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Kulüp (The Club) : la série de Netflix qui aide la Turquie à redécouvrir son héritage juif

The Club, dont l’intrigue se déroule dans les années 1950, se concentre sur la vie de la communauté juive séfarade d’Istanbul au cours d’une période tumultueuse pour les minorités en Turquie
Une mère séfarade tente de renouer avec sa fille rebelle dans la dernière série turque populaire (Netflix)
Par
ISTANBUL, Turquie

C’est une fiction turque sans sultan ottoman moustachu ou qui ne suit pas le quotidien d’une famille vivant dans une luxueuse villa sur les rives du Bosphore.

The Club (Kulüp en version originale) se concentre sur la communauté juive d’Istanbul dans les années 1950. Se déroulant dans la plus célèbre des rues turques, İstiklal Caddesi, et ses alentours, cette série est unique dans le sens où ses personnages sont principalement des non-musulmans dont la langue maternelle n’est pas le turc – une exception dans les représentations du passé du pays. 

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Ils parlent le ladino, un dialecte judéo-espagnol, introduit dans l’Empire ottoman après l’expulsion des juifs séfarades d’Espagne à la fin du XVe siècle.

Cette série ramène aussi à une Turquie où les minorités religieuses constituaient une part bien plus grande de la population.

Au début du XXe siècle, juste avant l’effondrement de l’Empire ottoman, un peu plus de la moitié des 864 000 Stambouliotes étaient des citoyens non musulmans. Ce ratio s’est déplacé vers une majorité musulmane à partir de la Première Guerre mondiale et de la proclamation de la République turque en 1923.

Dans les années 1950, une importante minorité grecque et juive, entre autres, est restée, mais des politiques discriminatoires ont encore diminué la population totale non musulmane.

The Club raconte donc une histoire riche en souvenirs d’une culture disparue depuis longtemps, également riche en représentations de rituels perdus et de sons de dialectes rarement entendus.

« J’ai entendu parler de la série par ma mère », rapporte Ceren Şengül, dont la mère fait partie de la communauté juive séfarade d’Istanbul.

« Elle m’a envoyé un message dès qu’elle a vu la prière du Shabbat au début du premier épisode. »

« Une belle histoire »

Sans trop en dévoiler, on peut dire que l’histoire tourne autour du duo Matilda et Rachel, membres de la communauté juive – la première est une femme d’âge moyen essayant de renouer avec sa fille rebelle. 

Mais ce qui rend une intrigue familière intéressante, en particulier pour les fans sur les réseaux sociaux, ce sont les scènes en ladino.

« J’avoue qu’avoir entendu le ladino et avoir vu une vie d’autrefois m’ont mis les larmes aux yeux », a écrit Louis Fishman, professeur d’histoire au Brooklyn College, dans un tweet.

« The Club servira d’introduction à l’histoire et à la culture juives turques »

Kenan Cruz Çilli, chercheur

« De fait, c’est aussi une belle histoire. »

D’autres ont déclaré que la série mettait en lumière un aspect d’Istanbul oublié depuis longtemps mais toujours accessible à ceux qui veulent l’explorer.

« Je crois que pour beaucoup de spectateurs, The Club servira d’introduction à l’histoire et à la culture juives turques », a déclaré Kenan Cruz Çilli, doctorant et chercheur spécialisé dans la communauté juive de Turquie.

« La série a fait un excellent travail en dépeignant la vie juive dans la djuderia (quartier juif) connue sous le nom de La Kula. »

Centré autour de l’emblématique tour de Galata à Istanbul, le quartier conserve encore plusieurs synagogues, ainsi que le musée juif de Turquie, explique Çilli.

« J’espère que cette série inspirera plus de gens à sortir et à explorer La Kula et d’autres sites juifs à Istanbul et en Turquie. » 

Impôt sur la fortune

Mais au milieu de la nostalgie de l’Istanbul juif, dont on se souvient affectueusement, se trouve un sous-texte plus sombre.

La série met en lumière une période de test pour les communautés non musulmanes d’Istanbul.

En 1942, craignant une invasion nazie imminente, la République turque mit en place un « impôt sur la fortune », qui visait ostensiblement à collecter des fonds pour défendre le pays.

Cependant, selon l’universitaire Ayhan Aktar, auteur de l’ouvrage The Wealth Tax and The Politics of Turkification, la raison sous-jacente de la taxe était de nationaliser l’économie turque et de réduire l’influence des minorités, c’est-à-dire les citoyens grecs, arméniens et juifs.

