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Le blocus du Qatar est levé, mais les tensions avec Bahreïn persistent

Leur passé en dents de scie empêche Manama d’embrasser pleinement Doha malgré la signature d’un accord d’unité du Golfe le mois dernier
Salmane ben Hamad al-Khalifa, prince héritier de Bahreïn, signe un document pendant la session inaugurale du 41e sommet du CCG dans la ville saoudienne d’al-Ula, le 5 janvier (AFP)
Salmane ben Hamad al-Khalifa, prince héritier de Bahreïn, signe un document pendant la session inaugurale du 41e sommet du CCG dans la ville saoudienne d’al-Ula, le 5 janvier (AFP)
Par AP Muhammed Afsal à DOHA, Qatar

Les dirigeants des pays du Golfe ont signé une déclaration de « solidarité et de stabilité » en Arabie saoudite mettant fin à trois ans et demi de blocus du Qatar. Plusieurs semaines après, Bahreïn ne semble pas totalement raccord. 

À l’occasion d’un sommet dans la ville saoudienne d’al-’Ula, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), l’Égypte et Bahreïn ont convenu le mois dernier de restaurer des relations diplomatiques et commerciales totales avec le Qatar et d’autoriser les déplacements.

Ces quatre pays avaient subitement rompu tout lien avec leur voisin en juin 2017, l’accusant d’être trop proche de l’Iran et de financer les mouvements radicaux dans la région, des accusations fermement démenties par Doha.

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Les Qataris qui habitaient dans ces quatre États ont été expulsés et Doha s’est vu remettre une liste de treize exigences à respecter pour mettre fin au blocus. Parmi ces exigences figurent la fermeture du réseau d’information Al Jazeera, la fin de la présence militaire Turquie au Qatar et la rupture des liens diplomatiques avec l’Iran – toutes ont été refusées.

Depuis le sommet qui a mis fin au blocus, Bahreïn envoie toutefois des signaux mitigés. 

L’incertitude sur la reprise des voyages entre le Qatar et Bahreïn est peut-être l’élément le plus parlant. Selon des sources au sein du secteur du voyage à Doha, il y a un manque de clarté concernant la possibilité de réserver des vols à destination de Manama (la capitale de Bahreïn), alors que les vols au départ et à destination du Qatar avec l’Arabie saoudite et les EAU ont repris.

L’autorité de l’aviation civile de Bahreïn avait indiqué que le pays ouvrirait son espace aérien au Qatar à compter du 11 janvier.

Le ministre bahreïni des Affaires étrangères Abdellatif al-Zayani avait lui aussi déclaré que les relations du royaume avec le Qatar reviendraient à ce qu’elles étaient avant le 5 juin 2017, lorsque les citoyens des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) pouvaient voyager entre les pays membres. 

Revirement

Cependant, les relations bilatérales ont connu un revirement la semaine dernière lorsque Zayani a accusé le Qatar de ne pas prendre « la moindre initiative » pour résoudre les problèmes avec son pays.

Cette déclaration du ministre faisait suite à des informations selon lesquelles des Qataris s’étaient vu refuser l’entrée à Bahreïn par la chaussée du roi Fahd, seul accès terrestre composé de ponts et de digues entre ces pays, par la mer, via l’Arabie saoudite.

Le gouvernement qatari n’a pas réagi aux informations qui ont circulé sur deux sites d’informations locales, notamment The Doha Globe. Les services de presse des ministères des Affaires étrangères de Bahreïn et du Qatar n’avaient pas répondu aux sollicitations de Middle East Eye au moment de la publication.

Au moins quatre incidents impliquant Bahreïn, accusé d’avoir pénétré en territoire qatari, ont été rapportés à l’apogée des efforts de réconciliation avant le sommet

Par ailleurs, le ministre de l’Urbanisme de Bahreïn a saisi 130 propriétés appartenant aux enfants de Khalid ben Nasser ben Abdallah al-Misnad – cousins maternels de l’émir du Qatar –, selon un article de Doha News qui cite le Journal officiel de Bahreïn. Cet événement est perçu par le Qatar comme une autre provocation de Bahreïn après al-’Ula. 

