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Présidentielle en France : le casse-tête Éric Zemmour

Il n’a pas encore déclaré sa candidature mais Éric Zemmour est déjà quasiment partout dans les médias français et les débats au sein des partis politiques traditionnels. Dans les deux cas, personne ne sait vraiment comment faire face au polémiste d’extrême droite
L’omniprésence du non-candidat Zemmour inquiète au sein des rédactions. Nombreux sont les journalistes à s’interroger sur la responsabilité de leur média dans la création du « candidat Zemmour » (AFP/Bertrand Guay)
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PARIS, France

Il est 21 heures, ce 24 septembre 2021, lorsque s’ouvre sur BFMTV le débat entre Jean-Luc Mélenchon, chef de file de la France insoumise, et Éric Zemmour. L’un est candidat pour son parti d’extrême gauche, l’autre ne l’est pas encore. Pendant plus de deux heures sur la chaîne d’information en continu, les deux hommes vont échanger surtout sur l’immigration, l’islam… chacun d’un côté du plateau de télévision, encerclé par un fond bleu, assis derrière un pupitre. Au milieu, deux journalistes. Quasiment absents.

Au bout de dix minutes, Éric Zemmour lance à l’un d’eux : « Si vous permettez, je ne répondrai pas à votre question. Je m’en moque, je suis là pour débattre avec Mélenchon, pas pour répondre à vos questions. »

En quelques secondes, le polémiste vient de révéler indirectement ce qui a été négocié en coulisse par Zemmour et Mélenchon : pas de questions directes. Ce soir-là, BFM TV a enregistré un record d’audience : 3,8 millions de Français ont suivi le débat.

Les passages d’Éric Zemmour sur les plateaux de télévision, ou en direct dans les émissions de radio, sont désormais l’assurance d’un pic d’audience. Et les directions des médias français l’ont bien compris.

Division dans les rédactions

Éric Zemmour sera candidat à la prochaine présidentielle. Plus personne n’en doute. Il devrait l’annoncer dans les semaines qui viennent. Dans les médias français, celui qui pourtant n’a aucun parti politique derrière lui occupe déjà la place d’un candidat.

Au départ, le polémiste était ce que les journalistes appellent entre eux « un bon client ». Il a le sens de la formule avec toujours la petite phrase qui va être reprise sur les réseaux sociaux. Il a d’abord été invité pour parler de son livre, La France n’a pas dit son dernier mot. Un essai qui s’est pour le moment vendu à près de 170 000 exemplaires.

« Il est très fort. Zemmour fait de la provocation, balance une horreur en direct ou dans une interview. Et puis il disparaît. Mais nous, on va réagir au quart de tour sur sa petite phrase. On appelle la terre entière pour avoir l’avis des uns et des autres. Du coup, on fait vivre ce qu’il a dit »

- Une journaliste de chaîne de télévision

Mais aujourd’hui, Éric Zemmour est surtout invité pour parler de sa vision de la France. Il déroule son argumentaire contre l’islam et l’immigration, responsables selon lui de la décadence de la France. Difficile de lui couper la parole dans ses longues tirades. Éric Zemmour s’agace d’ailleurs rapidement si d’autres invités en plateau s’aventurent à le contredire.

Le 4 octobre 2021, pour la première fois depuis longtemps, le polémiste a été bousculé par l’ensemble des chroniqueurs de RMC dans l’émission « Les Grandes Gueules ». Lorsque l’un d’eux, maître Charles Consigny, lui fait remarquer qu’il perd son calme, Éric Zemmour lui répond sans sourciller : « Si j’ai envie, j’élève la voix, je ne reste pas calme. »

Le ton monte encore un peu plus lorsque le même chroniqueur lui rétorque que pour être président, il faut être calme. Le futur candidat lâche : « Je m’en fous. »

Éric Zemmour connaît ses limites, c’est très probablement pour cela qu’il privilégie surtout les interviews en tête-à-tête avec un ou plusieurs journalistes. Depuis plusieurs mois, l’homme a réussi à se rendre incontournable. Pas une journée quasiment sans qu’il ne soit invité dans un média ou l’objet d’un reportage.

Cette omniprésence du non-candidat inquiète au sein des rédactions. Nombreux sont les journalistes à s’interroger sur la responsabilité de leur média dans la création du « candidat Zemmour ».

« Il est très fort. Zemmour fait de la provocation, balance une horreur en direct ou dans une interview. Et puis il disparaît. Mais nous, on va réagir au quart de tour sur sa petite phrase. On appelle la terre entière pour avoir l’avis des uns et des autres. Du coup, on fait vivre ce qu’il a dit », confie une journaliste qui travaille pour une chaîne de télévision.

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« Au sein de notre rédaction, on s’interroge : comment faire ? Mais nous ne sommes pas d’accord entre nous. Certains disent qu’il ne faut pas lui donner la parole, d’autres qu’il faut le laisser pour pouvoir contrer ses idées », poursuit-elle.

