Aller au contenu principal

Mondial : les LGBTQI+ du monde arabe mis hors-jeu face aux polémiques

Selon un activiste défenseur des droits des LGBTQI+, il aurait fallu « faire entendre la voix des personnes qui sont réellement victimes de la violence » au lieu de se « focaliser sur l’indignation de l’Occident »
Un homme envahit le terrain tenant un drapeau LGBTQI+ lors du match de football du groupe H entre le Portugal et l’Uruguay au stade Lusail, au nord de Doha, le 28 novembre 2022 (AFP/Glyn Kirk)
Un homme envahit le terrain tenant un drapeau LGBTQI+ lors du match de football du groupe H entre le Portugal et l’Uruguay au stade Lusail, au nord de Doha, le 28 novembre 2022 (AFP/Glyn Kirk)
Par AFP

« La Coupe du monde se terminera, la FIFA partira, et la haine va continuer » : dans le Golfe et le monde arabe, beaucoup déplorent les campagnes occidentales pro-LGBTQI+ contre le Qatar, craignant qu’elles n’exacerbent davantage encore l’homophobie dans la région.

« Ce n’est pas idéal de vivre dans l’ombre, mais ce n’est pas génial non plus d’être mis sous les feux des projecteurs », s’agace un Bahreïni de 32 ans, proche de sa communauté LGBTQI+ dans ce royaume du Golfe, où l’homosexualité n’est pas officiellement pénalisée.

« Je ne cache pas nécessairement qui je suis mais je ne me balade pas non plus en brandissant un drapeau arc-en-ciel »

- Un Bahreïni de 32 ans

Le jeune entrepreneur de Manama, ayant requis l’anonymat, ne cache pas sa colère contre les équipes européennes qui insistent pour porter le brassard « One Love » aux couleurs arc-en-ciel, symbole des communautés LGBTQI+, pendant la Coupe du monde de football au Qatar, pays où l’homosexualité est criminalisée.

« On n’a jamais demandé à un membre de la communauté homosexuelle ici ce qu’il en pensait », fustige le trentenaire bahreïni, se disant « inquiet » pour l’avenir, avec l’avalanche de réactions homophobes sur les réseaux sociaux et dans son entourage. 

Quelques mois plus tôt, il avait déjà été échaudé par certaines ambassades américaines dans le Golfe ayant hissé le drapeau arc-en-ciel ou publié des messages sur les droits des minorités sexuelles, notamment à Bahreïn, au Koweït et aux Émirats arabes unis.  

« Je ne cache pas nécessairement qui je suis mais je ne me balade pas non plus en brandissant un drapeau arc-en-ciel », ironise le jeune homme.

Une « énorme occasion manquée »

Selon lui, les campagnes occidentales « nuisent beaucoup » aux communautés LGBT+ d’une région « très homophobe » mais où les autorités et la société ont pris l’habitude de fermer les yeux, surtout vis-à-vis de ses citoyens et certains expatriés vivant de manière privilégiée.

Ces derniers mois, les autorités du Golfe ont pris des décisions spectaculaires, rares pour une région où les sujets tabous sont habituellement absents de l’espace public. 

Le footballeur gay Josh Cavallo a « peur » de participer à la Coupe du monde au Qatar
Lire

Comme au Qatar l’année dernière, les autorités saoudiennes ont saisi cet été des jouets aux couleurs arc-en-ciel, dans un pays où l’homosexualité est, en théorie, passible de la peine capitale.  

Début juin, le Koweït a convoqué le chargé d’affaires américain pour protester contre les tweets pro-LGBTI+. 

À Bahreïn, les messages de soutien à la famille traditionnelle ont pullulé, avec des affiches montrant l’image d’un père, d’une mère et de deux enfants tenant un grand parapluie les protégeant d’un arc-en-ciel.

En Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, des grandes productions américaines ont été interdites de diffusion en raison de personnages ouvertement homosexuels.

Pour la chercheuse saoudienne Eman Alhussein, « la question des LGBTQI+ ne fera probablement pas l’objet d’un débat au niveau local de sitôt » dans le Golfe, en dépit de « l’assouplissement de certaines lois et restrictions sociales », destiné à attirer les expatriés qualifiés et les investissements étrangers.

« Comme de nombreux citoyens du Golfe restent conservateurs, le maintien de certaines limites est considéré comme crucial pour ménager tous les segments de la société », observe cette spécialiste de la région. Selon elle, il semble peu probable que les pressions occidentales « produisent un changement, du moins à court terme ». 

La Coupe du monde au Qatar est donc une « énorme occasion manquée » de soutenir de façon « concrète » les droits des minorités sexuelles du pays et de tout le monde arabe, déplore Tarek Zeidan, directeur de l’ONG libanaise de défense des LGBTQI+, Helem, la première dans la région, fondée en 2001.

« Comme de nombreux citoyens du Golfe restent conservateurs, le maintien de certaines limites est considéré comme crucial pour ménager tous les segments de la société »

- Eman Alhussein, chercheuse saoudienne

« Il faut évidemment avoir une discussion sur les droits humains, malgré les efforts de certains de l’empêcher pour des raisons culturelles ou de souveraineté », souligne-t-il.

Mais, selon lui, il aurait fallu « faire entendre la voix des personnes qui sont réellement victimes de la violence » au lieu de se « focaliser sur l’indignation de l’Occident », se livrant à des prises de positions tapageuses qui « n’aident pas ».

Le militant libanais, qui a vécu au Qatar par le passé, constate « un durcissement des positions aux deux extrémités du débat, les personnes LGBTQI+ étant celles qui vont en souffrir ».

Tarek Zeidan craint un « retour de bâton très dur, voire fatal » en raison de « la place imposée et sans précédent » qu’a pris le sujet, les politiques homophobes s’étant accentuées ces derniers mois, du Liban au Koweït, en passant par l’Égypte et les Émirats arabes unis.

« La prochaine décennie va être extrêmement pénible pour les personnes LGBTQI+ dans la région. »

Par Aziz El Massassi.

Middle East Eye propose une couverture et une analyse indépendantes et incomparables du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions du monde. Pour en savoir plus sur la reprise de ce contenu et les frais qui s’appliquent, veuillez remplir ce formulaire [en anglais]. Pour en savoir plus sur MEE, cliquez ici [en anglais].