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« La Russie est aussi notre ennemi » : des combattants musulmans se préparent à la guerre en Ukraine

Certains Tatars de Crimée et volontaires de l’ancienne Union soviétique estiment que des milices musulmanes seraient une force de combat « efficace » en cas d’invasion russe de l’Ukraine
Des soldats ukrainiens dans une tranchée sur le front avec des séparatistes pro-Russes près d’Avdiïvka, dans le sud de l’Ukraine, le 8 janvier 2022 (AFP)
Des soldats ukrainiens dans une tranchée sur le front avec des séparatistes pro-Russes près d’Avdiïvka, dans le sud de l’Ukraine, le 8 janvier 2022 (AFP)

« Je veux juste tuer des Russes », déclare une voix avenante dans un anglais étonnamment bon, avant de demander à être identifié par son nom de code militaire, « Ninja ». 

« Les Russes sont partout au Kazakhstan », explique ce combattant à Middle East Eye. L’ancienne République soviétique d’Asie centrale dont il est originaire – et sa peur de représailles s’il est capturé n’est que trop réelle. 

Des soldats musulmans prient avant de combattre en Ukraine contre les forces pro-russes (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)
Des soldats musulmans prient avant de combattre en Ukraine contre les forces pro-russes (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)

Ninja a commencé à combattre en Ukraine contre les séparatistes pro-russes en 2015. Cet été encore, il était sur le front comme volontaire dans une unité aguerrie de Secteur droit, célèbre milice ultra-nationaliste. 

Il n’y a rien que Ninja aimerait davantage que de retourner au combat, mais il a un problème : son visa a expiré.

« Ces connards d’Ukrainiens m’ont expulsé », explique-t-il dédaigneusement. « C’est ainsi que le gouvernement traite les étrangers qui veulent se battre pour lui. »

Actuellement « consultant en sécurité » dans un pays du Golfe (il a demandé à MEE de garder le secret sur sa localisation par crainte que cela mette en péril ses moyens de subsistance et ses projets de retour en Ukraine), il prétend que ses services seront requis très bientôt.

« Je fais le djihad »

La Russie a massé environ 100 000 soldats près de sa frontière avec l’Ukraine, suscitant des craintes d’une possible invasion du pays. Selon les informations, le président russe Vladimir Poutine pourrait envisager une attaque dès ce mois-ci.

L’Ukraine est au cœur des tensions entre Moscou et l’Occident depuis 2014, quand des manifestants ont évincé son président pro-russe. La Russie a réagi en envahissant certaines régions du pays, en annexant la péninsule de Crimée et en soutenant les séparatistes pro-russes dans un conflit larvé dans l’est.

Lorsque les combats ont éclaté, l’armée ukrainienne était en déroute, affaiblie par la corruption et des décennies de négligence. Les bataillons de volontaires ont alors joué un rôle crucial dans la défense contre l’avancée russe.

Les groupes tels que Secteur droit ont attiré des combattants de toute l’ancienne Union soviétique. Beaucoup sont venus de sa périphérie, d’endroits récemment en conflit tels que la Tchétchénie, la Géorgie et le Haut-Karabakh.

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Les recrues telles que Ninja étaient désireuses de porter le combat chez leur ennemi de longue date à Moscou. Avec la guerre se profilant à l’horizon, l’envie de se battre les démange une fois de plus.  

Mais le gouvernement ukrainien pourrait voir les choses autrement. Il a annoncé une série de réformes pour moderniser l’armée. Les 250 000 soldats professionnels du pays sont aujourd’hui plus disciplinés, mieux entraînés et ont une véritable expérience du combat acquise à l’est.

Le pays a reçu 2,5 milliards de dollars d’aide militaire de la part de Washington depuis 2014 et peut se vanter d’avoir dans son arsenal des missiles antichars Javelin (missiles guidés de précision américains) et des drones turcs. 

Les milices de volontaires sont considérées comme une menace pour la stabilité, et les responsables à Kiev ont tenté de les maîtriser. Ils craignent que les combattants étrangers n’entachent l’image de l’Ukraine, qui tente de se présenter comme un État occidental responsable, susceptible un jour de rejoindre l’OTAN et l’Union européenne.

La plupart des unités de volontaires ont été intégrées dans l’armée régulière et la garde nationale.

Aussi désireux soient-ils de combattre les Russes, les combattants musulmans étrangers comme Ninja sont une source d’inquiétude supplémentaire pour les autorités ukrainiennes. « On peut dire que je fais le djihad », glousse-t-il. 

