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Qatar : la pénurie d’hébergement pour la Coupe du monde fait exploser les loyers

Des habitants de l’émirat apprennent que leur loyer est augmenté – voire sont expulsés – pour faire place aux fans de foot qui afflueront en novembre
Une femme au bord de l’eau avec Doha, capitale du Qatar, à l’horizon (AFP)

Lorsqu’il a été annoncé il y a douze ans que le Qatar accueillerait la Coupe du monde 2022, les habitants se sont demandé comment un petit émirat du Golfe pourrait accueillir environ 1,2 million de visiteurs pendant cinq semaines.

Dans les années qui ont suivi, le pays s’est lancé dans un projet colossal de modernisation, de construction et de verdissement de la capitale sinon poussiéreuse, Doha. La facture totale de ces dix ans d’efforts a dépassé les 229 milliards de dollars, mais à mesure que novembre et le début du tournoi se rapprochent, les résidents étrangers commencent à souffrir financièrement.

Ces dernières semaines, de plus en plus d’expatriés ont commencé à évoquer les efforts des hôtels et des gestionnaires immobiliers pour augmenter de manière exponentielle les loyers, arrêter les renouvellements de contrats de location voire les résilier carrément.

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Bien que la plupart des conversations sur le sujet soient encore reléguées aux appels téléphoniques et aux messages WhatsApp, ces préoccupations commencent lentement à se répandre sur les réseaux sociaux, avec des messages anonymes de style DeuxMoi sur des propriétaires et des sociétés de gestion trop agressifs essayant de faire partir les locataires.

« L’anxiété couve ici », confie un habitant à Middle East Eye à propos du nombre croissant de propriétaires qui tentent de faire pression sur leurs locataires afin qu’ils quittent leur logement à l’approche de la Coupe du monde.

Des résidents racontent à MEE qu’ils ont commencé à recevoir des avertissements concernant les modifications apportées à leurs contrats de location dès septembre dernier. Les premiers signes avant-coureurs ont été les revalorisations annuelles des loyers. Traditionnellement, les résidents peuvent s’attendre à une hausse de 10 %, mais cette année, ils ont reçu des alertes indiquant que leurs loyers augmenteraient de 20 à 35 %.

Cela inclut des résidences haut de gamme comme The Pearl-Qatar, une île artificielle qui abrite des entreprises comme Versace, Hermès et Ferrari, où les loyers d’un appartement T2 varient généralement entre 1 600 dollars et 2 500 dollars par mois.

Les résidents disent soupçonner que si les locataires déménagent, les propriétaires espèrent doubler le loyer de tout locataire potentiel d’octobre à décembre 2022. Avec des locations Airbnb allant actuellement de 31 200 dollars à plus de 300 000 dollars (dans The Pearl) pour les 28 jours des jeux, les résidents inquiets pensent que les propriétaires y verront un encouragement à continuer à augmenter les loyers pendant la Coupe du monde.

« Attendez-vous à de nouvelles pressions à la hausse »

Cela coïncide avec les avertissements des analystes immobiliers. Johnny Archer, responsable Recherche et Conseil chez Cushman & Wakefield, une société internationale d’immobilier commercial, a déclaré le mois dernier que l’anticipation de la compétition avait conduit aux premières augmentations de loyer au Qatar depuis 2015.

« Nous nous attendons à voir une pression à la hausse supplémentaire sur les loyers des appartements à mesure que la disponibilité se raréfie avant la Coupe du monde », expliquait-il. « Les propriétaires sont de plus en plus susceptibles d’exiger des contrats de deux ans pour capitaliser sur l’inflation locative et atténuer l’impact de la baisse de la demande en 2023. »

« Ils nous font quitter nos maisons »

- Une résidente du Qatar

Cette évaluation correspond au vécu des résidents avec lesquels MEE s’est entretenu. Ils rapportent que, au mieux, on leur a demandé de signer des contrats de deux ans à des prix plus élevés ou, au pire, on leur a dit de partir.

« Tout le monde sait que la Coupe du monde arrive et qu’il y a une pénurie de logements », déclare à MEE une résidente de The Pearl-Qatar. « C’est pourquoi ils veulent augmenter le prix de 20 % pendant deux ans. Après la Coupe du monde, la demande diminuera. »

Cette habitante indique n’avoir pas eu la possibilité de renouveler son contrat, même à des prix majorés, et qu’on lui a annoncé que son contrat, qui ne devait expirer que plus tard cette année, arrivait à terme.

Elle précise que plusieurs de ses voisins ont reçu le même ordre. « Ils nous font quitter nos maisons. »

Les fans de foot sont la priorité

Un récent article de Reuters corrobore cela, ajoutant que de nombreux nouveaux projets d’appartements et de villas sont alloués spécifiquement aux fans de la Coupe du monde, qui auront besoin de plus de 64 000 chambres. En avril, les médias qataris ont rapporté qu’au dernier trimestre de 2021, les loyers à Doha et dans ses environs avaient connu une augmentation comprise entre 36 % et 45 %.

Les résidents soupçonnent les propriétaires de fournir leurs appartements semi-meublés, sachant qu’ils « peuvent facilement obtenir 500 dollars par nuit et par chambre » tout au long de la Coupe du monde.

En réponse à un tweet d’une source d’information locale, un compte anonyme a simplement répondu que « les propriétaires escroquent les locataires » pour le tournoi, une pratique qu’ils considèrent comme une forme d’« extorsion ».

Un autre utilisateur anonyme fait écho à ce sentiment, affirmant que les propriétaires « cupides » « exploitent » les étrangers et qu’actuellement, « tout le monde veut juste récupérer tout l’argent » des gens.

