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Kazem al-Saher, le chantre irakien de l’éducation sentimentale arabe

Depuis plus de 40 ans, le « César de la musique arabe » chante l’amour courtois à travers le monde, mêlant poésie classique et influences modernes. Avec plus de 100 millions d’albums vendus, cet ambassadeur de l’Irak a remis la femme et le sentiment amoureux à l’honneur
L’Irak a depuis longtemps habitué le monde arabe à lui fournir le verbe de l’amour, un héritage que Kazem al-Saher perpétuera (AFP)
L’Irak a depuis longtemps habitué le monde arabe à lui fournir le verbe de l’amour, un héritage que Kazem al-Saher perpétuera (AFP)

Vogue Arabia ne pouvait offrir meilleur cadeau à ses lectrices et lecteurs : la couverture du numéro automne-hiver 2020, consacrée au chanteur irakien Kazem al-Saher, est rapidement devenue virale, largement partagée, « likée » et commentée sur les réseaux sociaux. Rien de surprenant pour les amateurs de musique arabe, tant l’œuvre, le style et la personnalité de Kazem al-Saher ont conquis les cœurs depuis plus de 40 ans.

De ses débuts en Irak à ses performances aux États-Unis, dans les capitales arabes et européennes, celui qui est parfois surnommé le César de la musique arabe a bâti un pont musical entre le classique et le moderne, devenant ainsi un ambassadeur de l’Irak dans le monde et l’un des chevaliers vivants des ballades sentimentales arabes.

« J’ai tout appris des femmes, nous devons leur parler correctement, les considérer comme nos égales, leur être courtois et respectueux, respecter leurs libertés et leurs droits »

- Kazem al-Saher

S’il est aujourd’hui pour beaucoup d’hommes arabes une référence majeure, le chanteur le sait : il doit beaucoup de son succès – plus de 100 millions d’albums vendus – aux femmes. D’ailleurs, il n’a cessé, à chaque sortie de disque, de les remercier et leur dédier ses plus belles chansons.

Dans une région du monde où la place des femmes reste marginalisée et où leurs droits sont sans cesse attaqués, le discours courtois de Kazem al-Saher ne cherche pas à occulter leur difficile réalité. « J’ai tout appris des femmes, nous devons leur parler correctement, les considérer comme nos égales, leur être courtois et respectueux, respecter leurs libertés et leurs droits », déclare-t-il.

Sa musique, qui fait figure d’éducation sentimentale, a définitivement remis la femme arabe sur un piédestal, dans une époque marquée par les guerres et la violence politique. Chaque concert de Kazem al-Saher a offert à ses admiratrices une courte parenthèse, comme dans cet extrait du concert de Carthage de 2016, où le public, majoritairement féminin, semble vivre en totale osmose avec le chanteur.

De Mossoul à Los Angeles

C’est à Mossoul, dans la ville «  où trafique le monde  », comme l’écrivait Victor Hugo dans Les Orientales, que Kazem al-Saher voit le jour le 12 décembre 1957. Quelques années plus tard, sa famille émigre à Bagdad. Tandis que son père travaille comme employé dans un palais présidentiel, Kazem, à 10 ans, devient vendeur de glaces et apprend à se débrouiller seul face à l’adversité : pour s’acheter sa première guitare, il vend son vélo.

Quelques années plus tard, un de ses frères découvre presque par hasard, lors d’un voyage en voiture, la voix exceptionnelle du jeune Kazem, influencé par le chanteur et compositeur égyptien Mohammed Abdel Wahab. Si sa famille se montre d’abord réticente à ce qu’il prenne la voie de la musique, elle le soutiendra ensuite tout au long de sa carrière ; certains de ses proches sont encore aujourd’hui à ses côtés, au sein même de son orchestre.

Des femmes tiennent des portraits de la star irakienne, Kazem al-Saher, au Théâtre Romain à Carthage, le 05 août (AFP)
Concert de Kazem al-Saher au Théâtre Romain à Carthage (Tunisie), le 5 août 2000 (AFP)

Diplômé de l’Institut de musique de Bagdad en 1979, Kazem al-Saher y enseignera ensuite la musique arabe classique, en se distinguant par sa pratique de l’oud et l’intégration de la musique pop dans sa musique. Plus tard, ce mélange entre classique et moderne se verra plébiscité : il collaborera avec des poètes de renom et se distinguera en refusant de remplacer son grand orchestre par des synthétiseurs.

Mais le début de la guerre entre l’Irak et l’Iran va interrompre la carrière du chanteur, sollicité au front. Il en est toutefois rappelé pour enseigner dans le nord de l’Irak du fait du manque de professeurs. Cette guerre de huit ans, qui lui prendra l’un de ses meilleurs amis, restera une cicatrice indélébile pour toute une génération.