« Il y a une chose que vous devez comprendre, c’est que nous ne sommes pas seulement des combattants, nous sommes aussi musulmans et tout le monde s’inquiète de toute cette merde médiatique autour de l’État islamique ou d’al-Qaïda », explique-t-il, à propos de l’inquiétude de Kiev, qui redoute que ces combattants puissent être dépeints comme des extrémistes.

Ardents opposants à Moscou

Mais les combattants musulmans ne viennent pas uniquement de l’étranger. Si l’Ukraine est un pays résolument chrétien orthodoxe, il abrite également les Tatars de Crimée, une communauté musulmane d’origine turcique qui compte environ 280 000 personnes. Ils composent environ 12 % de la population sur leurs terres ancestrales de Crimée. 

Et comme cette péninsule de la mer Noire, les Tatars sont dans la ligne de mire de Moscou depuis longtemps. Ils ont été déportés de force de Crimée par Staline en 1944 et n’ont commencé à revenir des camps de travail en Asie centrale que dans les années 1980.

« Démanteler les milices musulmanes et d’autres unités de ce type est sans espoir, antipatriotique et inopportun »

- Soldat tatar de Crimée dans l’est de l’Ukraine

La Russie a été accusée de harceler et de prendre pour cible cette minorité qui était largement opposée à son annexion du territoire. Moscou réfute tout mobile politique et prétend n’arrêter que des « terroristes ». 

Les souvenirs amers et les récentes tensions font des Tatars d’ardents opposants à Moscou. 

« Lorsque quelqu’un s’empare de votre maison et tente de s’en prendre à votre famille, si vous êtes un vrai homme, vous prenez un fusil et vous les protégez jusqu’à votre dernier souffle », soutient Renat, Tatar de Crimée qui sert actuellement sur le front avec les forces armées ukrainiennes.

Soldat depuis 2012, Renat raconte à MEE que ses camarades et lui sont prêts à combattre en cas d’invasion russe.

« Le moral de notre armée est au plus haut », indique-t-il en comparant l’armée ukrainienne d’aujourd’hui à celle de 2014, et en soulignant que tout, des munitions aux tactiques en passant par l’expérience des soldats, est mieux. 

De nombreux Tatars combattent la Russie depuis le début de la guerre. Ils ont suivi la trajectoire du conflit lui-même : d’une bataille menée par un groupe disparate de volontaires à une force de combat plus professionnelle.

Khai est un soldat tatar d’Eupatoria en Crimée. C’était un volontaire du Secteur droit jusqu’en 2019, date à laquelle son groupe tactique a été intégré aux forces armées ukrainiennes.

Khai, comme tous les autres combattants de confession musulmane contactés par MEE, conserve de bons souvenirs du Secteur droit, la milice ultra-nationaliste qui s’est attirée de vives critiques de responsables occidentaux et ukrainiens parce qu’elle promeut selon eux une idéologie d’extrême droite.

Interrogé sur une quelconque hostilité à son égard, Khai assure : « En tant que musulman, je me sentais respecté et soutenu par mes camarades. » 

L’imam Abdullah (à gauche) prie avec des combattants dans l’est de l’Ukraine en 2020 (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)
L’imam Abdullah (à gauche) prie avec des combattants dans l’est de l’Ukraine en 2020 (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)

Rustem Mahmut Oglu Ablyatifov est un Tatar de Crimée et ancien combattant du Secteur droit. Il décline son identité complète parce qu’il affirme que le FSB, les services secrets russes, l’ont déjà identifié comme un ennemi. 

« Ils ont fouillé la maison de ma mère âgée de 80 ans en Crimée », indique-t-il à MEE. « Un ami au ministère de la Défense m’a informé que toutes mes données personnelles, y compris les noms de mes enfants, avaient été transmis au FSB. » 

Il affirme avoir été fier de servir dans le Secteur droit, où abondaient des aventuriers, des combattants dévoués et quelques néonazis. « J’ai partagé un lit sur le front avec un gars qui portait un tatouage de Hitler, il ne m’a pas causé le moindre problème », relate-t-il.

Malgré les efforts visant à intégrer le groupe dans les forces armées, certaines unités du Secteur droit continuent à opérer sur le front et les combattants peuvent s’y rendre depuis Kiev. Ninja, le combattant kazakh, précise être en contact avec son commandant pour retourner dans l’une de ces unités.

« L’armée travaille avec le Secteur droit », dit-il. « Parfois, les gars sur le front sont sous le feu des mortiers ou des snipers et il faut quelqu’un pour riposter ». Mais l’Ukraine tente tant bien que mal de ne pas provoquer d’escalade du conflit à cause des risques de représailles massives des Russes, « donc ils nous envoient pour leur tirer dessus parce qu’ils peuvent prétendre que nous sommes indépendants ».

