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Au-delà de la mort de Soleimani : quelle politique iranienne au Moyen-Orient ?

Le Moyen-Orient se trouve dans une séquence d’instabilité latente : le plus probable est une réaction iranienne à venir mais une réaction limitée, qui permettrait à Téhéran de sauver la face en évitant des représailles américaines massives
Le pouvoir iranien (réuni sur la photo lors des funérailles de Soleimani), en difficulté suite aux récentes protestations et à leur violente répression, pourrait entretenir l’image du martyr autour de la personne du général assassiné, dans une volonté de renforcement du discours nationaliste (AFP)

La frappe américaine contre le général iranien Qasem Soleimani a déclenché une série de protestations et de réactions faisant entrer le Moyen-Orient dans une nouvelle séquence d’incertitude. De nombreuses questions restent notamment ouvertes sur la réaction de l’Iran.

Les différentes analyses ouvrent ainsi le débat sur le « quand » et le « comment » de la réplique iranienne, perçue comme certaine. Mais il est difficile de définir exactement quelle seront les possibles réactions. En effet, de multiples paramètres, tant internes qu’externes, pèsent sur ces réflexions.

Définissant sa protection au-delà de ses frontières, l’Iran voit la Syrie, le Liban mais aussi l’Irak comme des éléments constituant son périmètre de sécurité à défendre

Une déconstruction de la manière dont l’Iran se pense et se projette dans son espace régional est nécessaire. Loin d’être un acteur imprévisible, l’Iran se caractérise par une approche rationnelle de son action étrangère, marquée notamment par ses expériences passées.

L’action extérieure de l’Iran s’ancre dans une continuité dont on trouve les origines dans la guerre avec l’Irak. Le vocabulaire utilisé, la posture et les éléments de déploiement via les missiles balistiques ou le recours à des supplétifs extérieurs sont issus de ce qui reste présenté à la fois comme la « défense sacrée » et la « guerre imposée ».

À ce conflit, qui a formé nombre de cadres actuels de la République islamique, dont Qasem Soleimani, s’est jointe une autre guerre, plus récente cette fois : le conflit syrien.

L’intervention iranienne destinée à soutenir le régime d’Assad a contribué à transformer le mode d’action de l’Iran. Définissant sa protection au-delà de ses frontières, l’Iran voit la Syrie, le Liban mais aussi l’Irak comme des éléments constituant son périmètre de sécurité à défendre.

Un syncrétisme se réalise entre un idéal révolutionnaire et religieux se mélangeant à un esprit nationaliste utilisant l’histoire pour démontrer le statut de « nation assiégée ». C’est la méfiance, entrecoupée de théories du complot, qui traverse l’image que l’Iran a de ses voisins et adversaires.

Des Iraniens mettent le feu à des drapeaux américain et israélien lors du cortège funèbre organisé pour Qasem Soleimani, le 6 janvier 2019 à Téhéran (AFP)

L’Iran perçoit ainsi le Moyen-Orient comme une région ressemblant à ce que l’Américain Michaël Walzer définissait comme proche de « l’anarchisme international ». Chaque État agit seul, dans un espace décentré marqué par l’absence de structures de concertation et où la confiance fait défaut.

Loin d’agir comme un acteur irrationnel, l’Iran va privilégier les actions assurant sa survie et dissuadant les adversaires d’attenter à sa souveraineté, envisagée dans un sens large. Cet objectif de survie se réalise également à l’intérieur de ses frontières et contre sa population.

Enfin, l’Iran reste dans un héritage historique porté par le régime impérial, se considérant comme un leader naturel du Moyen-Orient, de par son poids historique, culturel, politique, démographique et économique.

Quelles actions face à la frappe américaine ?

À partir de ces éléments, diverses réflexions peuvent être lancées pour comprendre quelles pourraient être les réactions du pouvoir iranien suite à la mort de Soleimani. Déjà, cette mort est moins celle d’un chef de guerre incontournable que celle d’un symbole.

Sa disparition ne place guère les Pasdaran (le corps des Gardiens de la révolution islamique) en difficulté. De même, son élimination ne modifiera pas fondamentalement la politique iranienne, qui s’inscrit dans la continuité.

Face à l’agressivité américaine et à l’hypocrisie européenne, cette fois, l’Iran est prêt
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Divers éléments plus factuels sont, dès lors, à analyser.

L’accord sur le nucléaire est un premier élément. L’annonce, le 5 janvier, de nouvelles mesures touchant au respect de l’accord révèle quelques éléments de la stratégie iranienne. Si une entorse supplémentaire est faite à un accord déjà malmené, la déclaration iranienne selon laquelle le pays ne respectera plus aucune des limites imposées par l’accord de 2015 n’aboutit pas au retrait de Téhéran.

L’Iran semble adopter une posture visant à garder toutes les options ouvertes ainsi qu’à éviter le retour d’une coalition internationale contre sa décision.