« L’impôt sur la fortune est la principale raison de la migration de la majorité de la population juive turque vers Israël », explique Özgür Kaymak, conférencière et chercheuse spécialisée dans les minorités ethniques et religieuses en Turquie.

The Club met en lumière comme rarement le traitement historique des minorités par la Turquie (Netflix)
The Club met en lumière comme rarement le traitement historique des minorités par la Turquie (Netflix)

« Les entretiens que j’ai menés avec des personnes touchées au cours de cette période ont montré que cette taxe avait laissé une blessure profonde dans la mémoire individuelle et collective des communautés non musulmanes en Turquie. »

Cette taxe fut rapidement appliquée et d’énormes montants durent être payés en espèces, dans les quinze jours suivant l’entrée en vigueur du texte.

Certains purent payer à temps, d’autres furent contraints de liquider des actifs, tels que des biens et des entreprises, à un prix inférieur à celui du marché. Ceux qui n’arrivaient pas à trouver l’argent étaient forcés de contracter des emprunts ou risquaient de voir leurs biens confisqués. 

Bien qu’abrogée plus tard en raison de pressions internationales, cette politique a eu un effet durable sur les minorités turques. Selon le recensement de 1935, 1,98 % de la population turque était composé de minorités non musulmanes, tombant à 1,56 % en 1945 et 1,08 % en 1955.

İvo Molinas, rédacteur en chef de Salom, le journal juif le plus connu de Turquie, rapporte à Middle East Eye que de nombreux membres de sa communauté ont estimé qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de migrer, en particulier après la création d’Israël en 1948.

« Pourquoi ces gens ont-ils émigré ? Les juifs en Turquie voulaient commencer une nouvelle vie dans un endroit où ils ne seraient pas confrontés à la discrimination, au racisme ou au sectarisme. »

La série met un point d’honneur à ne pas fuir les conséquences de telles mesures discriminatoires.

Dans une scène, le personnage de David, qui dirige un orphelinat, évoque cette politique et dit à un autre personnage qui songe à émigrer : « Je comprends pourquoi vous voulez aller en Israël. Mais cela fait plus de 400 ans. [La Turquie] est notre patrie. »

Et c’est là que réside la nuance didactique de la série, orientée vers son public principalement musulman : que les minorités, comme la communauté juive, ont une longue histoire dans le pays.

Intérêt accru pour l’histoire juive

La majorité des juifs turcs font remonter leur ascendance à l’Espagne et au Portugal du XVe siècle, où après la reconquista, ils durent choisir entre la conversion forcée au catholicisme, l’exil ou la mort.

C’est l’intervention du sultan ottoman Bayezid II, qui envoya la marine ottomane pour évacuer la population juive, qui conduisit des milliers de juifs séfarades à Istanbul et dans d’autres territoires turcs.

Le sultan ottoman Bayezid II donna refuge aux Espagnols juifs et musulmans expulsés pendant l’Inquisition (domaine public)
Le sultan ottoman Bayezid II donna refuge aux Espagnols juifs et musulmans expulsés pendant l’Inquisition (domaine public)

La chercheuse Özgür Kaymak explique que malgré cette histoire, la série représente probablement la première rencontre de nombreux Turcs avec des mots comme « Shabbat, ladino, Pourim ou impôt sur la fortune ».

Elle ajoute que même une simple recherche Google dans les sujets abordés dans cette fiction pourrait avoir un effet positif sur l’ouverture des esprits.

« L’industrie du divertissement a une magie particulière quand il s’agit d’influencer les gens », estime-t-elle.

Des indices suggèrent l’émergence du sujet, avec des discussions accrues sur le traitement historique des minorités religieuses sur les réseaux sociaux et un pic dans les recherches Google pour des mots comme « séfarade » et « impôt sur la fortune ».

« La culture populaire peut être un bon stimulant pour le changement politique », selon Kenan Cruz Çilli.

« On peut espérer que les discussions sur la nature discriminatoire de l’impôt sur la fortune, ainsi que sur ses implications profondes, continueront aux niveaux civil et politique. »

Pour İvo Molinas, une série comme The Club peut jouer un grand rôle dans la lutte contre les stéréotypes sur le peuple juif.

« Tant dans les films turcs qu’étrangers, il y a toujours des complots sombres autour de personnages juifs », dit-il.

« Ils ont toujours un énorme pouvoir ; ils sont riches, cruels et ils ont de mauvaises intentions. 

« Dans ce spectacle, ils sont aussi vulnérables, pauvres et désespérés que tous les autres citoyens… cela joue un rôle important dans l’éclatement de ces stéréotypes maléfiques. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.