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Yıldız Hamidiye, la dernière mosquée impériale d’Istanbul

Le sultan ottoman Abdülhamid II espérait que la mosquée Yıldız serait un symbole du pouvoir ottoman. Mais après l’effondrement de l’empire, le bâtiment fut négligé – et il demeure, aujourd’hui encore, une anomalie architecturale historique
La mosquée, achevée en 1886, est d’influences néo-gothique et mauresque (MEE/Bilge Nesibe Kotan)
La mosquée, achevée en 1886, est d’influences néo-gothique et mauresque (MEE/Bilge Nesibe Kotan)
Par
ISTANBUL, Turquie

Les visions contemporaines d’Istanbul sont nombreuses, des descriptions du quartier de Nişantaşı par l’écrivain turc Orhan Pamuk aux écrits de James Baldwin après avoir quitté les États-Unis pour s’installer dans la ville, cherchant refuge contre le racisme.

Pour ces auteurs et d’autres, Istanbul est « l’une de ces villes » – un melting-pot et un hôte accueillant, doté de nombreux personnages, peuples et identités. 

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Leur Istanbul est celle des cafés, des meyhane (troquets), des boîtes de nuit et des méditations rêvées en contemplant le Bosphore ou la Corne d’Or. 

Dans ces récits d’Istanbul, fermement ancrés dans l’ère républicaine post-ottomane, les mosquées de la ville sont au mieux un obligeant personnage secondaire ou, dans le pire des cas, un vestige hagard d’un passé intrusif et dominateur.

Dans son ode à la ville intitulée Istanbul, souvenirs d’une ville, Pamuk décrit des ampoules « brûlées » épelant des messages sacrés entre les minarets des mosquées et les affiches « noircies » qui recouvrent leurs murs.

Lorsque Pamuk, prix Nobel, décide de peindre, il choisit une ruelle de Beyoğlu, Tarlabaşı ou Cihangir, où il y a « très peu de mosquées ou de minarets ».

« C’est en effet une ville qui passe à l’ouest », déclarera-t-il plus tard.

La ville islamique

En lisant Pamuk, il est facile d’oublier que les mosquées de la ville étaient autrefois beaucoup plus au cœur de son identité.

Les mosquées d’Istanbul n’étaient pas de simples lieux de culte, mais le noyau de l’interaction sociale autour duquel gravitaient intellectuels, étudiants, commerçants et hommes politique.

Appartenant autrefois à l’Empire romain d’Orient, Istanbul devint le centre du sultanat ottoman, sa capitale impériale ; une ville islamique surnommée plus tard « la ville aux mille mosquées ».

Les Turcs ottomans dirigés par le sultan Mehmet II prirent Constantinople aux Byzantins en 1453 (AFP)
Les Turcs ottomans dirigés par le sultan Mehmet II prirent Constantinople aux Byzantins en 1453 (AFP)

Lorsque Mehmet II le Conquérant s’empara de Constantinople en 1453, il se lança dans une ambitieuse campagne d’islamisation de la ville, supplantant son passé romain et convertissant notamment la basilique Sainte-Sophie en mosquée. La construction de lieux de culte ornés devint par la suite un moyen de cimenter l’héritage islamique ottoman dans le paysage de la ville pour les sultans successifs. 

Sous le règne du sultan Abdülhamid II (1876-1909), Istanbul n’était pas une simple ville islamique, mais la ville islamique du monde musulman, la ville du califat ottoman et des 400 ans de tradition ottomane. 

Au XIXe siècle, les Ottomans s’appuyèrent de plus en plus sur la fonction du califat pour cimenter leur autorité islamique contre la montée des courants nationalistes. Les mosquées de la ville revêtirent alors un nouveau symbolisme transcendant, l’État ottoman cherchant à affirmer sa suprématie avec une vigueur nouvelle.

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Dans le passé, les mosquées comme Sainte-Sophie, la Mosquée bleue, la mosquée Fatih et la mosquée Süleymaniye étaient bien plus que des lieux de culte et de rassemblement : elles étaient des emblèmes de la domination et du pouvoir ottomans.

L’importance de ces grandes prouesses architecturales était telle qu’elles donnaient leur nom aux zones où elles se trouvaient et non l’inverse, comme c’est le cas même dans les quartiers chics comme Teşvikiye et Cihangir – tous deux nommés d’après des mosquées. 

