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La découverte du méga-gisement de gaz et l’avenir énergétique de l’Égypte

L’annonce de la découverte d’un nouveau gisement de gaz en Égypte soulève des questions, tandis que les récentes négociations ont fait monter le prix du gaz qui en sera extrait

Un mois avant l’annonce de la découverte d’un méga-gisement au large des côtes égyptiennes, la compagnie italienne à l’origine de cette trouvaille a conclu un accord doublant le prix du gaz qu’elle obtiendra du gisement, l’immunisant ainsi contre les fluctuations des prix.

En juillet, la compagnie gazière publique égyptienne EGAS et la compagnie énergétique italienne ENI ont accepté de revoir à la hausse le prix du gaz et de l’augmenter de 2,65 dollars par million d’unités thermiques britanniques (BTU) à un tarif de 4 à 5,88 dollars par million de BTU, applicable aux gaz produit sur des gisements récemment découverts.

Dimanche dernier, ENI a annoncé la découverte de Zohr, le « plus grand » gisement de gaz naturel jamais découvert au large des côtes égyptiennes, qui pourrait renfermer jusqu’à 850 milliards de mètres cubes de gaz.

Si les estimations sont exactes, le gisement contiendrait près de 40 % des réserves naturelles de gaz actuellement prouvées du pays.

« Cette découverte historique pourra transformer le scénario énergétique en Égypte, où nous sommes accueillis depuis plus de 60 ans », a assuré le PDG d’ENI, Claudio Descalzi, lorsque la découverte du gisement a été annoncée publiquement.

Cette découverte est une bonne nouvelle pour le bilan financier d’ENI : Descalzi a indiqué que la compagnie dispose déjà d’infrastructures installées à proximité de Zohr, ce qui permet de minimiser les coûts. ENI « n’aura pas de problème pour financer ce projet avec [ses] fonds propres », a-t-il expliqué sur Bloomberg.

La société a pu fixer le prix du gaz qui, comme l’a souligné Descalzi, est à son plus faible niveau en 6 ans.

Cependant, des questions se posent cette semaine quant au timing de l’annonce de cette découverte et à la hausse du prix du gaz.

« Si cela se passait au Royaume-Uni ou en Suisse, ils débattraient longtemps avant de changer un prix de 10 centimes », a indiqué à MEE Hatem Azzam, ancien secrétaire général de la commission pour l’industrie et l’énergie au parlement égyptien et ancien membre du parlement égyptien avec 20 ans d’expérience dans l’industrie du pétrole et du gaz.

Azzam, qui n’est plus le bienvenu en Égypte aux yeux des responsables du pays après s’être prononcé contre le coup d’État militaire en 2013, a reconnu que le prix du gaz devait être augmenté pour inciter ENI à investir, mais a précisé qu’un débat public aurait dû avoir lieu.

« Je ne doublerais pas le prix comme cela dans des salles closes quelques semaines avant d’annoncer l’accord, a ajouté Azzam. « Pourquoi 100 % ? Pourquoi pas 50 % ou 20 % ? Où se trouve le seuil ? »

« Je pense qu’il est assez intéressant de constater qu’ils font l’annonce maintenant, puisqu’ils doivent avoir connaissance de cette découverte depuis un certain temps », a remarqué Mika Minio-Paluello, analyste spécialiste de l’énergie.

Pour tester la capacité potentielle d’un gisement, les foreuses auraient dû être programmées au moins trois mois à l’avance, a estimé Minio-Paluello.

« Cela soulève donc une question : quand l’ont-ils réellement découvert, et était-ce avant qu’ils renégocient le prix à la hausse ? », s’est-il interrogé.

Filippo Cotalini, porte-parole d’ENI, a mis en doute le fait que l’ordre des choses puisse faire une quelconque différence, ajoutant que la compagnie ne répondait pas aux spéculations.

MEE a également contacté le ministère égyptien du Pétrole ce mercredi afin de recueillir des commentaires et a été redirigé vers le service des journalistes étrangers du pays afin qu’une interview soit organisée. Aucune réponse à la demande de MEE n’avait été formulée par le service au moment de la publication.

Un secteur en plein redressement ?

De nombreux analystes ont soutenu qu’après une décennie qui a vu l’Égypte s’endetter à hauteur de 10 milliards d’euros auprès de compagnies pétrolières et gazières et passer de pays exportateur net à pays importateur net de gaz, le pays éprouve un besoin d’inciter les multinationales à investir à nouveau.

À la fin de l’année dernière, selon Capital Economics, les arriérés de l’Égypte avaient baissé à 3,1 milliards de dollars. En mars, lors de la conférence sur le développement économique qui s’est tenue à Charm el-Cheikh, ENI et BP ont toutes deux annoncé des projets d’investissement de plusieurs milliards de dollars.

Certains affirment que la découverte faite par ENI est un signe que le secteur énergétique égyptien en difficulté est en train de se redresser.

« Il semble désormais que ces investissements commencent à se réaliser et que les entreprises reprennent l’exploration », a indiqué Jason Tuvey, économiste pour Capital Economics spécialiste du Moyen-Orient. « Aujourd’hui, nous avons vu dans les faits le fruit de leur labeur, en particulier avec l’annonce faite ce dimanche. »

Mika Minio-Paluello remet toutefois en question la logique du « pay to play ». L’engagement pris par ENI pour tester le gisement avant la hausse du prix en juillet et les affirmations selon lesquelles l’extraction du gaz ne sera pas onéreuse « remettent en question toute cette logique qui veut que les compagnies pétrolières aient besoin d’un meilleur accord pour être incitées à investir », a-t-il argumenté.

