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Tunisie : nouveaux affrontements à Sfax après la mort d’un manifestant

Une grève générale et un rassemblement de protestation ont été organisés mercredi dans une ville du centre-est de la Tunisie après la mort d’un manifestant à la suite de tirs lacrymogènes dans des affrontements nocturnes avec la police. En toile de fond : la gestion des déchets
La police tire des grenades lacrymogènes pour disperser une manifestation contre la réouverture d’une décharge à Agareb, le 9 novembre 2021 (AFP/Houssem Zouari)
La police tire des grenades lacrymogènes pour disperser une manifestation contre la réouverture d’une décharge à Agareb, le 9 novembre 2021 (AFP/Houssem Zouari)
Par Ahlem Mimouna à TUNIS, Tunisie

Ce mercredi 10 novembre, la ville d’Agareb, à Sfax (centre-est de la Tunisie), était en grève générale à l’appel de la section régionale de la puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT, centrale syndicale).

Elle a aussi observé un jour de deuil après le décès d’un jeune homme dans des affrontements nocturnes entre protestataires et police.

Cet après-midi, des affrontements ont même repris dans la région, en marge de la marche organisée par l’UGTT. La police a fait usage de gaz lacrymogènes et les protestataires ont jeté des pierres contre les forces de l’ordre.

Ennahdha a publié un communiqué pour dénoncer « l’approche sécuritaire dans le traitement des problèmes de l’État » et a appelé à l’ouverture d'une enquête sur le décès du manifestant. Le parti tient aussi pour responsable le président de la République et le ministre de l’Intérieur de « ce qui se passe à Agareb ».

Traduction : « Pour résoudre la crise des déchets à Safx, [le président Kais] Saied a décidé de rouvrir une décharge à Agareb, fermée par une décision de justice en 2019, et de transférer les déchets du centre vers la périphérie. Les habitants sont descendus dans la rue pour protester contre cette décision imposée par le centre. Voici comment le gouvernement a réagi : »

Les heurts qui ont éclaté dans la nuit de lundi à mardi, après la décision de rouvrir une décharge de déchets dans la région, à El Gonna, ont en effet fait une victime : Abderazzek Lachheb, 35 ans.

L’UGTT a qualifié l’intervention policière de « brutale ». Le ministère de l’Intérieur a précisé que le jeune homme souffrait de problèmes respiratoires et a nié dans un communiqué toute responsabilité dans la mort de la victime, « décédée à la suite d’un malaise survenu à son domicile situé à 6 kilomètres du lieu des manifestations ».

« Il a été conduit à l’hôpital par l’un de ses proches, où il est mort », affirme aussi le communiqué.

Sa famille contredit cette version et assure qu’Abderazzek Lachheb était « en bonne santé » et « se trouvait parmi les protestataires au moment des faits ».

Sa sœur a déclaré dans les médias qu’« il avait été visé à trois reprises par du gaz lacrymogène et qu’il y a des témoins oculaires. Les policiers l’ont suivi jusqu’à l’hôpital ».

Selon le premier rapport de l’autopsie annoncé hier soir, la mort d’Abderazzek Lachheb serait naturelle. Aucune trace d’agression n’a été observée mais une insuffisance cardiaque sévère et des signes de congestion du cœur au niveau du muscle gauche ont été découverts.

Une enquête est toutefois toujours en cours pour déterminer les raisons et les circonstances du décès.

L’armée déployée dans la région

Après un bref retour au calme, les manifestations ont repris dans la journée de mardi. Le poste de la Garde nationale d’Agareb a été incendié et la police s’est retirée. Aucune victime n’est à déplorer. L’armée a été déployée l’après-midi dans la région.

La crise des déchets à Sfax dure depuis fin septembre : voilà plus de 40 jours que les rues de la deuxième plus grande ville de Tunisie croule sous les déchets depuis la fermeture de la décharge d’El Gonna.