Mais si ces monuments ont leur propre histoire et sont des haltes régulières pour les touristes et les habitants, la dernière mosquée impériale construite à Istanbul est en grande partie absente de l’imaginaire collectif.

Cette mosquée construite à la demande du sultan Abdülhamid II, Yıldız Hamidiye Camii en turc (mosquée étoile), devait marquer une nouvelle aube pour les Ottomans.

Yıldız, symbole d’un nouvel imaginaire

En proie aux pertes territoriales, dépassées en richesse et en technologie par l’Occident et faisant face à la montée des mouvements nationalistes parmi les sujets non turcs, les autorités ottomanes du XIXe siècle cherchèrent à régénérer l’empire par une nouvelle idéologie unificatrice : enracinée dans l’islam, acceptant la modernité et la diversité de l’empire, celle-ci exigeait une reconnaissance absolue de l’autorité ottomane.

Ce mouvement atteignit son paroxysme pendant la période hamidienne (du nom d’Abdülhamid II), durant laquelle les idées modernes se juxtaposaient aux traditions islamiques ottomanes. 

La mosquée Yıldız se trouve sur une colline du quartier de Beşiktaş à Istanbul (archives publiques)
La mosquée Yıldız se trouve sur une colline du quartier de Beşiktaş à Istanbul (archives publiques)

De tels idéaux s’imprégnèrent dans le tissu de la fin de la période ottomane d’Istanbul et rien ne représente mieux leur aboutissement que la mosquée Yıldız. 

Ce lieu de culte était une extension des tentatives ottomanes de créer un style architectural indigène à partir de 1873. Connue sous le nom d’Usul-i Mimari-yi Osmani (principes de l’architecture ottomane), la forme s’inscrivait ostensiblement dans les traditions ottomane et islamique classiques et pourtant a été également influencée par les styles artistiques orientalistes populaires d’Europe occidentale.

Sarkis Balyan de la dynastie arménienne des Balyan fut l’architecte en chef lors de la construction de la mosquée Yıldız (archives publiques)
Sarkis Balyan de la dynastie arménienne des Balyan fut l’architecte en chef lors de la construction de la mosquée Yıldız (archives publiques)

Sous la direction de la famille Balyan, toutes sortes de bâtiments et de mosquées furent édifiés dans toute la ville pour marquer ce nouveau tournant. 

La mosquée Yeni Abdulmecid à Ortaköy, la mosquée Pertevniyal Valide à Aksaray et la mosquée Teşvikiye dans le quartier de Nişantaşı ne sont que quelques-unes des structures datant de cette période. La mosquée de Yıldız fut en quelque sorte l’apogée de cette tendance.

Splendeur et prestige

Achevée en 1886, la mosquée Yıldız – officiellement connue sous le nom de mosquée Hamidiye – fut construite en deux ans. Cette innovation architecturale fut ordonnée à l’architecte d’État en chef, Sarkis Balyan, qui engagea l’architecte arménien Dikran Kalfa (Cüberyan) pour l’aider.

La mosquée n’a pas de véritable style définitif, mais l’extérieur possède une façade néo-gothique unique qui a été ottomanisée, et l’intérieur utilise des styles mauresques d’influence andalouse, populaires auprès des élites musulmanes ottomanes à l’époque et vus également dans de nombreux autres designs intérieurs tardifs.

Son intérieur est magnifiquement peint, et couronné d’un grand lustre – cadeau envoyé par le Kaiser, Guillaume II. Le dôme de la mosquée est bleu vif à l’intérieur, avec des étoiles dorées et une inscription coranique de la sourate al-Ikhlas par Ebüzziya Tevfik Bey. 

L’intérieur du dôme de la mosquée Yıldız est orné de calligraphies coraniques (MEE/Bilge Nesibe Kotan)
L’intérieur du dôme de la mosquée Yıldız est orné de calligraphies coraniques (MEE/Bilge Nesibe Kotan)

Divers styles calligraphiques distincts sont utilisés, la distinguant des autres mosquées ottomanes. Par exemple, on trouve des versets de la sourate al-Mulk le long du mur supérieur, écrits en coufique (style originaire d’Irak) par le célèbre calligraphe Abdulletif Efendi.

Autre caractéristique unique de la mosquée : les treillis en bois de cèdre, fabriqués à la main par le sultan Abdülhamid lui-même, passionné par la menuiserie. Ceux-ci s’inspirent de l’Alhambra à Grenade (Espagne) et viennent s’ajouter au lutrin, qui a également été réalisé par le souverain ottoman.