Au-delà de la question du nucléaire, d’autres débats sont ouverts à moyen terme sur les espaces de confrontation entre les États-Unis et l’Iran.

Les commentaires sont ainsi nombreux sur la capacité d’action de la République islamique dans la région. La première option serait donc une réponse à la frappe américaine en ciblant les intérêts de Washington dans la région.

Ce scénario est d’autant plus envisagé que Téhéran dispose de nombreux relais dans plusieurs pays alentours. L’Irak en premier lieu, perçu par le régime iranien comme représentant un des défis les plus importants pour sa sécurité nationale et où les relais de Téhéran sont nombreux. La Syrie, le Yémen voire le Liban, ensuite, où Téhéran dispose de nombreux soutiens.

L’Iran pourrait chercher à attiser le sentiment anti-américain qui existe dans la région. Le nationalisme et le ressentiment contre Washington apparaissent comme des outils disponibles

Il reste, toutefois, que l’option d’une réponse forte à la frappe américaine présente de nouvelles incertitudes pour le pouvoir iranien.

L’action de Donald Trump, témoignant d’une décision disproportionnée et prise sur le vif, est ainsi un message envoyé aux dirigeants iraniens. L’imprévisibilité du président américain rendrait, par conséquent, aléatoire toute aventure ou action disproportionnée en retour.

Dans ce cadre, un autre scénario est à considérer : celui d’une réaction limitée, tentant de sauver la face tout en évitant des représailles américaines massives. 

Dans le cadre d’un objectif iranien restant le départ des États-Unis de l’Irak, comme l’a affirmé le 4 janvier Hassan Rohani, l’Iran pourrait chercher à attiser le sentiment anti-américain qui existe dans la région. Le nationalisme et le ressentiment contre Washington apparaissent comme des outils disponibles.

Cette ferveur nationaliste, utile à l’extérieur, trouve aussi son intérêt à l’intérieur de l’Iran.

Les rassemblements massifs autour du retour de la dépouille de Soleimani en Iran témoignent de la popularité d’un personnage, mais aussi d’un fort sentiment nationaliste rassemblant différentes catégories de la population.

Capture d’une vidéo montrant le chef suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, pleurant alors qu’il récite une prière devant le cercueil de Qasem Soleimani, à Téhéran, le 6 janvier (AFP)

Le pouvoir iranien, en difficulté suite aux récentes protestations et à leur violente répression, peut donc recourir à l’entretien de l’image du martyr autour de la personne de Soleimani, dans une volonté de renforcement du discours nationaliste.

Usant de la rhétorique du martyr, autour de la « résistance islamique » contre les « impérialistes », l’image de Soleimani finit par se fondre dans un discours mélangeant « nation iranienne » et « islam ».

La presse iranienne au lendemain de l’annonce de la mort de Soleimani oscillait d’ailleurs entre la glorification d’un martyr (Sazandegi, Siyasat-e rouz, Hamshahri, Ebtekar) et l’appel à la vengeance (Saday-e eslahat, Keyhan, Javan).

Tandis que sur les réseaux sociaux, différents comptes officiels, comme celui du bureau de Khamenei, partageaient une illustration montrant Soleimani dans les bras de Hussein, figure chiite importante incarnant l’esprit combattant. 

Rétablir le dialogue

L’Irak offre un autre espace réceptif à ce discours nationaliste.

La récente demande de départ des troupes américaines formulée par le Parlement irakien s’inscrit dans cette optique nationaliste, instrumentalisée par les mouvements chiites et tentant de récupérer les revendications des protestataires de la place Tahrir pour une plus grande souveraineté de l’Irak.

Bagdad n’est cependant pas le seul autre pays marqué par cette lecture des tensions. Ce récit alliant discours nationaliste et menaces extérieures trouve un écho auprès des voisins proches de l’Iran, semblant vouloir une désescalade des tensions.

Oscillant entre volonté de retrait de la région et obsession anti-iranienne, l’action américaine est illisible et incertaine

Rapidement, après l’assassinat de Soleimani, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont appelé à la retenue, tandis que le Qatar envoyait à Téhéran un émissaire destiné à rétablir le dialogue.

Cette attitude se comprend à la lueur d’un sentiment existant au sein de certaines capitales du Golfe, considérant, au vu du manque de soutien de l’administration américaine, que « Nous n’avons plus d’allié » comme le titrait en septembre le quotidien saoudien Okaz.

Au-delà de ces questions, un élément inconnu reste finalement la stratégie de l’administration Trump au Moyen-Orient. Oscillant entre volonté de retrait de la région et obsession anti-iranienne, l’action américaine est illisible et incertaine.

Si un conflit ouvert entre l’Iran et les États-Unis semble improbable au vu des moyens et des risques pesant sur chaque adversaire, le retour à la diplomatie semble aussi incertain. Le Moyen-Orient se trouve dès lors dans une séquence d’une instabilité latente dont l’horizon peine encore à se déboucher.