Sorti en 1989, après la guerre, Abart al-Shat (j’ai traversé le fleuve) est le premier album de Kazem al-Saher. Une véritable réussite qui lui permettra de partir en tournée aux États-Unis, et qui sera suivie de deux disques aux influences résolument pop.

Le porte-parole d’un peuple meurtri

Mais le contexte régional va une nouvelle fois freiner la carrière du chanteur. Le 2 août 1990, l’armée irakienne envahit le Koweït. Kazem, qui vit alors à Bagdad, enregistre « Fi madrasat al Hob » (dans l’école de l’amour), une chanson reprenant les vers du poète syrien Nizar Qabbani.

Refusant d’être entraîné dans les divisions politiques qui marquent l’histoire de l’Irak moderne, Kazem al-Saher réussit la prouesse d’être soutenu et admiré à la fois par le régime baathiste irakien (au pouvoir de 1968 jusqu’en 2003) et l’opposition en exil.

Pendant l’embargo contre l’Irak qui suit l’invasion du Koweït, entre 1990 et 2003, Kazem al-Saher et l’Irak semblent ne faire qu’un : l’enfant des rues de Bagdad chante la douleur et le malheur d’un peuple étouffé par les sanctions internationales qui le coupent du monde et qui plongent sa population dans la misère.

«  J’ai même placé [l’enregistrement de] cette chanson dans une pièce différente de celle où je dormais. Si une bombe nous frappait, un seul d’entre nous s’en irait, la musique ou moi  »

- Kazem al-Saher

Mais les choses vont rapidement se compliquer pour lui : Oudaï, le fils terrible de Saddam Hussain, tente de l’humilier, jaloux de sa popularité, en le contraignant par exemple à venir signer des autographes pour lui lors de son anniversaire.

Alors que Bagdad est assaillie par une pluie de bombes au début de l’année 1991, Kazem al-Saher craint pour sa vie. Dans un entretien donné à Afropop Worldwide, le chanteur avoue avoir pensé que « Fi madrasat al-hob » serait sa dernière chanson :

«  J’ai même placé [l’enregistrement de] cette chanson dans une pièce différente de celle où je dormais. Si une bombe nous frappait, un seul d’entre nous s’en irait, la musique ou moi  », confesse-t-il au journal. «  Et j’ai écrit la lettre, je l’ai mise avec la chanson, demandant à celui qui la trouverait de respecter la musique et de la jouer de la bonne manière.  »

En 1991, la guerre du Golfe prend fin et Kazem al-Saher quitte l’Irak pour la Jordanie, afin de pouvoir poursuivre sa carrière.

Apprécié pour son amour du pays, il devient le porte-parole d’un peuple meurtri par les bombardements et les privations : «  J’ai porté l’Irak en moi partout dans le monde à travers ma voix, représentant de la meilleure des manières mon peuple qui ne mérite pas la guerre  », déclare-t-il à la journaliste de Vogue Nadine El Chaer.

Une large partie du monde arabe transpose son attachement et sa sympathie pour l’Irak envers sa personne, comme l’illustre la manière avec laquelle il est reçu lors de ses concerts.

L’enfant des poètes arabes

Le nom du poète syrien Nizar Qabbani (1923-1998) revient inévitablement lorsque l’on évoque le succès de Kazem al-Saher. Les deux hommes, qui se rencontrent en 1996 après quatre ans de sollicitations de la part du chanteur irakien, formeront ce qui sera appelé le duo du siècle.

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Une partie de la réussite de Kazem al-Saher repose sur la réactivation de l’«  amour courtois  », une conception de l’amour centrale dans la poésie arabe et chère à Nizar Qabbani, qui l’avait déjà remise au goût du jour dans les années 60 et 70.

Grand nom de la scène littéraire arabe durant la seconde moitié du XXe siècle, le natif de Damas se distingue par un trait particulier : il s’adresse directement aux femmes arabes, leur fait la cour, leur chante ses louanges et leur dédie ses plus beaux vers.

Beaucoup d’Arabes reconnaissent aujourd’hui à Nizar Qabbani le mérite d’avoir été l’un des plus grands défenseurs des femmes. Ses poèmes seront d’ailleurs repris par de grands chanteurs du monde arabe, d’Oum Kalthoum à Mohammed Abdel Wahab en passant par Abdel Halim Hafez, marquant une époque progressiste qui semble parfois si lointaine aujourd’hui.

« Je te veux femme »

Je te veux femme,
Car la civilisation est femme
Car la poésie est femme
La fécondité de l’épi est femme
Le flacon de parfum est femme
Paris – entre toutes les villes – femme
Beyrouth reste – malgré les blessures – femme
Au nom de ceux qui veulent composer les poèmes, sois femme.
Au nom de ceux qui veulent susciter l’amour, sois femme.
Au nom de ceux qui veulent connaître Dieu, sois femme.

Nizar Qabbani, Ainsi, j’écris l’histoire des femmes, éditions al-Bouraq (2001).

