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Ali Akbar Mohtashamipour, l’homme de l’ombre à l’origine du Hezbollah

Le 7 juin 2021, Ali Akbar Mohtashamipour décédait des suites du covid-19, à l’âge de 74 ans. Ennemi numéro un d’Israël au début de la décennie 80, l’Iranien est l’un des fondateurs du Hezbollah
Véritable mentor du guide suprême, Mohtashamipour accompagne l’ayatollah Khomeini tout au long de ses années d’exil, y compris en France (photo montage MEE)
Véritable mentor du guide suprême, Mohtashamipour accompagne l’ayatollah Khomeini tout au long de ses années d’exil, y compris en France (photo montage MEE)

Fin 1983, alors que les troupes israéliennes sont en difficulté au Liban, le chef du Mossad de l’époque, Nahum Admoni, transmet un document confidentiel au Premier ministre israélien Yitzhak Shamir.

Le dossier rassemble la liste des attentats perpétrés ces derniers temps contre les forces armées israéliennes et occidentales, et prévoit l’assassinat d’Ali Akbar Mohtashamipour, l’homme de main de Téhéran au Liban et en Syrie.

Si le chef du gouvernement israélien hésite un temps à donner son approbation, la montée en puissance de groupes armés qui martyrisent ses troupes sur le terrain libanais finit de le convaincre.

S’ensuit la livraison d’un colis piégé à l’ambassade iranienne de Damas, qui blessera gravement Ali Akbar Mohtashamipour.

Pourtant, presque miraculeusement, ce dernier survit à l’attentat. Il ne s’éteindra qu’en juin 2021, des suites du coronavirus, laissant derrière lui un héritage politique décisif au Moyen-Orient : le Hezbollah.

Le tournant de 1979

L’avènement de la République islamique d’Iran le 11 février 1979 chamboule l’échiquier géopolitique régional. Auparavant allié des États-Unis et d’Israël, Téhéran renverse les alliances préexistantes.

Pour le nouveau régime en place, il faut dès à présent étendre les principes révolutionnaires à l’échelle de toute la région, et notamment auprès de la communauté chiite libanaise.

Représentant environ un quart de la population au pays du Cèdre, cette communauté est orpheline depuis la mystérieuse disparition en Libye en 1978 de Moussa Sadr, un imam qui s’était imposé sur la scène politique libanaise. 

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Les chiites subissent de surcroît les incursions israéliennes au Sud-Liban, qui tentent d’annihiler le dispositif militaire des fedayin de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

De ce fait, la prise de pouvoir des mollahs à Téhéran en 1979 est plutôt bien accueillie auprès des couches populaires chiites au Liban. Ainsi, pour parachever les intentions iraniennes au Levant et structurer de nouveaux réseaux d’alliances, l’ayatollah Khomeini jette son dévolu sur Ali Akbar Mohtashamipour, dont il a fait la connaissance dans la ville sainte irakienne de Nadjaf dans les années 70.

Véritable mentor du guide suprême, Mohtashamipour accompagne l’ayatollah tout au long de ses années d’exil, y compris en France.

En 1973, Khomeini l’envoie avec un groupe de collaborateurs loyaux au Moyen-Orient pour nouer des liens avec les mouvements de libération. C’est à cette époque qu’Ali Akbar Mohtashamipour reçoit une formation militaire dans un camp de l’OLP de la Bekaa.

Les liens se créent et se renforcent entre Yasser Arafat, en quête de légitimité à l’international, et une dissidence iranienne qui prépare l’avenir. Le Liban va devenir un laboratoire pour la future politique révolutionnaire de Téhéran.

La naissance du Hezbollah

Dès 1982, Khomeini nomme Mohtashamipour ambassadeur de la République islamique en Syrie. Officiellement, il s’agit d’un poste de diplomate mais officieusement, il est surtout cadre nommé dirigeant du Corps des Gardiens de la révolution (GRI), l’armée idéologique d’Iran.

Il reçoit ses ordres directement du guide suprême et dispose d’importants effectifs et d’un budget conséquent. La Syrie devient la base arrière de la politique libanaise de Téhéran.

De peur d’être plongé dans son ombre, Hafez al-Assad se montre initialement perplexe quant au futur rôle de l’Iran dans la crise libanaise.

Pour combler le vide d’une OLP déclinante sur la scène libanaise, Ali Akbar Mohtashamipour organise, façonne et structure une nouvelle milice redoutable : le Hezbollah, le « Parti de Dieu »

Cependant, après l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1982, le président syrien revoit ses analyses. En juillet de la même année, Téhéran et Damas signent une alliance militaire qui autorise les Gardiens de la révolution à agir sous le contrôle d’Ali Akbar Mohtashamipour.

Dans un premier temps, la politique iranienne apporte une assistance financière aux populations chiites défavorisées par l’intermédiaire d’associations sociales et religieuses. L’Iran supplante littéralement le rôle de l’État libanais, qui avait longtemps marginalisé cette communauté au profit de la majorité chrétienne maronite et musulmane sunnite.

Mais c’est surtout l’aspect militaire qui intéresse Téhéran. Profitant du chaos libanais, et malgré la guerre Iran-Irak, 5 000 pasdarans, les membres combattants des GRI, sont envoyés à Damas, dont 1 500 dans la base de Zabadani, à la frontière syro-libanaise.

Poreuse, cette zone facilite l’envoi d’hommes et de matériel dans les villages chiites de la Bekaa. La plaine libanaise se mue petit à petit en une zone de recrutement de combattants contre l’occupation israélienne et ses supplétifs libanais de l’Armée du Liban-Sud (ASL) dirigée par Saad Haddad.