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Cette dernière, qui a ouvert en 2008, devait fermer en 2013, selon un activiste de la société civile, membre de la campagne « Je ne suis pas une déchèterie ».

Située aux portes d’Agareb, elle cumule non seulement des déchets ménagers mais aussi des déchets chimiques « qui ont détruit la santé de la population ».

« Nos enfants souffrent de maladies respiratoires, d’allergies et de cancers. Nos femmes sont devenues stériles », explique le militant. Aucune étude d’impact n’a toutefois été réalisée pour confirmer un lien entre la présence de la décharge et les maladies recensées dans la région.

Après plusieurs années de militantisme, les activistes ont réussi à obtenir une décision judiciaire pour que la décharge soit fermée en 2019. Mais la décision n’a jamais été appliquée.

Le 1er novembre, le directeur général par intérim de l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGED) Faicel Bedhiyefi a indiqué que « l’agence avait fermé la décharge d’Agareb fin septembre pour des travaux techniques » et « était [donc] surprise [d’apprendre] que la société civile l’avait [une nouvelle fois] fermée. »

Un tracteur enterre des ordures après la réouverture d’une décharge à Agareb, le 9 novembre 2021 (AFP/Houssem Zouari)
Un tracteur enterre des ordures après la réouverture d’une décharge à Agareb, le 9 novembre 2021 (AFP/Houssem Zouari)

Informée de l’accumulation de poubelles dans les rues et des plaintes des habitants, la ministre de l’Environnement Leila Chikhaoui s’est rendue à Sfax, le 27 octobre, promettant de trouver une solution provisoire pour sauver la ville dans l’attente d’une solution définitive et efficace.

Mais quelques jours plus tard, le ministère a annoncé la réouverture de la décharge d’El Gonna, provoquant la colère des habitants.

Cette décision a été accompagnée d’autres mesures, dont le lancement immédiat de travaux de réhabilitation du site, le traitement contre les insectes, le nettoyage immédiat des déchets accumulés dans la ville, le contrôle de la qualité de l’air à Agareb ou encore l’implication de la société civile dans la mise en œuvre de la stratégie nationale de gestion des déchets.

Un « crime contre le peuple »

Le 23 octobre, le président de la République Kais Saied avait qualifié la situation à Sfax de « crime contre le peuple », et avait appelé la cheffe du gouvernement Najla Bouden à mettre fin à ces problèmes environnementaux dans la région.

Selon lui, certaines personnes complotent également dans l’ombre pour instrumentaliser la crise des déchets.

Lundi, en réunion avec Najla Bouden et le ministre de l’Intérieur Taoufik Charfeddine, il a renouvelé son appel à résoudre le problème des déchets de la ville.

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Les partis politiques – Attayar (social-démocrate), Ettakatol (social-démocrate) et al-Joumhouri (centriste) – ont réclamé une enquête « sérieuse » et « indépendante » sur les incidents d’Agareb, pour déterminer les responsabilités et soumettre cette affaire à la justice.

Vingt-six organisations et associations de la société civile ont aussi  réclamé la vérité sur « ce crime abominable » et l’application de la loi contre les responsables.

Des observateurs ont mis en garde contre la reproduction du même scénario dans d’autres villes.

Les difficultés liées au traitement des ordures sont récurrentes en Tunisie : la majorité des 2,5 millions de tonnes d’ordures collectées chaque année sont enfouies dans des décharges, sans être traitées ni incinérées, et une quantité infime est recyclée, selon plusieurs organisations internationales.

La plus grande décharge du Grand-Tunis, Borj-Chakir, fait par exemple l’objet de plusieurs manifestations depuis 2013 réclamant sa fermeture, en vain. L’ANGED a décidé la prolongation de son contrat d’exploitation qui aurait dû prendre fin début octobre.

La directrice générale du ministère de l’Environnement, Zouhour Helali, a indiqué mercredi à la radio qu’il n’y avait pas d’autre solution que la reprise de l’activité de la décharge d’El Gonna.

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