L’Irak a depuis longtemps habitué le monde arabe à lui fournir le verbe de l’amour, un héritage que Kazem al-Saher perpétuera.

Déjà à l’époque omeyyade, l’école irakienne promouvait l’amour courtois, où la sensualité s’impose au délai, dans la belle atmosphère urbaine arabe dont le raffinement offre la liberté d’aimer. La ville irakienne récupère ainsi le thème de l’amour courtois d’Arabie, où l’ambiance du pèlerinage à La Mecque mélangeait malicieusement plaisir et sensualité.

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C’est sur cette terre aussi que des années plus tard, les poètes arabes du plaisir tels que Bashar ibn Burd, Abu Nuwas ou Ibn al-Mu’tazz parlèrent scandaleusement de l’amour. Ces derniers avaient une maîtrise remarquable de l’arabe puisqu’ils étaient formés à Bassora et à Koufa, villes irakiennes sanctuaires de la grammaire arabe.

Soutenu par Nizar Qabbani, Kazem al-Saher convoque du passé une culture certes ensevelie par le désastre de la guerre, mais qui n’a jamais quitté l’inconscient arabe.

Au-delà de l’utilisation du dialecte irakien, qu’il exporte en dehors du territoire, Kazem al-Saher aura ainsi contribué à dépoussiérer l’arabe classique.

Un succès mondial

Kazem al-Saher reste à Amman jusqu’en 1996, fait une halte au Liban avant d’aller s’installer en Égypte. Si l’album Salamtek min al-Ah (loin du malheur, 1994) est bien accueilli par les critiques, c’est la chanson « Ana wa Laila » (Laila et moi, 1998) qui consacre sa notoriété sur la scène internationale. Celle-ci connaît un tel succès que la British Broadcasting Corporation (BBC) la classe sixième dans un sondage de 2002 sur les chansons les plus populaires au monde.

Le chanteur et juge irakien Kazem al-Saher (au centre), pendant la deuxième saison de « The Voice Kids », le 3 février 2018 (AFP)
Kazem al-Saher sur le plateau de l’émission « The Voice Kids », le 3 février 2018 (AFP)

Durant ces années d’embargo, les chansons de Kazem al-Saher, initialement destinées à une femme, ont souvent un sens caché : le cri de douleur d’un pays, comme c’est le cas pour « Salamtek min al-Ah », où le chanteur souhaite préserver sa bien-aimée du malheur. Pour le peuple irakien, c’est aussi pour préserver leur pays qu’il la chante.

« Kathar al-Hadith » (trop de choses dites) est également un morceau très populaire dans le monde arabe. Les paroles ont été écrites par le poète irakien Karim al-Iraki et relatent l’histoire d’une femme qui craint que son amant n’en aime une autre. L’auditoire découvre à la fin de la chanson que l’inconnue dont il est question n’est autre que Bagdad.

La chanson a résonné dans le cœur de millions d’Irakiens, notamment les expatriés, comme en témoigne l’enthousiasme du public quand Kazem al-Saher l’interprète à l’étranger.

Ses concerts à Paris ou à Amman convoqueront des chansons devenues cultes : « Hal endaki shak » (as-tu un doute ?), « Qoli ahboka » (dis : je t’aime) ou « Zidini eashqan » (aime-moi), la dernière faisant partie des préférées de son auteur, Nizar Qabbani.

Le XXIe siècle sera celui de la confirmation de sa stature de star internationale. En 2011, Kazem al-Saher est nommé ambassadeur au sein de l’UNICEF ; de 2013 à 2015, il fait partie du célèbre et très suivi jury de l’émission musicale « The Voice » sur la chaîne saoudienne MBC, avant d’intégrer le jury de « The Voice Kids ».

Une masculinité empreinte d’amour

À l’heure où un débat s’ouvre un peu partout dans le monde sur le sens de la masculinité, le chateur irakien semble en avoir apporté, de manière indirecte, une vision apaisée autant qu’originale.

Ayant déjà renvoyé dans les ténèbres une vision violente et tyrannique de la masculinité, il ne semble pas non plus avoir endossé celle, libérale, de certains milieux intellectuels, selon laquelle les hommes peuvent être vulnérables.

Kazem al-Saher exige des hommes qu’ils soient responsables, attentifs, sensibles, cultivés et élégants, car la prétention d’espérer aimer une femme exige de l’homme la retenue et le délai de l’éducation sentimentale, revisitant ainsi le code de la chevalerie.

Dans les Fragments d’un discours amoureux, le sémiologue français Roland Barthes regrettait qu’aucun langage ou idéologie contemporaine, mis à part les chansons populaires, ne mette à l’honneur une sentimentalité passée de mode et peu considérée, contrairement aux discours sur la sexualité. Avec Kazem al-Saher, le monde arabe peut, lui, continuer de prétendre à une approche différente, où le sentiment amoureux ne sera jamais tabou.