Alors qu’ENI a indiqué que le projet Zohr serait accéléré, il est peu probable que le gaz puisse être commercialisé avant au moins deux ans voire plus, a indiqué à MEE Sherif Ali Elhelwa, analyste spécialiste de l’énergie pour Platts.

« Vous parlez d’un gisement offshore et de puits très profonds, allant jusque 5 000 mètres, a précisé Elhelwa. Chaque erreur coûte du temps. Les choses n’avancent pas sans heurts. Il y aura des erreurs et des retards ; ainsi, nous tablons sur un délai d’au moins deux ans avant une production stable. »

À court terme, cela signifie que les ménages égyptiens continueront probablement de subir des pannes d’électricité rotatives lors de pics de consommation d’énergie. Ces coupures ont été évitées cet été parce que le gouvernement a détourné de l’électricité des usines et des sites de production, a expliqué Tuvey.

« Le gouvernement juge qu’il est plus facile de détourner l’électricité des usines pour que les lumières puissent rester allumées dans les maisons », a-t-il ajouté.

Même avant l’été, a expliqué Tuvey, la consommation d’électricité avait chuté de 10 % dans les sites de production du pays tout en augmentant de 10 % chez les ménages.

D’après Elhelwa, certaines entreprises avaient reçu l’ordre de réduire la production une heure par jour pendant l’été.

Cette politique a permis d’apaiser le public, qui est descendu dans les rues en 2011 en partie en raison de la crise énergétique qui sévissait dans le pays. Mais cette politique ne peut se prolonger sur le long terme, a indiqué à Reuters Mohsin Khan, économiste à l’Atlantic Council.

« C’est une politique compréhensible d’un point de vue politique, a expliqué Khan. Mais les coupures d’électricité imposées aux usines ont entraîné un grave problème économique... En ne fournissant pas les usines en gaz, le taux de croissance potentiel de l’économie s’en retrouve réduit, pas seulement aujourd’hui, mais aussi demain. »

L’indépendance gazière, à quel prix ?

Jusqu’à ce que le pays produise son propre gaz, l’Égypte continuera également d’importer du gaz naturel liquéfié (GNL) plus onéreux, qui coûte au pays environ un tiers de son budget des dépenses tous les trois à quatre mois d’après Elhelwa.

Certains analystes ont laissé entendre que l’Égypte pourrait au final exporter de nouveau du gaz suite à la découverte de Zohr. Cette possibilité, ainsi que la perspective d’une autosuffisance gazière de l’Égypte, ont poussé le ministre israélien de l’Énergie Yuval Steinitz à qualifier la trouvaille d’« appel au réveil » pour Israël, qui tarde à autoriser les compagnies à exploiter Léviathan, sa plus grande concession gazière.

« La découverte de cet énorme gisement en Égypte est un rappel douloureux que tandis qu’Israël reste somnambule et continue de lanterner au sujet de l’approbation finale de la feuille de route gazière, retardant ainsi la poursuite des travaux de prospection, le monde est en train de changer devant nous, tout comme les conséquences pour les options d’exportation [israéliennes] », a déclaré Steinitz.

Khaled Abdel Badie, président de la compagnie publique EGAS, a cependant affirmé que la totalité du gaz de Zohr serait consacrée au marché intérieur.

« Les besoins internes de l’Égypte constituent la priorité ; les exportations viendront ensuite, en fonction des découvertes », a déclaré Badie sur Bloomberg. « La totalité du gaz de ce gisement sera consacrée au marché intérieur. ENI a donné son accord pour cela. »

Le ministre égyptien du Pétrole Sherif Ismail a également assuré que la découverte de Zohr n’affecterait pas les accords portant sur l’approvisionnement de l’Égypte en gaz israélien et chypriote.

Néanmoins, même si l’idée d’une autosuffisance gazière se profile à l’horizon pour l’Égypte, Mika Minio-Paluello et Hatem Azzam se sont interrogés au sujet du coût pour la population égyptienne engendré par l’accord avec ENI.

« À long terme, cela signifie certainement que les ressources de l’Égypte seront remises à une grande compagnie étrangère dans des conditions qui ne font l’objet d’aucun débat public, a soutenu Minio-Paluello. L’Égyptien moyen est perdant face au régime et au ressortissant étranger. »

Mettant de côté la question de savoir si les Égyptiens pouvaient négocier un prix plus faible avec ENI, Azzam a indiqué que même auparavant, avec un prix du gaz fixé à 2,65 dollars par million de BTU, les Égyptiens étaient endettés à hauteur de plusieurs milliards de dollars auprès des sociétés étrangères, à une époque où l’économie égyptienne était plus solide. « Que va-t-il se passer s’ils l’achètent à 5,88 dollars, qui plus est dans une situation économique aussi fragile ? »

« Qui est-ce qui jubile ? C’est ENI qui jubile. Et localement, c’est Sissi qui jubile », a-t-il indiqué. « Certes, il s’agit d’une énorme découverte. Personne ne doute de cela, et c’est assurément une très bonne nouvelle pour ENI. Mais cette nouvelle est mauvaise pour l’économie égyptienne, elle pourrait même être très mauvaise. »
 

Photo : le soleil se couche sur le port d’Alexandrie (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.