Ce même débat agite toutes les rédactions. Selon les informations de Middle East Eye, plusieurs SDJ (société de journalistes, associations internes au sein des médias français) tentent de mettre sur pied un texte commun. Mais comment s’entendre entre plusieurs médias lorsqu’au sein d’une même rédaction consœurs et confrères n’arrivent pas trouver un accord ?

Des rédactions françaises ont fait le choix de traiter avec retenue ce « phénomène Zemmour ». C’est le cas du quotidien La Croix. Le journal n’a jamais consacré sa une au polémiste.

« On est convaincus que le rôle d’un journaliste, c’est aussi d’être un médiateur, c’est-à-dire d’être un garant de la qualité de la parole qui circule entre les gens. On souhaite parler de tout bien sûr mais pas n’importe comment », explique à MEE Jérôme Chapuis, directeur de la rédaction.

« On rend compte de ce qui est dit, mais on se méfie de la prime à l’outrance, alors on reste à distance. Par exemple, il n’a jamais été cité dans un édito. Parce que, pour l’instant, nous considérons que c’est d’abord un phénomène médiatico-politique », poursuit-il.

Des partis politiques déboussolés

« Aujourd’hui, le problème n’est pas le temps d’antenne accordé à Éric Zemmour », explique Jean-Yves Camus dans l’émission « Quotidien ». « Le problème, c’est qui va mettre au centre du débat les idées sur lesquelles les autres réagiront… et pour l’instant, c’est Zemmour », poursuite le politologue spécialiste de l’extrême droite.

Jusqu’à présent, les partis traditionnels sont inaudibles face à la rhétorique développée par  Éric Zemmour, lequel tétanise la droite française.

« Aujourd’hui, le problème n’est pas le temps d’antenne accordé à Éric Zemmour. Le problème, c’est qui va mettre au centre du débat les idées sur lesquelles les autres réagiront… et pour l’instant, c’est Zemmour »

- Jean-Yves Camus politologue spécialiste de l’extrême droite

« Il est une menace pour nous », confie à MEE Damien Abad, députés Les Républicains. Une menace parce que le polémiste séduit une partie de l’électorat traditionnel de droite : un sondage Harris Interactive du 6 octobre dernier révèle que 31 % des électeurs de droite voteraient Zemmour en 2022.

Damien Abad résume : « C’est la survie de la droite qui est en jeu, elle dépend de notre qualification au deuxième tour de la présidentielle. » Éric Zemmour aurait donc entre ses mains une partie du destin de la droite traditionnelle française.

Chez Les Républicains aussi, les positions divergent quant à l’attitude à adopter. La ligne officielle du parti créé par Nicolas Sarkozy est « ni diabolisation, ni banalisation, ni confusion », mais en interne, certains points de vue sont totalement opposés : il y a ceux qui sont prêts à voter Zemmour au deuxième tour plutôt qu’Emmanuel Macron, et ceux qui estiment qu’il faut dresser un barrage, un cordon sanitaire.  

Ce débat à droite ne devrait pas être clos avant le 5 décembre prochain, date à laquelle Les Républicains désigneront leur candidat pour l’élection présidentielle. C’est elle ou lui qui aura la charge de définir la stratégie pour combattre le polémiste.

De l’autre côté de l’échiquier politique, la gauche française, déjà fragmentée par l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, est également dans le flou.

Fabien Roussel, le candidat communiste, propose de modifier une loi déjà existante, un texte qui réprime le racisme et l’antisémitisme, afin de rendre Éric Zemmour inéligible. Il souhaite que toutes les personnes condamnées pour racisme et incitation à la haine raciale n’aient pas le droit de se présenter. Le polémiste a été condamné définitivement pour provocation à la haine raciale à deux reprises pour ses propos contre les musulmans. Aucun autre parti de gauche ne soutient cette proposition…

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Les socialistes estiment, eux, qu’il faut mettre en avant d’autre sujets : « L’écologie populaire, la reconnaissance du travail ou encore la santé », énumère pour MEE le député socialiste Boris Vallaud. Problème : la candidate socialiste désignée, Anne Hidalgo, reste scotchée entre 4 et 6 % d’intentions de vote.

Enfin, le candidat des Verts, Yannick Jadot, accuse Éric Zemmour de révisionnisme et d’antisémitisme mais refuse pour l’instant de débattre avec lui.

La presque candidature Zemmour déboussole aussi Emmanuel Macron. Longtemps muet au sujet du polémiste, le président de la République a commencé à lui lancer des piques en dénonçant pas exemple « ceux qui manipulent notre histoire ».

Un ministre confie à MEE que le racisme du polémiste l’insupporte, et pointe du doigt les médias qui l’invitent matin, midi et soir. Il dit espérer qu’Emmanuel Macron imposera d’autres sujets que l’islam et l’immigration lorsqu’il entrera en campagne.

Éric Zemmour, pour sa part, se rêve en candidat des classes populaires, de la « vraie France », selon lui. Les études d’opinion montrent qu’il séduit plutôt un électorat masculin, âgé (plus de 50 ans), instruit et citadin.