Au moins quatre incidents impliquant Bahreïn, accusé d’avoir pénétré en territoire qatari, ont été rapportés à l’apogée des efforts de réconciliation avant le sommet. Par trois fois, des pêcheurs bahreïnis ont été arrêtés avant d’être relâchés. En décembre, lorsque Doha a accusé quatre jets bahreïnis d’avoir violé l’espace aérien du Qatar, Manama a jugé ces allégations « infondées ». 

Le récent communiqué du ministère des Affaires étrangères de Bahreïn accusait le Qatar de « ne pas faire le moindre geste à la suite du sommet d’al-’Ula pour résoudre les problèmes en suspens avec Bahreïn ». Il fait référence à des « dossiers en suspens » et aux « dommages » subis par le royaume ces dernières décennies en conséquence des politiques qataries, mais ne précise pas quel pourrait être ce dossier.

Le communiqué accusait également le Qatar de ne pas avoir répondu à une invitation d’envoyer une délégation officielle à Bahreïn le plus tôt possible pour commencer des négociations bilatérales sur ces problèmes en suspens.

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« Les déclarations des responsables de Bahreïn étaient probablement délibérément vagues de manière à ne pas faire référence à un sujet spécifique, mais cela renforce l’impression que les dirigeants de Bahreïn n’étaient pas en faveur de la réconciliation et ont probablement été contraints d’emboîter le pas aux Saoudiens », estime Kristian Coates Ulrichsen, chercheur à l’Institut Baker de l’Université Rice.

Il a ajouté : « Bahreïn et le Qatar ont connu des querelles territoriales dans le passé, notamment la question des îles Hawar, qui a été résolue en 2001, mais que le gouvernement de Bahreïn a ramenée sur le tapis pendant le blocus. »

Le gouffre idéologique entre Doha et Manama a été mis en évidence lorsque Zayani a exprimé son inquiétude concernant le programme nucléaire, les missiles balistiques et les « activités au Moyen-Orient » de l’Iran avec le ministre israélien des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi lors d’une conférence virtuelle organisée par l’Institut israélien d’études pour la sécurité nationale mardi dernier. Le ministre émirati des Affaires étrangères Anwar Gargash a également participé à cet événement.

Cela contraste vivement avec la position qatarie. En effet, le ministre des Affaires étrangères Mohammed ben Abderrahmane al-Thani estime qu’il était temps pour les pays du Golfe de nouer le dialogue avec l’Iran et indique le Qatar est prêt à servir d’intermédiaire.

« En ce qui concerne l’actuelle résistance de Bahreïn face à la mise en œuvre de la normalisation de facto avec le Qatar après l’accord d’al-’Ula, je présume que cela peut être dû à l’influence croissante des EAU sur la prise de décision par Bahreïn, plutôt que celle de l’Arabie saoudite », confie à MEE Justin Gengler, professeur à l’Institut de recherche économique et sociale de l’université du Qatar.

Bahreïn est le second pays du Golfe, et le quatrième pays du monde arabe, à établir des relations diplomatiques totales avec Israël.

Cependant, le Qatar n’est pas sur la même longueur d’onde que ses voisins vis-à-vis d’Israël, et il a réitéré son engagement envers la cause palestinienne.

« Le nœud du conflit, ce sont les conditions draconiennes dans lesquelles vivent les Palestiniens : un peuple sans pays, vivant sous l’occupation », assénait en septembre la porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Qatar, Lolwah al-Khater, au moment où la normalisation avec Israël atteignait son apogée au sein du CCG.

Une rancune qui remonte à 2001

Mais la rancune entre les deux pays du Golfe remonte à bien plus loin. Doha et Manama se sont longtemps battues les îles Hawar, un bout de terre de 50 km² à un mille marin des côtes qataries et dix milles marins de Bahreïn. La Cour internationale de Justice s’est prononcée en faveur de Bahreïn en 2001. 

