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Tunisie : depuis la dictature, jamais la liberté de la presse n’a autant reculé

Dans le rapport annuel de Reporters sans frontières publié ce 3 mai, la Tunisie perd 21 places, faisant craindre la perte des acquis arrachés depuis la révolution de 2011
Des journalistes tunisiens participent à une manifestation pour la liberté de la presse le 25 mars 2022 à Tunis en scandant « le journalisme n’est pas un crime » et en accusant les autorités de réprimer les médias depuis la prise de pouvoir du président Kais Saied en juillet 2021 (AFP/Fethi Belaid)
Des journalistes tunisiens participent à une manifestation pour la liberté de la presse le 25 mars 2022 à Tunis en scandant « le journalisme n’est pas un crime » et en accusant les autorités de réprimer les médias depuis le coup de force du président Kais Saied en juillet 2021 (AFP/Fethi Belaid)

L’annonce était attendue et redoutée par les observateurs et les professionnels du secteur de l’information. 

Comme tous les 3 mai à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, Reporters sans frontière (RSF) publie son classement annuel

Pour l’année 2021, la Tunisie perd 21 places en passant du 74e au 91e rang sur un total de 180 États et territoires. Un recul inédit jamais observé depuis la dictature. 

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Le pays retrouve son niveau de 2016 (96e position). Dans un rapport publié ce matin et que Middle East Eye a pu se procurer, RSF indique que, prise dans son contexte régional, la Tunisie demeure un État « où la liberté de la presse et celle de l’information sont incontestablement acquises depuis l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2014 », mais exprime « de graves inquiétudes […] depuis le coup de force du président Kais Saied, le 25 juillet 2021, et l’installation de l’état d’exception. »

Même si l’organisation a fait évoluer sa méthodologie pour l’année 2021, en développant des indicateurs plus précis, la perte de 21 places en l’espace d’un an dénote une évolution substantielle de la situation. 

À la création du classement, la Tunisie pointait à la 128e place avant de chuter vers le bas du tableau, atteignant le 164e rang sur 178 en 2010, à la veille de la chute de Ben Ali

Ce dernier était considéré par l’organisation comme un des « ennemis d’internet » en raison de la censure qui sévissait sur la toile durant son règne.

Une progression freinée

Mais la révolution a radicalement changé la donne. Dès 2011, la fin de la censure d’internet et la liberté d’expression ont été pérennisées par une législation particulièrement libérale, notamment par le biais des décrets-lois 115 et 116 encadrant la presse écrite et le secteur audiovisuel. 

Les peines de prison ont été limitées aux seuls cas d’incitation à la haine et à la violence. 

Dans le classement de 2011-2012, le pays a ainsi gagné 30 places. Même si le nouvel arsenal juridique ne s’applique pas aux seuls journalistes mais concerne tous les Tunisiens, dans les faits, plusieurs magistrats ont continué à appliquer d’anciennes législations plus répressives aux non-titulaires d’une carte de presse.

Des journalistes tunisiens scandent des slogans et brandissent des pancartes indiquant en arabe « les droits des journalistes ne sont pas des privilèges », à Tunis, le 15 avril 2021 (AFP/Fethi Belaid)
Des journalistes tunisiens scandent des slogans et brandissent des pancartes indiquant en arabe « les droits des journalistes ne sont pas des privilèges », à Tunis, le 15 avril 2021 (AFP/Fethi Belaid)

L’entrée en vigueur de la Constitution de 2014, qui garantit un niveau de libertés inédit dans la région, notamment pour la presse, a eu pour effet une autre remontée spectaculaire de la Tunisie dans le classement de RSF. 

En effet, en 2016, le pays a gagné 30 places, se hissant à la 96e place. Un ultime rebond a été observé en 2019. 

Pourtant, plusieurs éléments ont freiné cette progression. Tout d’abord, les professionnels du secteur sont confrontés dans leur grande majorité à une précarité matérielle en raison de contrats insuffisamment protecteurs. 

Un accord a été signé entre le gouvernement, le syndicat des journalistes et celui des patrons de presse en 2019 mais n’a jamais été mis en œuvre. 

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Par ailleurs, des journalistes et photographes de presse sont régulièrement la cible de violences policières, notamment en marge des mouvements sociaux et des rencontres footballistiques. Enfin, un discours hostile aux médias, notamment sur les réseaux sociaux, expose les professionnels du secteur, particulièrement les reporters de terrain, à la vindicte populaire.

L’année 2021 a commencé par des manifestations massives contre le gouvernement de Hichem Mechichi, en marge desquelles des centaines de protestataires ont été arrêtés. 

Dans son rapport portant sur la période allant du 3 mai 2020 au 3 mai 2021, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a dénoncé une augmentation substantielle des agressions touchant des journalistes. 

Le document pointe également des tentatives gouvernementales délibérées visant à empêcher les professionnels d’accomplir convenablement leur mission d’information des citoyens. 

Plusieurs signes inquiétants

La crise du covid a également mis en lumière le manque de moyens de protection fournis par les entreprises médiatiques à leurs journalistes de terrain.