À bien des égards, la mosquée peut être considérée comme un aperçu de la façon dont l’État hamidien s’imaginait à l’échelle mondiale : un État à cheval sur trois continents – l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; un État qui se considérait à la fois comme moderne et attaché à la transformation de la tradition ; mais plus important encore, une puissance mondiale.

Le lustre de la mosquée est un cadeau de l’empereur allemand Guillaume II (MEE/Bilge Nesibe Kotan)
Le lustre de la mosquée est un cadeau de l’empereur allemand Guillaume II (MEE/Bilge Nesibe Kotan)

La mosquée Yıldız était le symbole de la vision de l’État ottoman entretenue par Abdülhamid : prestige, splendeur et modernité du califat impérial. 

Un monument à l’effigie de la célèbre mosquée fut érigé sur la place Marjeh, à Damas, alors que l’État hamidien tentait de promouvoir la notion d’unité entre ses sujets arabes et le centre impérial. La mosquée Yıldız, en raison de ses diverses influences artistiques et architecturales, fut donc conçue comme une déclaration de l’idéal islamique de fraternité entre les différents peuples. 

Faste et cérémonie

Lors de son inauguration, le bâtiment endossa aisément son rôle de mosquée du sultanat, attirant un faste digne de son importance impériale.

Les masses voyaient rarement sinon jamais le sultan en dehors de ses visites hebdomadaires à Yıldız pour le selamlik (prière du vendredi). 

Les dignitaires étrangers qui assistèrent à ces cérémonies décrivirent le spectacle de l’arrivée du sultan, évoquant des foules excitées frémissant d’anticipation, puis saluant le souverain avec émerveillement. 

Une image colorisée du sultan ottoman Abdülhamid II arrivant pour la prière du vendredi à la mosquée Yıldız (archives publiques)
Une image colorisée du sultan ottoman Abdülhamid II arrivant pour la prière du vendredi à la mosquée Yıldız (archives publiques)

L’occasion allait au-delà de la célébration de la régence impériale – la prière du vendredi eut un rôle distinct dans le renforcement de l’image du sultan aux yeux des musulmans du monde entier. La lecture du sermon du vendredi au nom du sultan faisait partie du rituel visant à établir la légitimité d’Abdülhamid II et des Ottomans comme califes de tous les musulmans.

Alors que les sultans ottomans dans le passé effectuaient leurs prières du vendredi à Sainte-Sophie, à la Mosquée bleue ou à la mosquée Süleymaniye, pendant la période hamidienne, elles se faisaient à Yıldız.

Mais l’histoire de la mosquée ne se résume pas à l’entrée cérémonielle du sultan pour la prière du vendredi. Ce bâtiment fut également témoin de l’un des épisodes les plus dramatiques et tristement célèbres du règne d’Abdülhamid : une tentative d’assassinat fomentée par des révolutionnaires arméniens appartenant à l’organisation Dashnak, le 21 juillet 1905. 

Abdülhamid réchappa à la tentative d’assassinat qui le visa, mais des dizaines de personnes furent tuées et blessées (L’Illustrazione Italiana, 1905)
Abdülhamid réchappa à la tentative d’assassinat qui le visa, mais des dizaines de personnes furent tuées et blessées (L’Illustrazione Italiana, 1905)

Pour cette tentative de régicide, impliquant de nombreux conspirateurs, une capsule chargée d’explosifs fut placée sous la voiture utilisée par le sultan pour se rendre à la mosquée. 

Le plan des conspirateurs se déroula comme prévu jusqu’à ce que le sultan choisisse de passer un peu de temps après la prière à parler au cheikh al-Islam, le plus haut juriste islamique de l’État ottoman. La conversation provoqua un retard assez fortuit pour le monarque, car il lui sauva la vie. D’autres eurent moins de chance : 26 personnes périrent et des dizaines d’autres furent blessées, tandis que la partie extérieure de la mosquée et sa tour d’horloge subirent de lourds dommages.

La mosquée survécut au renversement d’Abdülhamid par les Jeunes-Turcs en 1909 et continua d’être la principale mosquée impériale de la ville pendant la Première Guerre mondiale, le sultan Mehmed Reshad (Mehmet V) et le sultan Vahdettin (Mehmet VI) y priant le vendredi.

En survivant à son propre règne, la mosquée finit par incarner ce qu’Abdülhamid espérait qu’elle symboliserait : une structure s’accrochant fermement à la tradition du sultanat et symbolisant visuellement l’État ottoman. En peu de temps, elle était devenue l’une des mosquées les plus emblématiques d’Istanbul. Jusqu’à l’effondrement de l’empire.