En 2011, Bahreïn a accusé la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera d’être partiale dans sa couverture du soulèvement à Bahreïn, engendrant une crise diplomatique en août la même année, bien que le Qatar ait envoyé son armée pour travailler dans le cadre d’une coalition menée par l’Arabie saoudite pour réprimer les manifestations à Bahreïn. 

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Le mois dernier, Bahreïn a officiellement critiqué Al Jazeera une fois de plus en raison d’allégations « infondées » en ce qui concerne la torture et l’isolement du religieux chiite emprisonné, le cheikh Zuhair Jasim Abbas, démentant les informations de mauvais traitements. 

L’Iran pèse lourdement dans les plaintes récurrentes de Bahreïn à l’encontre du Qatar.

Si les trois pays ayant imposé le blocus ont leurs propres problèmes avec Téhéran, celui de Bahreïn est particulièrement aigu. Plus de 60 % de sa population est chiite, comme la majorité de la population de la République islamique d’Iran, tandis que la famille régnante de Bahreïn est sunnite.

Avant 2014, le Qatar avait accordé la nationalité à de nombreux sunnites bahreïnis, alors même que Manama tentait d’accroître leur nombre pour contrebalancer la population chiite.

Bahreïn contre les critiques des atteintes aux droits de l’homme « en vilipendant l’opposition dirigée par les chiites comme un substitut de l’Iran », écrivait Justin Gengler dans Foreign Affairs en 2014.

Petit producteur de pétrole, Bahreïn dépend de ses voisins depuis longtemps – surtout l’Arabie saoudite – pour satisfaire ses besoins en énergie.

Lundi dernier, Toby Iles, analyste en chef de Bahreïn chez Fitch Ratings a déclaré qu’il « aura certainement besoin d’un soutien financier de ses voisins du Golfe, malgré les réformes ».

« Ce n’est pas un secret que les EAU sont venus bon gré mal gré au sommet d’al-’Ula et je pense que l’obstination persistante de Bahreïn est un message à l’intention de Doha et – via Abou Dabi – à Riyad », indique Justin Gengler.

« J’irai même jusqu’à observer que Bahreïn a émergé en tant que nouveau champ de bataille entre les Saoudiens et les Émiratis pour le contrôle de la péninsule arabique. » Cette situation financière peu enviable pourrait aider à comprendre le renversement d’allégeance de Bahreïn de l’Arabie saoudite vers les EAU. Le professeur affirme que cela fait suite de substantiels investissements émiratis dans le pays depuis le soulèvement à Bahreïn en 2011, une aide que l’Arabie saoudite n’est pas en position financière d’apporter. 

Si les trois pays ayant imposé le blocus ont leurs propres problèmes avec Téhéran, celui de Bahreïn est particulièrement aigu

Le Qatar n’a pas directement réagi aux déclarations de Bahreïn. Lolwah al-Khater, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, assure que des efforts avait été entrepris pour résoudre les différends entre le Qatar et ses voisins tels que Bahreïn et les EAU. 

Interrogée sur la raison pour laquelle les deux autres pays ne partagent pas l’enthousiasme de l’Arabie saoudite quant à la résolution de cette crise et pourquoi ils traînent les pieds, elle déclare : « Nous voulons nous concentrer sur le côté positif. Ce que nous avons vu de la part de l’Arabie saoudite jusqu’à présent est un signe particulièrement positif et plusieurs mesures positives ont fait suite à cela. » 

Lolwah al-Khater rajoute : « S’il y a des informations dans la presse à propos de problèmes entre le Qatar et d’autres États du Golfe, nous ne sommes pas focalisés là-dessus et notre objectif est de se concentrer sur l’unité du Golfe. Ce que nous savons, c’est que les Saoudiens représentent le reste des pays du CCG du Golfe donc nous ne sommes pas inquiets à propos des rumeurs. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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