Combattre « quelles que soient les conditions »

Alors que plane la menace d’une invasion russe, le sujet des milices surgit une fois de plus. Malgré les efforts déployés par Kiev pour moderniser les forces armées ukrainiennes, la plupart des spécialistes de l’armée s’accordent pour dire que celle-ci aurait peu de chances face à une offensive russe de grande ampleur.

Des milliers de civils ukrainiens ont appris des techniques de combat pour combattre en tant que partisans en cas d’occupation du pays par la Russie. Certains responsables espèrent que la menace d’une guérilla pourrait dissuader Poutine.

Le chef d’état-major des armées des États-Unis, le général Mark A. Milley, a même prévenu son homologue russe que Moscou pourrait faire face à une insurrection en cas d’invasion, a signalé le New York Times.

« Lorsque quelqu’un s’empare de votre maison et tente de s’en prendre à votre famille, si vous êtes un vrai homme, vous prenez un fusil et vous les protégez jusqu’à votre dernier souffle »

- Soldat tatar de Crimée, dans l’est de l’Ukraine

Les soldats tatars contactés par MEE via WhatsApp disent regretter les efforts de Kiev pour démanteler les milices, dont trois étaient composées majoritairement de musulmans et considérées comme motivées et meurtrières : les unités Djokhar Doudaïev et Cheikh Mansour, formées principalement de Tchétchènes, et l’unité de Crimée, composée essentiellement de Tatars.

Selon Yevhen Hlushchenko, religieux musulman et aumônier militaire qui se fait appeler « imam Abdullah », les responsables ukrainiens ont refusé aux Tatars de Crimée de former une unité exclusivement musulmane au sein de l’armée ukrainienne : « Ils ne voulaient pas d’une chose à caractère religieux ou ethnique. »

« On voit ça comme une sorte de trahison », indique Khai. « Démanteler les milices musulmanes et d’autres unités de ce type est sans espoir, antipatriotique et inopportun », en particulier maintenant que Kiev est confronté au risque d’une nouvelle invasion russe.

La guerre dans l’est de l’Ukraine a coûté 14 000 vies environ ces huit dernières années. Même si le conflit se confine au Donbass, quasiment tous les Ukrainiens ont été impactés par les combats d’une façon ou d’une autre. Toutefois, pour de nombreux Tatars de Crimée, cette bataille est encore plus personnelle. 

Les Tatars de Crimée sont d’ardents opposants à la Russie et combattent sur le front depuis 2014, même si les soldats disent qu’ils préféreraient être dans une unité exclusivement musulmane (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)
Les Tatars de Crimée, ardents opposants à la Russie, combattent sur le front depuis 2014, même s’ils préféreraient être dans une unité exclusivement musulmane (fournie par l’imam Yevhen Hlushchenko)

Renat a passé le début de son enfance dans un camp de concentration tatar soviétique en Ouzbékistan, avant que ses parents et lui ne puissent retourner en Crimée. Il affirme qu’il combattra la Russie « quelles que soient les conditions », même en tant que guérillero. « Dans ce cas », souligne-t-il, un bataillon musulman serait bien plus « efficace ».

Medzhit, un autre Tatar sur le front dans l’est de l’Ukraine, fait écho à ces sentiments en affirmant qu’une unité exclusivement musulmane serait exemplaire car il n’y aurait pas d’alcool ni de drogue. Il assure toutefois qu’il est respecté par ses camarades chrétiens : « [Nous] vivons comme une famille et [nous sommes] prêts à combattre. » Sa seule doléance tient au fait qu’il est parfois difficile d’obtenir de la nourriture halal.

L’une des choses qui unit les Tatars à leurs compatriotes est le désir de combattre. Selon un sondage de l’Institut international de sociologie de Kiev, environ 58 % des Ukrainiens disent vouloir prendre les armes et rejoindre la résistance armée en cas d’invasion du pays par les Russes.

Medzhit indique que le front est normal pour l’instant, émaillé du claquement des tirs de fusils et mitraillettes. Parfois, les forces pro-russes tirent des grenades sur leurs positions et leur lancent des obus de mortiers de 82 mm et 120 mm.

Il doute que les Russes briseront leurs lignes de défense, mais il a confiance dans le fait que l’armée ukrainienne soit capable de monter une contre-attaque. Si tout échoue, il rejoindra un groupe de guérilla pour poursuivre la bataille, « mon premier choix serait une unité musulmane ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.