La République turque et la négligence du patrimoine issu du sultanat

Dans les années qui suivirent la fondation de la République turque en 1924, Istanbul vit son destin fléchir avec le déménagement de la capitale du nouvel État turc à Ankara.

Les nombreuses mosquées de la ville, y compris Yıldız, furent négligées par les dirigeants du nouvel État, qui voulaient donner la priorité à la modernisation le long des lignes occidentales au détriment du passé islamique sous les Ottomans.

Pour de nombreux monuments ottomans, cela signifiait soit la démolition pour faire place à de nouveaux projets de développement, soit le manque d’entretien.

Certaines décisions prises au cours de cette période demeurent controversées parmi les Turcs à ce jour. Il s’agit notamment de la conversion de la mosquée Sainte-Sophie en musée, une décision qui a été annulée en 2020. Il a même été signalé que des responsables discutèrent de la possibilité de convertir la Mosquée bleue (mosquée du sultan Ahmet) en galerie d’art.

Pour Yıldız, la nouvelle ère fut synonyme de déclin, dans la mesure où une grande partie des quartiers environnants subirent une rénovation urbaine. 

Calligraphie coranique à l’intérieur de la mosquée Yıldız en style coufique (MEE/Bilge Nesibe Kotan)
Calligraphie coranique à l’intérieur de la mosquée Yıldız en style coufique (MEE/Bilge Nesibe Kotan)

En 1924, l’urbaniste français Henri Prost fut engagé pour aider à redessiner Istanbul.

L’architecte, qui avait déjà travaillé pour les Français en Algérie, se lança dans une campagne de réaménagement ambitieuse mais controversée.

Il fut décidé que de grandes routes et rues seraient créées et, pour leur faire place, que les maisons et les mosquées ottomanes seraient rasées. Le quartier de Beşiktaş, où se trouve Yıldız, fut grandement transformé, et la mosquée pratiquement isolée au sommet de la colline.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le gouvernement d’Adnan Menderes reconnut qu’Istanbul avait besoin d’investissements après beaucoup de négligence. 

Menderes tenta pendant son mandat d’apaiser le sentiment musulman en autorisant à nouveau l’adhan (appel à la prière) en arabe, lequel avait jusque-là été interdit. Le chef du Parti démocrate rénova également de nombreuses mosquées et érigea la première mosquée à Istanbul depuis Yıldız, à Şişli en 1949, soit 63 ans plus tard.

Cette nouvelle mosquée fut construite dans la tradition du style ottoman des XVIe et XVIIe siècles, contournant la tendance Usul-i Mimari-yi Osmani institutionnalisée en 1870. 

L’urbaniste français Henri Prost contribua à définir le paysage urbain moderne d’Istanbul (AFP)
L’urbaniste français Henri Prost contribua à définir le paysage urbain moderne d’Istanbul (AFP)

Malgré ces clins d’œil à l’héritage ottoman de la Turquie et un soubassement idéologique moins visible que chez ses prédécesseurs, les politiques de transformation urbaine sous Menderes continuèrent à minimiser l’importance des mosquées telles que Yıldız.  

Le développement était le mantra de l’époque, et les projets de modernisation à l’occidentale se poursuivirent. La ville d’Istanbul connut une profonde mutation.

Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir de l’AKP, parti islamo-conservateur dont est issu l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan, dans les années 2000, que les initiatives de rénovation des nombreuses mosquées d’Istanbul devinrent une priorité. Toutefois, même pendant la période AKP, les tensions entre le développement des quartiers et la préservation des monuments historiques perdurèrent.

Aux yeux des conservateurs, le fantôme du développement urbain défini par Henri Prost continue de déformer l’ancienne ville impériale.

En 2017, après quatre ans de rénovation, la mosquée Yıldız a été rouverte au public.

Depuis, de nombreuses autres mosquées ont été construites à travers la ville, mais aucune dans le style de Yıldız. Ce qui était autrefois censé annoncer une nouvelle époque pour la culture ottomane est plutôt devenu une anomalie architecturale historique. La mosquée hamidienne échappe encore à l’imaginaire collectif des fidèles d’aujourd’hui. 

L’histoire officielle a une façon unique de faciliter ce qu’il faut retenir et oublier. Le souvenir – ou l’oubli – de Yıldız en est la preuve.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.