Pour combler le vide d’une OLP déclinante sur la scène libanaise, Ali Akbar Mohtashamipour organise, façonne et structure une nouvelle milice redoutable : le Hezbollah, le « Parti de Dieu ».

Israël en difficulté au Liban

Le jeune parti chiite intègre dans ses rangs un certain Imad Moughniyeh, qui avait déjà acquis une certaine expérience d’artificier auprès de la force d’élite du Fatah palestinien.

Des combattants à Baalbeck, dans un bastion du Hezbollah soutenu par l’Iran, en 1985  (AFP/Joël Robine)
Des combattants à Baalbeck, dans un bastion du Hezbollah soutenu par l’Iran, en 1985 (AFP/Joël Robine)

Il est en charge du recrutement des miliciens et reçoit ses ordres directement de l’ambassade iranienne à Damas. Le premier fait d’armes du nouveau groupuscule islamiste est l’œuvre d’Ahmad Jaafar Qassir, un jeune chiite libanais de 18 ans, acquis à la cause du Hezbollah.

Le 11 novembre 1982, le jeune homme, qui a rejoint le Jihad islamique – groupe palestinien autant proche de l’Iran que du Hezbollah – fonce avec une voiture remplie d’explosifs dans l’immeuble qui abritait le commandement militaire régional et les services gouvernementaux israéliens à Tyr, dans le sud du Liban.

L’explosion détruit le bâtiment et tue plus de 140 personnes, dont 74 soldats israéliens. Ce premier attentat-suicide est le premier d’une longue série qui va mettre à mal la stratégie de domination de l’armée israélienne sur une partie du territoire libanais.

Imad Moughniyeh est en charge de mener une véritable campagne de sabotage et de terreur contre les troupes militaires israéliennes au Liban. 

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Les activités du Hezbollah visent également les intérêts occidentaux dans la région. En représailles au soutien quasi-unanime de la France et des États-Unis à l’Irak de Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran, la milice chiite aurait orchestré l’attaque de l’ambassade américaine au Liban le 18 avril 1983. La déflagration fait 63 morts, dont des membres du bureau de la CIA présents sur place.

Le 23 octobre de la même année, une caserne des Marines à l’aéroport de Beyrouth et une base française de parachutistes sont visées par deux attaques simultanées, faisant respectivement 241 et 58 morts. Jusqu’à présent, l’Iran et le Hezbollah nient catégoriquement être responsables de ces attaques.

Le parti chiite libanais et ses satellites continuent néanmoins de frapper sans relâche les troupes israéliennes, comme en novembre 1983 avec un kamikaze qui se fait exploser à Tyr sur le bâtiment du Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien. Soixante personnes sont tuées. Comme un an plus tôt, cette attaque est revendiquée par le Jihad islamique.

Un assassinat manqué

Conscient des difficultés face à ce nouvel acteur pour le moins imprévisible, Israël cherche à frapper fort. Le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Shamir, signe un feuillet rouge autorisant l’élimination de l’ambassadeur iranien en Syrie, Ali Akbar Mohtashamipour.

Mais pour les services israéliens, la cible est difficile à atteindre. Le diplomate est en permanence entre Damas et Téhéran, deux capitales ultra-surveillées. L’option retenue est alors le colis piégé, qui avait déjà été utilisée dans les années 1950-1960 contre des scientifiques nazis et des Palestiniens.

Conscient des difficultés face à ce nouvel acteur pour le moins imprévisible, Israël cherche à frapper fort. Le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Shamir, signe un feuillet rouge autorisant l’élimination de l’ambassadeur iranien en Syrie, Ali Akbar Mohtashamipour

Dans l’ouvrage saisissant de Ronen Bergram Lève-toi et tue le premier, l’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël, l’auteur décrit méticuleusement cette opération d’envergure.

Le 14 février 1984, un colis est livré à l’ambassade iranienne de Damas. La secrétaire de l’ambassadeur déballe le colis et découvre un ouvrage en anglais sur les lieux saints du chiisme en Iran et en Irak. Elle le pose sur la table d’Ali Akbar Mohtashamipour.

Le diplomate ouvre le livre et c’est à ce moment que la bombe s’active. L’explosion lui arrache une oreille, la main droite et plusieurs doigts de la main gauche, les débris lui crèvent également un œil, mais l’homme est toujours en vie. Cette tentative d’assassinat se solde donc par un échec cuisant.

Ali Akbar Mohtashamipour devient ainsi un symbole de la politique iranienne, un estropié de la lutte contre Israël. Jusqu’en 1986, il reste en fonction à Damas, avant d’être nommé ministre de l’Intérieur en Iran.

Pendant une décennie, l’homme de l’ombre a ainsi jeté les bases d’un mouvement de résistance inféodé à Téhéran qui deviendra un ennemi redoutable aux portes d’Israël.

En dépit de son rôle proéminent dans la création du Hezbollah, son décès n’a pas provoqué de changement au sein du mouvement, ni d’hommage appuyé comme cela fut le cas après l’assassinat du commandant de la force al-Qods des Gardiens de la révolution, Qasem Soleimani, en janvier 2020 par les États-Unis de Donald Trump.

Vers la fin de sa carrière politique, Ali Akbar Mohtashamipour s’était engagé en Iran auprès du parti réformateur, critiquant même la ligne dure de la politique extérieure iranienne.