Mais comme le souligne le rapport de RSF, c’est le coup de force de Kais Saied, le 25 juillet 2021, qui a envenimé la situation. En s’accaparant tous les pouvoirs, le président tunisien s’est lancé dans une entreprise d’anéantissement de tous les corps intermédiaires

Dès le 26 juillet, le locataire de Carthage a reçu le président du SNJT pour lui montrer son attachement aux libertés mais dans les faits, plusieurs signes inquiétants sont apparus. 

 Le chef du bureau d’Al Jazeera, Lotfi Hajji, au siège du Syndicat national des journalistes à Tunis, le 26 juillet 2021, alors que la police tunisienne a fermé le bureau de la chaîne de télévision qatarie (AFP/Anis Mili)
Le chef du bureau d’Al Jazeera, Lotfi Hajji, au siège du Syndicat national des journalistes à Tunis, le 26 juillet 2021, alors que la police tunisienne a fermé le bureau de la chaîne de télévision qatarie (AFP/Anis Mili)

Le jour même, la police a procédé à la fermeture du bureau de la chaîne Al Jazeera à Tunis. Neuf mois plus tard, les journalistes sont toujours dans l’incapacité d’accéder à leurs locaux et ont trouvé refuge dans ceux du SNJT.  

Le 3 octobre 2021, le journaliste de la chaîne islamiste Zitouna, Ameur Ayed, et le député de la Coalition de la dignité (Al Karama, islamiste), Abdellatif Aloui, ont été arrêtés. Il est reproché au premier d’avoir déclamé un poème d’Ahmed Matar jugé offensant pour la personne du chef de l’État. Aloui, invité dans la même émission, a également été poursuivi. Bien que le président de la République soit un civil, les deux hommes ont comparu devant un tribunal militaire. 

Le parlementaire a très vite été relâché alors que le journaliste a passé presque deux mois en détention. Le 8 avril 2022, Ayad et Aloui ont été condamnés à quatre et trois mois de prison. Ils ont fait appel.

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Le 14 janvier 2022, alors que les autorités avaient interdit les manifestations célébrant la fuite de Ben Ali, officiellement pour cause de reprise épidémique, une partie de l’opposition a tenu à défiler aux abords de l’avenue Habib Bourguiba à Tunis. 

La violente répression policière qui s’est ensuivie a touché le correspondant de plusieurs médias, dont MEE, en Tunisie, Mathieu Galtier, roué de coups et aspergé de gaz lacrymogène par un fonctionnaire en uniforme alors qu’il avait bien précisé sa qualité de journaliste.

Le 18 mars 2022, le correspondant de la radio Mosaïque FM, Khelifa Guesmi, a été arrêté en vertu de la loi antiterroriste. Le journaliste avait publié un article faisant état du démantèlement d’une cellule terroriste dans la région de Kairouan (centre). 

Refusant de révéler ses sources aux enquêteurs, il a été accusé d’entrave à l’enquête et placé en détention. Le chef du département des informations de la radio et la stagiaire qui a mis en ligne l’article ont également été entendus par le parquet. Face à la mobilisation de la société civile, le journaliste a été relâché au bout d’une semaine.

« Tentative de mise au pas des médias publics »

Contacté par MEE, le président du SNJT, Mohamed Yassine Jelassi, estime que la liberté de la presse a connu un net recul depuis le 25 juillet 2021. Il accuse le président de la République et la cheffe du gouvernement « d’entraver le droit des citoyens d’accéder à l’information en refusant d’accorder des interviews et en limitant les possibilités pour les ministres et hauts fonctionnaires de s’exprimer dans les médias ». 

« En neuf mois, la justice militaire a poursuivi plus de civils [journalistes et citoyens] pour des délits d’opinion que lors des dix dernières années »

- Yassine Jelassi, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT)

Le syndicaliste note qu’« en neuf mois, la justice militaire a poursuivi plus de civils [journalistes et citoyens] pour des délits d’opinion que lors des dix dernières années ». Par ailleurs, il dénonce une « tentative de mise au pas des médias publics ». 

Si les employés de l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) et du quotidien La Presse ont pu résister, il en a été tout autrement pour la télévision nationale. Ce média audiovisuel a supprimé la plupart des émissions politiques et n’a gardé qu’un unique talk-show interdit aux partis politiques et totalement inféodé au président Kais Saied. 

Enfin, Mohamed Yassine Jelassi exprime ses craintes quant à la possibilité d’une réforme législative restreignant les libertés et l’indépendance des médias. 

En s’étant attaqué, au nom de l’unité de l’État, aux principales instances indépendantes créées depuis 2011 (Instance supérieure indépendante pour les élections, Conseil supérieur de la magistrature), la prochaine étape pourrait être la Haute instance pour la communication audiovisuelle (HAICA), le gendarme des médias, qui a réussi à résister à toutes les tentatives de domination du secteur. 

Dans son allocution à l’occasion de l’Aïd al-Fitr, le président Kais Saied a annoncé qu’une nouvelle Constitution allait être adoptée par référendum le 25 juillet 2022. 

Ce texte, élaboré par un cercle restreint autour du chef de l’État, pourrait revenir sur l’un des maigres acquis de la révolution de 2011, la liberté d’expression.