Des hommes se reposent entre des bateaux en bois sur la plage de Katara à Doha, en 2019 (Reuters)
Des hommes se reposent entre des bateaux en bois sur la plage de Katara à Doha, en 2019 (Reuters)

Sur le site web d’hébergement de la Coupe du monde, un appartement de base dans un quartier plus ancien de la ville coûte un peu moins de 600 dollars la nuit, et la nuit en préfabriqué coûte 207 dollars. En outre, selon les résidents, les propriétaires de biens immobiliers et d’hôtels sont également encouragés par le séjour minimum de deux nuits imposé par les autorités locales et par les informations datant de fin 2021 selon lesquelles tous les hôtels du plus petit pays à avoir jamais accueilli la Coupe du monde affichaient complets.

Une expatriée travaillant dans l’humanitaire installée par son employeur dans un hôtel affirme que la plupart des hôtels ont déjà cessé de prendre des réservations au-delà de septembre. « Si vous appelez n’importe quel hôtel ici, peu importe lequel, ils diront simplement qu’il n’y a pas de place », dit-elle.

Un chercheur vivant actuellement dans la ville renchérit : « Si vous passez en revue toutes les promesses du Qatar concernant le nombre de chambres d’hôtel prêtes pour la Coupe, vous constaterez qu’ils sont loin de les avoir remplies. »

Les autorités qataries ont promis environ 5 000 nouveaux hôtels avant le coup d’envoi en novembre. En 2016, l’émirat riche en gaz a alloué 18 % de son PIB à des projets d’infrastructure.

Faire place à la modernisation

Une société immobilière opérant également à The Pearl-Qatar aurait réduit la durée minimale des nouveaux contrats de location d’un an à deux mois, rapportent des résidents à MEE.

Étant donné que la plupart des employeurs n’augmentent pas les salaires ou les allocations logement, les résidents dont les entreprises n’ont pas encore fourni de logement alternatif craignent de n’avoir pas les moyens de trouver un nouvel endroit où vivre pendant un à trois mois à la fin de l’automne et au début de l’hiver.

« Si vous n’êtes pas en mesure d’obtenir votre bail maintenant, alors le risque de ne pas savoir s’il y aura des appartements disponibles dans votre fourchette de prix est réel », explique un professionnel des médias.

« Si vous n’êtes pas en mesure d’obtenir votre bail maintenant, alors le risque de ne pas savoir s’il y aura des appartements disponibles dans votre fourchette de prix est réel »

– Un professionnel des médias

Le chercheur actuellement basé dans le pays indique que ces pratiques ne sont pas sans précédent.

Lorsque les projets d’infrastructure et de développement ont pris leur envol en 2011, il y avait des plans importants pour les zones autour du souk Waqif, un marché historique reconstruit qui se trouve à l’emplacement d’un bazar traditionnel, et le quartier de Msheireb, qui a été complètement réaménagé, transformant une partie sale et oubliée de la ville en quartier « métropolitain » étincelant pour un coût de 5,5 milliards de dollars.

Pour faire place à cette modernisation, le chercheur a déclaré que les étrangers à la recherche de loyers moins chers que dans le quartier de West Bay, qui abrite des gratte-ciels en verre et en métal étincelants, devaient être expulsés.

Les propriétaires l’ont fait « d’abord en augmentant le loyer, puis en coupant l’électricité et l’eau et enfin en rasant les logements au bulldozer », poursuit le chercheur.

Selon une professionnelle des médias actuellement basée en Europe, les problèmes de logement sont « l’unique » sujet de conversation de ses amis encore à Doha.

Peur de s’exprimer

L’incapacité de Doha à répondre à la demande peut en fait être une aubaine pour ses voisins plus glamour, qui sont plus habitués à accueillir des visiteurs étrangers, en particulier ceux qui recherchent le luxe.

Les gestionnaires immobiliers de Dubaï, à moins d’une heure d’avion, ont déclaré avoir constaté une hausse notable des locations à court terme dans l’émirat, dont certaines vont jusqu’à 410 000 dollars pour le mois de la Coupe du monde.

Au Qatar même, de nombreux résidents hésitent à parler trop librement ou publiquement de leurs préoccupations croissantes par crainte de répercussions de la part des employeurs, des gestionnaires immobiliers et peut-être du gouvernement. Tous les habitants de la capitale qatarie avec lesquels MEE s’est entretenu ont requis l’anonymat par crainte de représailles.

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« Cette peur est assurément une part importante de l’histoire », estime un journaliste étranger qui vit à Doha depuis plus de cinq ans. Bien que le Qatar autorise les rassemblements pacifiques, les habitants hésitent encore à exprimer leurs craintes, même lorsqu’ils publient en ligne.

Cette inquiétude n’est pas dénuée de raison. L’année dernière, Malcolm Bidali, un agent de sécurité kenyan et militant des droits des travailleurs, a été arrêté, placé à l’isolement et condamné à une amende de plus de 6 800 dollars pour diffusion de « fausses informations dans l’intention de mettre en danger le système public de l’État ».

Quelques mois plus tard, sept hommes qui protestaient contre l’exclusion présumée de certaines tribus des élections locales ont été arrêtés et accusés d’avoir « utilisé les réseaux sociaux pour diffuser de fausses informations et attiser les conflits raciaux et tribaux ». La semaine dernière, quatre d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison pour ces manifestations, dont deux à vie.

Compte tenu de ces précédents, le journaliste pense que les habitants craignent probablement que les messages et les discussions publiques sur les efforts visant à les déplacer puissent être considérés comme faisant « partie d’une manifestation organisée » qui pourrait alors conduire à une réaction négative.

« Les gens qui risquent ces expulsions imminentes rendent cette anxiété d’autant plus concrète », estime le journaliste.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.