.

Un porte-parole du département américain de la Défense n’a pas répondu aux demandes de commentaires formulées par MEE.

3) Pour des raisons financières

Chaque année, le ministère israélien de la Défense demande un budget supplémentaire spécial pour faire face aux menaces inattendues.

Et plus les FDI larguent de bombes, plus elles ont besoin de réapprovisionner leur arsenal – et plus elles ont besoin d’argent pour cela.

En 2014, Benyamin Netanyahou s’est engagé à réduire le budget de la défense, avant d’y renoncer lorsque l’armée a exigé 10 milliards de shekels israéliens (plus de 2,6 milliards d’euros) après son invasion de Gaza.

« Nous devons nous occuper du niveau de vie, mais nous devons tout d’abord nous occuper des vies », a-t-il déclaré à propos de cette décision, faisant écho aux craintes alimentées par le ministère de la Défense en raison lesquelles les FDI avaient besoin de plus d’investissements afin d’être prêtes en cas de nouvelle confrontation.

4) Pour des raisons opérationnelles

Le 14 mai, les FDI ont fait croire aux médias étrangers que des troupes terrestres étaient entrées dans la bande de Gaza, ce que certains ont vu comme un stratagème visant à frapper le Hamas en poussant ses combattants à s’engouffrer dans des tunnels avant de les attaquer avec plus de 400 bombes.

Puisque le « métro » est un vaste réseau de tunnels, il ne suffit pas de le rompre à un endroit précis. Il serait possible de soutenir que des bunker busters à haut niveau de fragmentation auraient eu plus de chances de tuer et de mutiler davantage de combattants sous terre.

Quelles qu’en soient les justifications, qu’elles soient militaires ou autres, le recours à la MK 84 dans des zones civiles construites alors même que les FDI disposent dans leur arsenal de bombes moins dangereuses qui font le même travail soulève de nouvelles questions au regard des lois de la guerre en ce qui concerne la proportionnalité – le potentiel de perte de vies civiles – de la récente campagne de bombardement israélienne.

Qui est responsable ?

La faute en incombe principalement aux Israéliens, mais les pays qui leur vendent des bombes qui tuent des civils sont également responsables. Les États-Unis sont de loin le premier fournisseur d’armes d’Israël, suivis par l’Allemagne et l’Italie.

Parmi les bombes larguées sur Gaza d’après l’équipe de démineurs, les États-Unis ont vendu les GBU-39 et les BLU-109, ainsi que les JDAM qui équipent les MK 84, tandis que la société israélienne Elbit Systems fabrique les MPR 500.

Les Américains ont également vendu des MK 84 à Israël, mais d’autres pays pourraient en avoir fait autant.

« Il est étrangement difficile de déterminer exactement quels pays fabriquent et vendent des bombes de la série Mark 80 [parmi lesquelles la MK 84 est la plus grosse] », indique Brian Castner d’Amnesty.

Quels sont les pays et les entreprises qui vendent des armes à Israël ?
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La société américaine General Dynamics fabrique des bombes de la série Mark 80 pour le compte de l’armée américaine et, selon plusieurs communications adressées par le département de la Défense au Congrès, en a également vendu des milliers à Israël.

En 2007, les États-Unis ont approuvé la vente à Israël de 3 500 MK 84 fabriqués par General Dynamics pour un montant estimé à 65 millions de dollars. La société a également été impliquée en 2012 dans un contrat plus important d’une valeur de 647 millions de dollars, qui comprenait 3 450 MK 84 supplémentaires.

En 2015, les États-Unis ont approuvé la vente de 10 000 kits JDAM destinés à équiper des MK 84. Encore une fois, General Dynamics a été engagée.

Mais d’autres pays de l’OTAN, notamment l’Espagne, l’Italie, la Pologne, la Norvège, la France et la Turquie, sont autorisés à les vendre également, tout comme des entreprises en Russie et en Chine.

« Les pays du Golfe obtiennent également de plus en plus de licences pour fabriquer des composants », ajoute Brian Castner, qui précise qu’« il est par ailleurs évident que certains pays prennent simplement les mesures et essaient de les fabriquer eux-mêmes ».

« La précision et l’exactitude sont quelque peu hors de propos lorsque vous larguez des bombes présentant un rayon d’explosion de 360 mètres sur l’une des zones les plus densément peuplées au monde »

– Murray Jones, chercheur pour Action On Armed Violence

Pour les Gazaouis pris dans les bombardements, le résultat final était cependant le même, quel que fût le fabricant ou le vendeur des bombes. 

Selon AOAV, 98 % des 1 474 victimes enregistrées au total au mois de mai étaient des civils – et trois sur quatre ont été victimes de frappes aériennes.

« Les technologies de ciblage des frappes aériennes se sont améliorées au cours des dernières décennies, mais la précision et l’exactitude sont quelque peu hors de propos lorsque vous larguez des bombes présentant un rayon d’explosion de 360 mètres sur l’une des zones les plus densément peuplées au monde », soutient Murray Jones, chercheur au sein du groupe AOAV.

« L’utilisation de bombes MK 84 à Gaza rend inévitables des dommages civils à grande échelle. »

Maha Hussaini a contribué à ce reportage.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.