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Soudan : des survivants racontent l’horreur des violences au Darfour-Occidental

Des témoins affirment que les assaillants portaient des uniformes des Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire pro-gouvernemental, alors que Khartoum promet d’envoyer des renforts militaires
Des membres des Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire soudanais (AFP)
Des membres des Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire soudanais (AFP)
Par
KHARTOUM, Soudan

Des survivants racontent l’horreur du dernier épisode de violences meurtrières qui a frappé la région soudanaise du Darfour déchirée par la guerre. Au moins 213 personnes ont été tuées en quatre jours de violences au Darfour, selon les autorités de cette région de l’ouest du Soudan, des heurts condamnés par l’ONU qui a réclamé mercredi une enquête « rapide » et « indépendante ».

Mohamed Abdullah Khatir, un sexagénaire du village de Kreinik, indique à Middle East Eye que son fils fait partie des personnes tuées vendredi, après avoir été touché à la tête par un tir d’artillerie lourde.

« J’ai vu la tête de mon fils exploser sous mes yeux. Ils lui ont tiré dessus avec une arme lourde alors que nous tentions de fuir », raconte-t-il.

« C’était brutal. Nous n’avions jamais vu des meurtres aussi aléatoires. Ils ont attaqué des familles à l’intérieur des maisons et ils ont harcelé et battu les femmes, les enfants et les personnes âgées. Les mères cachaient leurs enfants sous les lits pour les protéger. »

Le Darfour, ravagé par une guerre civile qui a éclaté en 2003, connaît une recrudescence de conflits meurtriers depuis octobre, déclenchée par des différends portant principalement sur les terres, le bétail et l’accès à l’eau et aux pâturages.

Le dernier épisode de violence aurait commencé vendredi, après la découverte par des éleveurs arabes de deux de leurs proches sans vie jeudi en fin de journée, près d’un village de la minorité masalit non arabe dans la région de Kreinik, qui se trouve à environ 80 km d’El Geneina, capitale de la province du Darfour-Occidental.

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Selon des témoins interrogés par MEE, une milice pro-gouvernementale vêtue d’uniformes des Forces de soutien rapide (RSF) a attaqué des villages de la région de Kreinik et des affrontements ont également eu lieu entre les paramilitaires et l’unité militaire basée dans la région.

« Ils ont tout pillé, les propriétés, le bétail, le marché, puis ont tout brûlé dans le village, y compris le stock de farine et de nourriture que les gens gardaient pour la saison sèche », affirme à MEE Abdo Alzain (55 ans), qui ajoute que les assaillants portaient des uniformes des RSF et ont encerclé le village depuis trois directions.

« Nous avons tout perdu. Nous avons compté 164 corps jusqu’à présent, mais beaucoup de personnes sont toujours portées disparues. Nous ne pouvons même pas évacuer les blessés vers El Geneina en raison de la situation sécuritaire sur la route », poursuit-il.

Les Forces de soutien rapide sont commandées par le général Mohamed Hamdan Dagalo, communément appelé Hemetti et que des groupes de défense des droits de l’homme considèrent comme le dirigeant adjoint de facto du Soudan.

Dimanche, un chef de tribu de la minorité masalit a affirmé avoir vu de nombreux corps dans des villages de la région de Kreinik.

Une dimension ethnique

Les affrontements au Darfour revêtent souvent une dimension ethnique, car les tribus arabes de la région sont en grande partie composées d’éleveurs, tandis que de nombreux agriculteurs sédentaires sont issus de groupes minoritaires.

Un accord de paix a été signé en 2020, mais depuis le coup d’État militaire orchestré en octobre, le Darfour connaît une nouvelle flambée de violence qui s’est traduite par des centaines de morts au cours d’affrontements entre éleveurs et agriculteurs.

« Nous avons fui vers le poste de police et le quartier général de l’armée, mais ils nous ont traqués et la police a pris la fuite. Même l’armée ne nous a pas protégés », affirme Salim Adam (49 ans) à MEE par téléphone depuis Kreinik.

« Le nombre de victimes pourrait être plus élevé car il y a beaucoup de personnes portées disparues »

– Ali Abu Talib, médecin à l’hôpital de Kreinik

Selon une source militaire interrogée par MEE, des renforts de l’armée ont été envoyés d’El Geneina vers Kreinik, mais la situation est trop explosive pour être maîtrisée. 

« L’armée est parvenue à expulser les assaillants de la zone et à évacuer certains des blessés vers El Geneina, mais la situation reste grave et imprévisible », indique l’homme sous couvert d’anonymat, n’étant pas autorisé à s’exprimer devant les médias.

« De nombreuses allégations ont été formulées sur la nature des forces qui ont attaqué les civils et une enquête sera ouverte prochainement pour les examiner », précise-t-il.

MEE a adressé des demandes de commentaires aux RSF et à l’armée, restées sans réponse au moment de la publication.

« Le nombre de victimes pourrait être plus élevé car il y a beaucoup de personnes portées disparues et des familles ont enterré leurs morts sans rapport d’autopsie », indique à MEE par téléphone Ali Abu Talib, médecin assistant à l’hôpital de Kreinik.

« Les assaillants ont fait irruption dans l’hôpital et frappé les patients et le personnel hospitalier. Ils ont également pillé les équipements et les médicaments de la pharmacie ; par conséquent, l’hôpital est à court de médicaments et la situation est désastreuse. 

« Comme nous ne pouvons pas évacuer les blessés, il y a beaucoup de cas critiques à l’hôpital. »

Une propagation des affrontements

Lundi, les affrontements se sont étendus à El Geneina : des explosions ont été entendues dans la ville et des obus ont touché certaines maisons, selon trois témoins oculaires présents sur place qui ont demandé à conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Le Comité central des médecins soudanais a déclaré lundi dans un communiqué qu’au moins dix civils avaient été tués à El Geneina.

Selon l’organisation, aucun des hôpitaux de la ville n’est opérationnel dans la mesure où les membres du personnel hospitalier ont peur de mettre leur vie en danger en travaillant.

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Lors d’une réunion du Conseil de souveraineté à Khartoum lundi soir, le gouvernement a annoncé qu’il enverrait des renforts militaires au Darfour-Occidental au cours des prochains jours et que des patrouilles régulières et des postes de contrôle seraient mis en place à El Geneina et dans d’autres villes de la province.

« Nous avons également ordonné l’envoi d’une délégation à Khartoum pour inspecter la situation sur le terrain », a déclaré le conseil dans un communiqué.

« Nous soutiendrons par ailleurs les efforts déployés par les dirigeants locaux pour calmer la situation et entamer la réconciliation communautaire », précise le communiqué.

L’analyste politique Mohamed Badawi estime toutefois que la guerre entre les RSF et les autres acteurs autour des ressources et du contrôle de la région se poursuivra probablement.

« Les conflits portant les terres et les ressources ainsi que sur le pouvoir se sont intensifiés récemment. Les RSF ont obtenu plus d’argent grâce à leur participation à la guerre au Yémen et les anciens rebelles ont également obtenu du pouvoir après avoir signé l’accord de paix », souligne le chercheur au Centre africain d’études sur la justice et la paix.

« Cela aura de graves conséquences sur la sécurité et la stabilité dans la région en général. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.